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dimanche 22 novembre 2015

Lettres de Noël

Noël est maintenant pour beaucoup synonyme de réveillon familial, de gros bonhomme rouge emmené dans les airs par douze rennes et déposant ses présents à minuit , de sapin illuminé et décoré.

Ces images sont pourtant récentes. Noël, fête chrétienne vénérant la naissance du Christ, née de la célébration païenne du solstice a connu de nombreuses évolutions au cours des siècles.

Ce petit ouvrage, richement documenté, explore les facettes de cette fête. Historienne spécialisée en anthropologie religieuse, Nadine Cretin  nous présente les origines de Noël, les rites et représentations qui lui sont associés (cartes de voeux, cadeaux, réveillon...). Une introduction historique, un lexique et une bibliographie satisferont la soif des curieux.

Toutes ces informations sont liées par des lettres, classées chronologiquement. L'on y croise des inconnus comme de grandes figures politiques ou littéraires. Tour à tour touchantes, intimes voire inattendues (comme celle d'une petite fille suppliant le Président JFK d'empêcher "les Russes [de] bombarder le Pôle Nord", maison du Père Noël), ces lettres donnent corps à la documentation qui les étaie.

Une jolie découverte dont je remercie Babelio et les éditions Le Robert

Lettres de Noël, présentées par Nadine Cretin, Le Robert, 2015

samedi 13 juin 2015

Nouvelles brésiliennes



Le Salon du livre de Paris 2015 a été l'occasion pour les lecteurs français de découvrir tout un pan de la littérature brésilienne contemporaine.


Les Editions Envolume ont contribué à cette diffusion en lançant au même moment leur collection Brésil, dans laquelle s'inscrit ce recueil de nouvelles.
Et c'est bien là la fonction première de ce livre : donner envie de se plonger dans des oeuvres contemporaines méconnues. Une fonction apéritive en somme...
Ce tome 1 des Nouvelles brésiliennes regroupe ainsi dix courts récits, datant presque tous des années 1990-2000. Les écrivains représentés, plumes reconnues dans leur pays, n'étaient pour la plupart pas encore traduits en français. Citons-les : Rubens Figueiredo, Sergio Sant'Anna, Affonso Ferreira, Edla Van Steen, Luis Fernando Verissimo, Marçal Aquino, Marcia Bechara, João Paulo Cuenca, Amilcar Bettega, Godofredo de Oliveira Neto.Je dois avouer qu'ils m'étaient tous inconnus.


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Les nouvelles présentent une grande variété de styles et de thèmes. L'on croisera ainsi une jeune fille qui ne voit son amoureux qu'au carnaval annuel, un nouveau riche aux prises avec des habitants des favelas, un vieil amant décati, une épouse malheureuse...

Adoptant le dialogue théâtralisé, le style journalistique ou une narration plus classique, les dix écrivains rendent compte de leur pays dans sa diversité, entre inégalités sociales, explosion urbaine et traditions.On trouve aussi des thèmes plus intimes et universels comme l'amour ou la famille.

Un recueil intéressant et varié, dont le lecteur n'appréciera pas forcément toutes les nouvelles. Le principal intérêt semble de s'immerger dans des univers différents mais tous très forts, de poursuivre sa découverte des auteurs brésiliens actuels.

Merci à Babelio et aux Editions Envolume pour cette lecture.


Nouvelles brésilienne : tome 1, Editions Envolume, 2015






mercredi 22 avril 2015

L'Architecte du sultan, Elif Shafak

Istanbul au XVIe siècle.
Dans cette cité cosmopolite, centre culturel du monde, arrive par hasard Jahan, cornac "malgré lui" de douze ans.

Il accompagne un éléphanteau blanc, qui doit être offert au Sultan Soliman le Magnifique.
D'où vient-il ? Cela reste mystérieux, d'autant que le garçon possède un goût pour les mensonges et les jolies histoires.

Jahan se lie bientôt avec la fille du Sultan, au grand désespoir de sa nourrice. Il éprouvera les premiers émois amoureux.
Il est également remarqué par le grand architecte Sinan, à qui l'on doit les plus majestueuses constructions d'Istanbul, et devient son apprenti.

L'Architecte du sultan nous mène dans les ruelles et les arrière-cours d'une ville en pleine effervescence, carrefour des religions et des civilisations occidentales et orientales. On touche du doigt les débats intellectuels de l'époque et le quotidien à Istanbul. On observe la cité en train de se construire et l'on est plongé au coeur des intrigues de cour.

