samedi 17 mars 2012

Act of love

Tombée par hasard sur ce film il y a quelques temps, je n'avais malheureusement pas pu en regarder la fin. Mais assez happée par ce que j'avais vu de l'histoire et des personnages, je me suis précipitée sur le dvd vendu à vil prix sur un célèbre site. Pour que j'en vienne à acheter un tel objet, ce qui ne m'est plus arrivé depuis longtemps et en sus avec Wesley Snipes au casting, il fallait vraiment que le film m'interpelle ! Mais brisons là sur ma vie qui, certes passionnante, ne se veut pas l'objet de ce billet.

Venons-en donc au film Act of love.
L'intrigue est en apparence plutôt simple, voire attendue. Quand Franklin et Zora se rencontrent au hasard d'un déménagement à Brooklyn, c'est le coup de foudre immédiat. Leur histoire débute comme un conte de fées. Mais des grains de sable viennent peu à peu gripper cette belle harmonie. Des divergences sociales d'abord : Franklin est ouvrier, fréquemment au chômage et en proie au racisme latent ; Zora évolue, comme on le dit, dans une catégorie socio-professionnelle plus élevée, elle est professeur de musique et ses amis sont cadres. Des différences de projets de vie aussi : lui cherche surtout à payer ses factures, sa pension alimentaire, à enfin pouvoir divorcer, quand la jeune femme se rêve chanteuse à succès.
La passion, dans un premier temps, masque ces obstacles à grand renfort de promesses d'amour éternel, de "à deux on y arrivera" et de fantasme de toute-puissance. Toutefois, bien vite, la réalité reprend ses droits. L'alcool de plus en plus fréquent pour Franklin, une grossesse inattendue, l'argent qui manque sans cesse et une incompréhension grandissante minent le couple qui se voulait romantique.
Et c'est là que le film prend toute sa profondeur, dans cette analyse en finesse des rapports amoureux, réalisme et subtilité que l'on perçoit jusque dans l'évolution des relations physiques.  Certes ses qualités sont surtout dues aux personnages principaux (et acteurs, en particulier Wesley Snipes, intattendu dans ce registre intime et psychologique), les autres protagonistes étant peints de façon plus grossière : l'amie compréhensive face à la copine revêche ("je te l'avais bien dit"), la belle-famille forcément hostile etc. Mais on n'en demeure pas moins touché par les problématiques abordées. Il est d'ailleurs très dommage que ce film soit si peu connu.
L'amour, aussi fort soit-il (les sentiments de Franklin et Zora ne sont jamais remis en cause), n'est pas envisagé comme la réponse magique à tous les maux, certainement pas aux problèmes sociaux et économiques, encore moins comme un palliatif à une estime de soi en berne. Au contraire, il ne pourra s'épanouir que lorsque les personnages se seront construits eux-mêmes et auront mis au clair leurs attentes.
Peut-être faudrait-il se souvenir de cela dans la "vraie" vie.




Act of love, de  Gina Prince-Bythewood , avec Wesley Snipes et Sanaa Lathan. Sorti en 2000


lundi 27 février 2012

La Parenthèse, Elodie Durand

Décidément le thème de la mémoire, surtout perdue, est un fil rouge de mes lectures ces derniers temps. Allez savoir pourquoi.
Mais la Vie d'une autre ou plus récemment la Page blanche étaient des fictions, les héroïnes y souffraient d'une amnésie qui n'était autre que la métaphore actualisée des manques d'une vie insatisfaisante.

La Parenthèse aborde un tout autre aspect : plus qu'une bande dessinée, il s'agit ici d'un journal composé a posteriori par son auteure, Élodie Durand, dans lequel elle relate sa traversée d'une grave maladie.

Âgée d'à peine 22 ans, la jeune femme est en proie à des pertes subites de mémoire, à des malaises et crises nerveuses inexplicables. Elle se voit diagnostiquer une épilepsie due à une tumeur au cerveau.
Judith (prénom du personnage principal) passe alors par différents stades successifs : le déni de la maladie qui n'est pour elle qu'un mauvais "rhume" malgré la lourdeur des traitements médicamenteux, l'acceptation de la gravité quand la perte des repères et des souvenirs se fait plus prégnante et les interventions médicales plus invasives, enfin la reconstruction progressive de soi alors qu'on n'est plus la même ni physiquement, ni psychiquement.

Ce journal est d'abord adressé aux proches de l'auteure. Mis en scène dans de nombreuses planches, ils relatent les faits oubliés et comblent les blancs. Dans les moments de détresse, ils demeurent pour Judith le seul repère tangible alors que toute sa vie est devenue mouvante.

D'autres procédés donnent corps à ce récit de maladie. Le monde médical et les traitements sont rarement envisagés de façon très technique, mais sont vus par les yeux de la jeune patiente. Le dessin, qui confine parfois au cartoon inquiétant, pallie l'indicible ou l'oublié : ainsi ces mini-médecins en quête d'une tumeur dans un cerveau disproportionné, ou cette maladie personnifiée comme une tête menaçante et dévorante à dompter.
Beaucoup de force et de souffrances aussi dans ces crayonnés datant des années de maladie, très figuratifs, ou ces vignettes obsessionnelles du sommeil de Judith et de sa "chute" dans le mal.

Élodie Durand relate dans la Parenthèse le vécu complexe et personnel de sa maladie. La douleur est présente d'un bout à l'autre de l'œuvre sans pour autant verser dans le pathos. Un récit très fort et très subtil à la fois.