Jahan côtoie des personnages divers, comme Sinan son père de substitution, ou le chef des Gitans, toujours présent pour le sortir d'un mauvais pas, et bien sûr son éléphant, avec lequel il entretient une relation d'affection très touchante.

Le roman est à la fois une oeuvre historique, bercée d'une large part de fiction, et un conte oriental, clin d'oeil aux Mille et une nuits. Parfois il vire au genre policier et au roman d'aventures.

Mosquée de Soliman - Süleymaniye Camii - extérieur. De : stephanemartin. CC : BY-SA. Source : flickr

Ce n'est cependant pas le roman d'Elif Shafak que j'ai préféré. Le personnage de Jahan semble ne pas évoluer, portant un regard toujours aussi naïf sur les gens et les évènements, même après des décennies. L'aspect initiatique demeure donc limité. De même, les interrogations spirituelles ou les quêtes d'identité sont moins approfondies que dans d'autres de ses oeuvres, à l'exception des dernières pages.

Toutefois l'Architecte du Sultan demeure un roman dépaysant, très riche et documenté, à la lecture plaisante. Il a le mérite de peindre la période de la Renaissance au sein de l'Empire ottoman et de la rendre vivante. Je remercie les éditions Flammarion et Babelio pour cette découverte.

L'Architecte du sultan, Elif Shafak (traduit de l'anglais-Turquie-par Dominique Goy-Blanquet), Flammarion, 2015


mardi 19 août 2014

Je t'écoute, Federica De Paolis

Téléphone sur cour…pour reprendre le célèbre titre d’Hitchcock.

Diego, globe-trotter pour guides de voyage, doit rentrer précipitamment en Italie. Souffrant des yeux, il passe ses journées dans l’appartement familial. Il se rend vite compte que la ligne téléphonique fonctionne étrangement : Diego peut écouter toutes les conversations de ses voisins.

Il n’est pas ici question de meurtres, mais de plongée dans l’intimité des autres.

Diego prend conscience des souffrances qu’il côtoie sans même le savoir : couples en déroute, malades qui se cachent, adolescentes anorexiques… Incapable de rester insensible à ce qu’il entend, le jeune homme cherche à intervenir dans ces existences qu’il découvre.

Hold all my calls. De : Furryscaly. CC : BY-SA. Source : flickr

La rencontre avec la mystérieuse  et fragile Agnese sera un point de bascule. Diego renouera avec sa sœur partie vivre aux Etats-Unis et découvrira les secrets de sa propre famille.


Ce roman possède une atmosphère très particulière, assez mélancolique tout en étant ancrée dans le quotidien. Les êtres se cherchent, se frôlent et se touchent, parfois en des scènes très crues, en fait à la recherche d’eux-mêmes.

Je t'écoute, Federica De Paolis, traduit de l'italien par Françoise Liffran, Grasset, 2012

mardi 12 août 2014

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah

Voici le troisième livre de Natacha Appanah que j'évoque, les Rochers de Poudre d'or étant son premier roman.

L'auteure, mauricienne et d'origine indienne, nous conte une partie de l'histoire de son pays : l'arrivée des Indiens travailleurs volontaires à la fin du XIXè siècle.

Maurice est encore aujourd'hui une terre très indienne, peuplée de communautés peu marquées par le métissage créole.
Les Indiens débarqués dans les années 1890 sur l'île étaient des engagés sous contrat, destinés à remplacer la population africaine, abolition de l'esclavage oblige. Mais bien peu avaient conscience du sort que leur réservaient les propriétaires terriens français et anglais dans les plantations de cannes à sucre.

A travers plusieurs personnages, aux origines différentes mais au destin mauricien similaire, la fiction, presque un conte dans sa forme, donne à voir le parcours de ces travailleurs indiens. 
On croise ainsi la route de Badri, joueur invétéré, Vythee, à la recherche de son frère parti pour l'île, Chotty, qui plie sous le poids d'une dette héréditaire, et Ganga, jeune femme noble qui fuit son destin de veuve. Tous embarqueront sur le Kala Pani, cet océan funeste pour les Hindous, dans l'espoir d'une vie meilleure.

La traversée, narrée par la voix du médecin de bord, est un cauchemar sans fin, entre maladies, suicides et invasion de rats.

A l'arrivée, si les noms de Maurice sonnaient comme une promesse d'eldorado, la réalité est tout autre. Poudre d'or, la mal nommée, n'est peuplée que de roches et de champs de cannes sans fin. Les Indiens sont engagés sans limite auprès de leurs patrons et voient leurs espoirs de retours s'amenuiser.



Comme dans l'oeuvre ultérieure de Natacha Appanah, on est frappé par la précision et la concision de l'écriture, poétique et pathétique tout en manifestant une grande économie de termes. La violence et la douleur sont présentes du début à la fin de l'oeuvre, sous toutes leurs déclinaisons.
Un roman dur et maîtrisé qui donne à voir, sous l'angle de la fiction, un pan de l'histoire de Maurice.

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah, Gallimard, 2003

mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

mardi 22 juillet 2014

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann

Notre société compte de plus en plus de célibataires, et pas uniquement la nôtre, le mouvement semblant se déployer en même temps que le développement socio-économique des populations.
Témoin averti des signes de notre temps, des mouvements du couple, des hommes et femmes de la France contemporaine, le sociologue Jean-Claude Kaufmann revoit en 2006 son essai autour du célibat féminin.

Mais ainsi qu'il l'affirme dans la préface, peu d'éléments ont changé en une quasi-décennie, si ce n'est l'arrivée d'Internet sur le marché de la rencontre, la mondialisation des échanges qui s'en est ensuivie ainsi que le célibat devenu phénomène de mode (nous sommes à l'époque de Sex and the city). Si les manifestations de la vie en solo sont quelque peu différentes, le ressenti demeure pourtant identique.

Divisé en trois parties, la Femme seule et le prince charmant jette un éclairage nouveau sur le célibat que connaissent de plus en plus de femmes entre 20 et 50 ans. Jean-Claude Kaufmann l'inscrit dans une perspective socio-historique. Loin d'être simplement un choix ou une caractéristique de "vieille fille" inadaptée au modèle communément admis, il est le fruit d'une dynamique sociale, incitant la femme à se libérer, à retarder l'entrée dans un moule désormais vécu comme archaïque et, plus largement, de l'individualisation de la société.

Sola en la arena/alone on the sand. De : Dany_vr. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais prises dans ce flux, les femmes en solo n'ont pas conscience des mouvements à l'oeuvre. Le sociologue brosse leur portrait, à partir de témoignages écrits, dans toute sa complexité. Il nomme cela la "vie en deux". Etre célibataire apporte tour à tour joie de vivre en toute indépendance, légèreté, richesse sociale (qu'envient bien souvent les femmes en couple installé), et "solitude noire", découragement et repli sur soi. Renier la réalisation de soi et la liberté du célibat pour une stabilité et une vie plus sereine (la triade mari-maison-bébé) se révèle très problématique.

La figure du Prince, qui occupe les pensées et les rêves, devient polymorphe. Il doit être parfois celui des contes, l'homme parfait arrachant à la médiocrité quotidienne. Mais il est aussi l'amoureux des premiers jours qui fait vibrer, le futur père potentiel qui rassure, l'ami-amant disponible mais pas envahissant. La routine amoureuse attire mais révulse en même temps et l'homme marié s'engouffre bien vite dans cette brèche.
Le Prince existe également pour la femme déjà en couple. Dans tous les cas il demeure du domaine du rêve et permet d'accepter la "vraie vie", la réalité d'un amour tangible.

Le célibat n'est pas figuré comme une tare ou un problème inexplicable, ce que ressentent fréquemment les jeunes femmes en butte au "doigt accusateur" de la société ou de leurs propres représentations. Il devient la preuve d'une construction identitaire ouverte (la "trajectoire d'autonomie" que décrit Kaufmann), mouvante, passionnante et surtout miroir de notre époque. Il n'est pas une preuve du "rien" que croient être certaines de ces femmes, il est un nouveau mode de vie, lié à des modèles inédits pas encore intériorisés et à peine théorisés.

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann, A. Colin, 2006

lundi 24 mars 2014

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard

Partons d’une question « simple » : que se serait-il passé si ce matin, au lieu de prendre ma voiture, j’avais pris le bus ? Aurais-je rencontré un ancien ami ? Aurais-je raté un rendez-vous important pour cause de panne ? Sans cesse, nous faisons des choix et même les plus anodins nous placent face à une bifurcation, laissant de côté tous les possibles qui ne se seront pas réalisés.

C’est là le point de départ de Pierre Bayard dans son dernier essai, Il existe d’autres mondes.