La Parenthèse, Élodie Durand, Delcourt, 2010

jeudi 23 février 2012

Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel

"Tu ne peux même pas t'imaginer ce que c'est que d'ouvrir l'œil, le matin, en ayant encore en soi ce vieux réflexe de bonheur, puis de se rappeler soudainement qu'on est condamné".

 Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel, les Allusifs, 2002, p.118

Un très beau livre mais très dur, dont je ne me suis pas sentie le courage de faire la critique.Sylvain Trudel, écrivain québécois, se met dans la peau d'un adolescent condamné par un cancer. Le jeune Frédéric, poète à ses heures, maudit la condition humaine et les illusions de sa brève existence.

vendredi 17 février 2012

La Page blanche, Boulet & Pénélope Bagieu

La Page blanche, roman graphique, est le fruit de la collaboration entre deux auteurs de BD : Boulet (le scénariste, à qui l'on doit notamment les dessins de la série Donjon Zénith de Trondheim) et Pénélope Bagieu (l'illustratrice dont on ne présente plus le blog Ma Vie est tout à fait fascinante ou encore la série des Joséphine).



Sur 200 pages, divisées en chapitres, la Page blanche relate l'histoire d'une amnésie.
Les premières planches mettent en scène sur un banc parisien, à la nuit tombante, une jeune femme (Éloïse) incapable de se rappeler comment elle a atteri à cet endroit.
Si sa mémoire a effacé tout ce qui la concerne, famille, amis, goûts etc., Éloïse ne renaît pourtant pas au monde : elle sait encore "où sont les stations de métro (...), qui est Britney Spears (...), qu'un icosaèdre est un volume à vingt faces". (p. 102). Mais retrouver son code d'entrée ou deviner pourquoi elle est devenue libraire demeurent des souvenirs inaccessibles.

Les douze chapitres présentent la quête d'elle-même entamée par la jeune femme, recherche symbolisée par une frise temporelle étayée et complexifiée sans succès.
La narration alterne cette enquête quasi-policière d'indices sur sa propre existence et des intermèdes humoristiques, issus de l'imagination d'Éloïse afin de l'aider à combler les blancs. Terrorisme international ou enlèvement extra-terrestre deviennent pour elle des hypothèses plausibles.

Cette légèreté et l'humour dont ne se départit jamais la jeune femme offrent un pendant à l'angoisse inhérente à l'amnésie et aux cauchemars qui hantent l'héroïne.
Différents tons mis en lumière par le dessin de Pénélope Bagieu, à la fois joyeux et mélancolique. L'illustratrice fait également la part belle au décor parisien, et peint avec tendresse la capitale.

Peu à peu Éloïse recompose la portrait de celle qu'elle était : une jeune femme un peu seule, déprimée, sans réel talent ni caractère. En ce sens l'amnésie devient une métaphore éclairée par la fin de la BD que, bien sûr, que je dévoilerai pas ici.

La Page Blanche, Boulet & Pénélope Bagieu, Delcourt, 2012

jeudi 9 février 2012

Accabadora, Michela Murgia

"La guerre qu'on qualifierait de Grande avait déjà mérité cet adjectif, arraché à Soreni trois classes destinées à la tranchée du Piave, et ne s'en contentait pas. Du front arrivaient des blessés graves, ainsi que des nouvelles de l'héroïque brigade Sassari. A 20 ans, Bonaria avait assez vécu pour savoir que le mot "héros" constitue le masculin singulier du mot "veuves", et pourtant elle aimait s'imaginer mariée quand, allongée sur l'herbe, sous les pins, elle serrait sur sa poitrine la tête bouclée de Raffaele Zincu, inspirant à plein poumons les parfums de la terre résineuse."

Accabadora, Michela Murgia, Seuil, 2011, pp. 110-111

vendredi 3 février 2012

Accabadora, Michela Murgia

Dans la Sardaigne des années 50, Bonaria Urrai prend comme fill'e anima ("fille d'âme") la petite Maria Listru, bien volontiers cédée par sa mère, veuve déjà encombrée de trois enfants. La fillette grandit auprès de sa Tzia qu'elle pense couturière et qui lui offre l'attention et l'éducation qu'elle n'a pas reçues.
Mais dans ce village hors du temps, la vieille Bonaria est souvent mandée en cachette pour accomplir une mystérieuse besogne. Elle est l'accabadora, la "dernière mère"en sarde, celle qui offre la mort aux êtres souffrants.
Pressentant un secret, Maria, désormais jeune fille, ne cherche pas à en savoir davantage jusqu'à ce que l'activité de sa mère de coeur la touche au plus proche.


Sardegna-la campagna7. Photo : CharlesFred.CC : BY-NC-SA. Source : flickr

On se laisse transporter par l'atmosphère et la langue (merveilleusement traduite par Nathalie Bauer) de ce roman. Il nous mène dans une Sardaigne rurale et traditionnelle, encore marquée par le rythme agricole, par l'omniprésence de la religion et des superstitions, par le dialecte parlé par tous en lutte contre l'italien.
En ce sens, le bref épisode turinois paraît plus terne dans ses descriptions et ses personnages bourgeois moins convaincants, comme pour montrer que Maria n'y a pas sa place.

C'est la relation entre Tzia Bonaria et Maria Listru qui tisse le roman, rapport complexe de tendresse et de rejet mêlés.

Accabadora a reçu le prix Campiello 2010.

Accabadora, Michela Murgia, Seuil, 2011