L’auteur, essayiste, professeur et psychanalyste, y aborde la théorie des univers parallèles. Dès le XIXè siècle, Blanqui imagine que des multitudes de planètes semblables à celle où nous évoluons sont créées au moment de ces fameuses bifurcations. Plus philosophique que scientifique, ce postulat continue de se développer et de se transformer, jusqu’à trouver de fervents défenseurs chez les physiciens actuels. Ainsi, Everett puis DeWitt s’appuient sur la célèbre expérience du « chat de Shrödinger », selon laquelle l’animal enfermé dans une boîte est à la fois mort et vivant avant que l’on ait vérifié. La théorie des cordes utilise aussi abondamment cette notion de « multivers ».

Jeu de miroir. De : jehangreco. CC : BY-SA. Source : flickr.
Pierre Bayard se place à la lisière de la science et de la science-fiction, terreaux les plus favorables aux univers parallèles. Selon lui, seule cette hypothèse métaphysique pourrait expliquer certaines incohérences apparentes de notre monde. Il puise ses exemples dans la littérature et les arts visuels. Ainsi nous sont exposées des théories aussi stimulantes que le paradoxe du grand-père (un personnage projeté dans le passé tue son aïeul et par conséquent cesse d’exister, et donc ne peut plus avoir tué son grand-père etc.), le passage d’un univers à un autre ou les échos entre eux. Poussant à son terme la réflexion, l’auteur imagine ce qu’auraient pu être Kafka, les sœurs Brontë ou Freud si d’autres possibles s’étaient réalisés pour eux. Et peut-être se sont-ils produits dans un autre univers, ce qui jette une lumière inédite sur l’œuvre que nous connaissons d’eux.

Le lecteur n’est pas obligé d’adhérer à cette théorie, qui cependant est sérieusement interrogée dans les milieux scientifiques. Mais la clarté de l’écriture et de la réflexion de Pierre Bayard offre un agréable moment de lecture et lance des pistes, nous invitant à adopter un autre point de vue sur notre monde.

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard, Minuit, 2014

lundi 17 mars 2014

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano

« Pour un gâteau de huit convives compter… » , ainsi s’ouvre et s’égrène la recette du fabuleux dessert au café qui donne son titre au livre de Joëlle Tiano.

Centenaire, Irina Sasson se remémore peu à peu cette recette qui accompagna chaque moment de sa vie de femme. Transmise par une cousine à son mariage, elle est là pour signer l’entrée de la jeune femme dans sa nouvelle famille, pour célébrer une naissance ou consoler de la perte d’un être.
Irina psalmodie cette recette qui fait renaître ses souvenirs. Son enfance turque et sa jeunesse parisienne, l’union convenue avec le « vieil » Antonio qui la mène dans en Amérique du sud, la vie de famille et l’adoption par ce nouveau pays, le désir amoureux, les choix qui jalonnent l’existence, le deuil…

La palette des émotions, des bonheurs et des drames qui font une vie et une personne est dessinée par la voix de cette femme. Elle est relayée par le récit d’un narrateur et les interventions, à la 2e personne, de la petite-fille d’Irina.

Coffee and walnut cake. De : dichohecho. CC : BY. Source : flickr


Rien d’extraordinaire à première vue à l’exposé de cette intrigue. Mais un charme indéniable se dégage de ce bref roman. Est-ce la répétition de la recette, qui donne une note sensuelle au récit, l’entrelacs des voix ou la peinture des personnages ? 
A la fois réaliste et historique par certains aspects (évocation de la Shoah, de Mai 68), le livre offre aussi un univers intime et onirique qui n’est pas sans rappeler celui de Véronique Ovaldé. L’Amérique latine contée n’est pas ancrée dans un espace-temps précis, elle mêle portugais et espagnol, Indiens et Européens. La nature y est luxuriante et les parfums capiteux. Ces éléments entrent en résonance avec l’apprentissage de la féminité et de la maternité. Il constitue le véritable fil rouge de cette vie à la fois ordinaire et singulière.

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano, Les Mues, 2007

dimanche 9 mars 2014

L'Intempérie, Pedro Mairal

Au début du XXIe siècle, un phénomène, l’Intempérie (ou le Désert  en version originale), dévaste l’Argentine. Voilà l’argument du troisième roman de Pedro Mairal, écrit juste après la crise argentine de 2001.

Dès le prologue, des éléments sont mis en place, qui trouveront leur explication au fil des pages. Nous sommes en présence d’une femme, dans un monde anglo-saxon : on parle anglais, la topographie urbaine est celle de la vieille Europe. Cependant le personnage est hispanophone et étrangère. Elle se présente comme dépositaire d’une mémoire et vit hors du temps, ce qu’illustre son travail de bibliothécaire.
Son histoire est celle de son pays natal, l’Argentine. Elle nous est contée comme une métaphore. Maria, réceptionniste de 23 ans, vit à Buenos Aires. Mais une rumeur court dans la ville : l’intempérie avance, tout va être détruit. De fait, toute modernité disparaît, les êtres sont séparés et le pays s’enfonce en l’espace d’une année dans les temps les plus reculés de son histoire.

Ainsi, le lecteur voit passer le film de l’Argentine comme une cassette vidéo qui se rembobine. El futuro es primitivo affirme l’auteur lui-même. A l’époque récente et à son instabilité politique, succèdent les heures noires de la dictature, les guerres d’Indépendance, l’immigration du XXe siècle, l’exploitation des terres agricoles au XIXe siècle, les cultures indiennes exterminées et enfin l’arrivée des premiers colons européens au XVIe siècle. La langue elle-même reflète cette évolution : les amis de Maria retournent à l’italien et à l’anglais, les langues indigènes se développent à partir de l’espagnol en un renversement ironique, Maria ouvre le récit en évoquant son mutisme.

Tout cela est exprimé sans didactisme et le lecteur devra reconnaître lui-même les périodes décrites. Le rythme du roman est très rapide, lecteur comme protagonistes sont pris dans un tourbillon temporel qui ne leur laisse aucun répit.
Cette progression antéchronologique ancre l’Intempérie dans le genre fantastique.

Puerto Madero-Buenos Aires, Argentina. De : David Berkowitz. CC : BY . Source : flickr.

Il faut aussi voir dans le roman une métaphore politique.  La crise brutale de 1999-2001 conduit à la faillite de l’Argentine et le recul socio-économique est réel. Le pays, si riche un siècle auparavant, passe du côté du Tiers-Monde. Il n’attire plus d’immigrants. Bien plus, nombre d’Argentins prennent le chemin inverse de leurs ancêtres, en gagnant l’Europe.

Nous n’aurons pas beaucoup de précisions sur ce qu’est ce « désert » qui détruit tout sur son passage : la corruption est physique et géographique, mais aussi humaine et violente. Ce thème est d’ailleurs devenu un topos de la littérature de crise argentine. La violence exprimée n’est pas liée aux narcotrafiquants, par exemple, mais à la déchéance du pays.

Maria, la narratrice, est prise au piège de cette régression. Figure de la jeunesse de son pays, elle ne comprend pas ce qui arrive, et ne peut qu’y assister, impuissante. Elle devient la mémoire vive de ses contemporains. C’est elle qui ne cesse de nommer les gens et les lieux de façon très précise : quartiers de Buenos Aires, rues, fleuves, port, banlieue. Elle tente de retrouver une familiarité dans des paysages ravagés. Elle remplace la voix des personnes anesthésiées ou tuées par la crise.

L’auteur s’est également amusé à introduire une grande intertextualité dans ces évocations : les lieux et les personnages nommés sont également issus d’une Buenos Aires littéraire, empruntée à d’autres œuvres.
En tant que femme, Maria ne va pas combattre au front et devient le témoin privilégié des évolutions sociales de son pays. Ainsi, elle voit décroître les droits des femmes, se développer le racisme, encore prégnant aujourd’hui, envers les populations indigènes du Nord.

Elle-même d’origine européenne, à la fois Irlandaise et Espagnole, Maria se sent avant tout Argentine. Elle commence par refuser son retour en Europe. L’anglais, qu’elle maîtrise, n’est cependant pas sa langue maternelle, elle qui a été privée de mère très jeune. Le personnage devient le symbole d’une jeunesse argentine en perte de repères durant la crise. 

L'Intempérie, Pedro Mairal, traduit de l'espagnol par Denise Laroutis, Payot et Rivages, 2007 (El Año del desierto, 2005)


samedi 1 mars 2014

Comme les amours, Javier Marias

El enamoramiento exprime en espagnol  le fait de tomber amoureux. Il est impossible de traduire cet ensemble d’attirance, de passion, de coup de foudre et d’envie impérieuse d’être avec l’autre qui éclot dans les premiers temps d’un amour.
Ce terme au pluriel donne son titre original au dernier roman de Javier Marias. De fait, l’œuvre traite de cet état amoureux chez plusieurs personnages.

Comme les amours (le titre français) est un roman exigeant.
L’intrigue tient en quelques lignes cependant. Maria, éditrice madrilène, a pour habitude de déjeuner chaque matin face à un couple idyllique à ses yeux. Elle ne se manifeste pas mais les observe. Un jour, l’homme disparaît. Maria apprend qu’il s’agit d’un homme d’affaires, Deverne ou Desvern, et qu’il vient d’être assassiné en pleine rue. Elle entre alors en contact avec la veuve Luisa Alday, et surtout avec le meilleur ami du mari, Javier Diaz-Varela. Ressentant un élan amoureux envers ce dernier, elle perçoit toutefois que l’intérêt de Javier se porte ailleurs.

Le roman brille surtout par l’introspection psychologique qu’il déploie, malgré son argument proche du thriller et du genre policier. Le lecteur peut se laisser noyer par les réflexions, réelles ou imaginaires, menées par les protagonistes. Maria étant l’unique narratrice, seul son point de vue, forcément partiel et partial, nous sera donné. Si l’on sait assez tôt comment s’est produite la mort de Deverne, de nombreuses zones d’ombre persistent. Le mensonge, la demi-vérité reviennent comme des thèmes majeurs.
La mort et l’amour s’entremêlent sans cesse au travers de questionnements philosophiques : jusqu’où peut-on aller par amour ? Quelle place occupent les défunts pour les vivants ? Comment et pourquoi naît le sentiment amoureux ?

Aucune réponse facile n’est apportée. Au contraire, l’auteur use d’une langue riche et de développements théoriques pour évoquer les sentiments et les détours de l’âme humaine. Les sujets sont nombreux, les points de vue et la vérité, à géométrie variable.


Art au balcon. De : spc49. CC : BY.  Source : flickr
Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014 (Los Enamoramientos)

jeudi 27 février 2014

Comme les amours, Javier Marias

"Oui, nous sommes tous des succédanés des gens que nous n'avons presque jamais connus, des gens qui ne s'approchèrent pas ou qui passèrent sans s'arrêter dans la vie de ceux que nous aimons à présent, ou qui s'y arrêtèrent mais se lassèrent finalement et qui disparurent sans laisser de trace ou seulement la poussière que soulèvent leurs pieds dans la fuite, ou qui moururent causant à ceux que nous aimons une mortelle blessure, qui presque toujours finit par se refermer. Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c'est sur des bases si peu nobles que s'érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d'autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n'importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance, nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n'est autre qu'une tombola de village quand l'été agonise..."

Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014, pp.140-141

samedi 22 février 2014

Sortilèges du bleu, Elisabeth Coudol


Sortilèges du bleu est un recueil de nouvelles très bref, une cinquantaine de pages à peine, mais à la fois ludique et riche. Le genre de la nouvelle en lui-même est exigeant. Il s'agit de donner vie en quelques lignes à des personnages et à une intrigue, l'auteur réussit à merveille ce pari littéraire.


Les huit nouvelles du livre sont toutes liées à la couleur bleu, de façon plus ou moins évidente. Celle-ci est tantôt un élément presque anecdotique (teinte des yeux, d'un objet), tantôt un ressort narratif. Le lecteur finit par s'amuser à déceler ce "fil  bleu" tout au long de l'oeuvre.

Sortilèges du bleu met en scène des personnages en butte à la réalité, un décalage frisant parfois la pathologie. On croise ainsi un homme épris d'un banc, un autre l'est du bleu même, un artiste aigri, un mari humilié... Ce sont toujours des hommes qui sont en proie à ces névroses. Et souvent, ils sont opposés à des femmes absentes, fuyantes voire fortes et humiliantes.

L'auteur nous fait toucher du doigt le point de bascule où la faille s'exprime, le moment de rupture avec les normes sociales et psychiques.

Bleu. De : Touvert. CC : BY. Source : flickr.
Faut-il donc voir dans l'emploi de cette couleur un jeu sur ce cliché chromatique : le bleu équivaut au masculin ? Elisabeth Coudol, qui est aussi artiste peintre, semble jouer sur les connotations liées à au bleu : l'expression anglaise "I'm blue" exprimant la tristesse est ici déclinée par de multiples formes de mélancolie. L'auteur donne aussi à voir toutes les nuances du bleu par l'écriture : bleu Klein, crudité fluo d'un marqueur, azur souvenir d'un voyage...

Ce recueil au propos parfois grave mais au style léger se caractérise par une forme de distance avec les histoires racontées. Cette impression est accrue par l'emploi d'un vocabulaire soutenu. Ainsi un certain humour peut affleurer.

Une jolie découverte permise par les éditions Dialogues et Babelio, via l'opération Masse critique.
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dimanche 26 janvier 2014

Le Poids du secret, Aki Shimazaki

Merveilleuse lecture que celle de ce roman en cinq actes écrit en langue française mais empreint d'une poésie toute asiatique. Son auteure est d'ailleurs elle-même entre Québec et Japon.

Il faut lire les cinq courts volumes d'un seul tenant, dans l'ordre voulu par Aki Shimazaki, pour voir se mettre en place intrigues et caractères tel un puzzle narratif.
L'histoire de cette pentalogie est construite autour de secrets pesant sur plusieurs générations d'une même famille dans le Japon du XXè siècle. Elle nous est contée selon plusieurs points de vue, au rythme des mensonges et des découvertes de chacun.

Le noeud originel, qui ouvre le premier tome Tsubaki, est la relation amoureuse et incestueuse de Yukiko et Yukio, frères et soeurs qui s'ignorent, à l'aube de la catastrophe de Nagasaki. L'on suit la liaison adultère entretenue par M.Horibe, père des deux adolescents, avec la mère de Yukio.

Les romans suivants constituent un retour en arrière, dans les premières années du siècle.
La narration adopte le point de vue de Yukio, spectateur impuissant de la tristesse maternelle, enfant illégitime puis amoureux éconduit. Ensuite c'est l'histoire de sa mère, Mariko Kanazawa née Coréenne et orpheline suite au tremblement de terre de 1923, qui est contée. Jeune fille séduite mais abandonnée à cause des convenances sociales, elle épouse le collègue de son ancien amant. Manquait une vision pour parachever le tableau, celle de l'époux de Mariko et père adoptif de Yukio. M. Takahashi, homme généreux et aimant, se révèlera lui aussi enferré dans un secret de filiation qu'il ne percera que sur le tard. Il narre l'histoire de sa famille et son amour pour Mariko et son enfant dans le tome 4.

Progressivement, nous revenons à l'époque contemporaine. Le volume 1 mettait en scène Namiko, fille de Yukiko, découvrant les secrets de sa mère à l'âge adulte via une lettre post-mortem. Le dernier volume instaure également un dialogue entre générations, entre une Mariko mourante et sa petite-fille à la veille de sa vie de femme.

Plusieurs niveaux de lecture transparaissent dans cette oeuvre. 
La trame historique japonaise est omniprésente et entre en résonance avec les affres personnels vécus par les personnages : tremblement de terre de 1923, Seconde guerre mondiale, de la politique expansionniste du Japon jusqu'aux désastres des bombes atomiques en passant par les liens avec la Russie. Ces évènements sont aussi prétextes à mettre en scène des réalités sociales : place des femmes, surtout célibataires, des enfants naturels, des étrangers, mariages arrangés, classes sociales.

Le roman trouve aussi toute sa profondeur en mettant en scène la spiritualité japonaise. Le shintoïsme, le bouddhisme et le catholicisme sont explicitement évoqués. Cependant, il m'a semblé que leur présence se manifeste surtout en filigrane. 
Ainsi la nature est un élément prépondérant de l'oeuvre. Elle fait sens dans l'économie du récit : les hirondelles, les fleurs, les coquillages et les lucioles qui donnent leurs noms aux différents volumes sont également des ressorts narratifs.
Leur rôle allégorique est plus prégnant. En effet ces éléments sont de véritables leitmotive : ils deviennent des prénoms ou des surnoms, révélant ainsi des personnalités, des scènes se répètent (la cueillette des fleurs dans une nature salvatrice, le jeu des coquillages ne pouvant s'unir parfaitement qu'une fois) créant des liens entre générations. D'une manière générale, la nature et ses éléments fondamentaux scandent les étapes du roman et l'évolution psychique des pesonnages : cours d'eau, feu des bombes, vent, campagne et forêt. L'utilisation récurrente de termes japonais met en valeur ces thèmes.
Cette spiritualité, jamais démonstrative, s'accompagne d'allusions aux âmes, qui semblent toujours réunies à travers les ans, à l'au-delà et à la réincarnation.

Tsubaki at Inogashira Park, de Akihito Fujii. Source : flickr. CC : BY-SA

Une lecture psychanalytique me paraît également intéressante.
Les théories de la psychogénéalogie sont au centre du roman, les situations se répétent : paternité impossible, subie ou choisie, enfants abandonnés, fratries séparées, jeunes filles recherchant un homme plus âgé et abandonnées, question de l'origine, amours impossibles en opposition avec les unions raisonnables voire arrangées. La prédominance des rêves comme révélateurs de la psyché des personnages est également un thème profondément psychanalytique.
Cependant, ces noeuds finissent par se résoudre au fil du temps : par le meurtre du père, par le recul analytique des dernières générations et surtout par la révélation des vérités cachées.

Toutes ces pistes m'ont permis de mieux comprendre pourquoi le Poids du secret s'attache surtout à la branche "illégitime" de la famille, celle de Yukio. Seule Yukiko, à travers son amour incestueux et son parricide, est mise en avant dans sa lignée. Peut-être est-ce aussi car la jeune femme une fois mariée a littéralement et symboliquement fui son univers familial et national : elle et son mari ont quitté le Japon, Namiko a suivi ses traces en fondant sa propre famille avec un Américain. D'ailleurs c'est en retournant sur la terre de ses ancêtres que cette dernière prendra pleinement conscience de ces fameux secrets.

Une oeuvre très riche dont je n'ai pas exploité tous les sens, faute d'une connaissance assez vaste de la culture japonaise.
Les secrets sont racontés via une écriture fluide et calme, malgré les horreurs mises en scène. Cela engendre de prime abord une impression de distance, voire de froideur, qui ne doit pas décourager. En effet, c'est peu à peu que l'oeuvre se dévoile, par le jeu des images, des répétitions, et déploie toute sa poésie.

Le Poids du secret, de Aki Shimazaki, Actes sud, 2005-2009 (Lemeac, 1999-2004)

vendredi 29 novembre 2013

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal

En Egypte, passés 25 ans (ou 20, 30 selon les régions, mais certainement pas plus de 35 !), et qu’on est une femme célibataire, on devient une « vieille fille ». Et cela même si on sort d’études longues et qu’on occupe un poste à responsabilités.
Dès lors l’obsession de la famille entière, voire  du quartier, est de marier la jeune esseulée.
La narratrice, Bride (fiancée en anglais), nous fait toucher du doigt cette réalité avec humour. Dans la Ronde des prétendants, roman au style vif et au ton enlevé, Ghada Abdel Aal transpose son blog devenu le plus célèbre du genre en langue arabe.

Dressed up, de Evelyn Hill. Source : flickr. CC :  BY 2.0
Devant des parents désespérés de la caser enfin, les « prétendants » se succèdent selon des règles définies : le rendez-vous, les présents, les questions à aborder. Tous sont plus ridicules et mufles les uns que les autres. Sans cette pression sociale, on doute qu’une femme universitaire à l’ironie aussi cinglante ait pu se retourner sur eux.

Oui mais nous sommes en Egypte. L’incitation à se mettre en couple, également présente dans nos sociétés occidentales, prend alors une autre tournure.
Dans un pays en pleine mutation sociale, les hommes continuent d’être minoritaires (l’on fait des enfants jusqu’à avoir un héritier mâle) et les traditions ont la vie dure. Pourtant, les femmes travaillent, pourraient être indépendantes et ce n’est plus forcément la question religieuse qui entre en ligne de compte. Mais l’éducation et l’idéologie machiste perdurent. Une femme continue d’attendre d’être mariée pour voyager ou avoir des enfants. Quant à flirter avec tout un chacun, il ne faut pas même y songer lorsqu’on est une jeune fille respectable. Tous ces éléments nous sont expliqués dans de brefs chapitres, intercalés entre les rendez-vous « galants ».

Bride a pourtant des aspirations modernes, entrées dans les normes sous nos latitudes mais féministes dans l’Egypte actuelle. Elle se rêve en compagne égale d’un homme, qui serait son partenaire de vie et d’idées. Elle ne fantasme pas sur un souffre-douleur ou un tyran domestique. Pourtant elle sait qu’elle doit se plier aux coutumes du mariage arrangé et de la chasse au fiancé, véritables phénomènes sociaux en son pays.

Comme elle, on hésite souvent entre céder au défaitisme devant le défilé de ces caractères masculins ou prendre le parti d’en rire. Et comme elle, on capitule devant son humour à toute épreuve.

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal, Editions de l’Aube, 2012

mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

jeudi 12 septembre 2013

La Cartographie des nuages, David Mitchell

"Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j'ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent... Croyant qu'il s'agissait des terres de l'âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d'en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d'approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour obtenir une carte définitive d'un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages."

La Cartographie des nuages, David Mitchell, Editions de l'Olivier, 2007 (traduit par Manuel Berri), p. 485.

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008