vendredi 29 novembre 2013

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal

En Egypte, passés 25 ans (ou 20, 30 selon les régions, mais certainement pas plus de 35 !), et qu’on est une femme célibataire, on devient une « vieille fille ». Et cela même si on sort d’études longues et qu’on occupe un poste à responsabilités.
Dès lors l’obsession de la famille entière, voire  du quartier, est de marier la jeune esseulée.
La narratrice, Bride (fiancée en anglais), nous fait toucher du doigt cette réalité avec humour. Dans la Ronde des prétendants, roman au style vif et au ton enlevé, Ghada Abdel Aal transpose son blog devenu le plus célèbre du genre en langue arabe.

Dressed up, de Evelyn Hill. Source : flickr. CC :  BY 2.0
Devant des parents désespérés de la caser enfin, les « prétendants » se succèdent selon des règles définies : le rendez-vous, les présents, les questions à aborder. Tous sont plus ridicules et mufles les uns que les autres. Sans cette pression sociale, on doute qu’une femme universitaire à l’ironie aussi cinglante ait pu se retourner sur eux.

Oui mais nous sommes en Egypte. L’incitation à se mettre en couple, également présente dans nos sociétés occidentales, prend alors une autre tournure.
Dans un pays en pleine mutation sociale, les hommes continuent d’être minoritaires (l’on fait des enfants jusqu’à avoir un héritier mâle) et les traditions ont la vie dure. Pourtant, les femmes travaillent, pourraient être indépendantes et ce n’est plus forcément la question religieuse qui entre en ligne de compte. Mais l’éducation et l’idéologie machiste perdurent. Une femme continue d’attendre d’être mariée pour voyager ou avoir des enfants. Quant à flirter avec tout un chacun, il ne faut pas même y songer lorsqu’on est une jeune fille respectable. Tous ces éléments nous sont expliqués dans de brefs chapitres, intercalés entre les rendez-vous « galants ».

Bride a pourtant des aspirations modernes, entrées dans les normes sous nos latitudes mais féministes dans l’Egypte actuelle. Elle se rêve en compagne égale d’un homme, qui serait son partenaire de vie et d’idées. Elle ne fantasme pas sur un souffre-douleur ou un tyran domestique. Pourtant elle sait qu’elle doit se plier aux coutumes du mariage arrangé et de la chasse au fiancé, véritables phénomènes sociaux en son pays.

Comme elle, on hésite souvent entre céder au défaitisme devant le défilé de ces caractères masculins ou prendre le parti d’en rire. Et comme elle, on capitule devant son humour à toute épreuve.

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal, Editions de l’Aube, 2012

vendredi 1 novembre 2013

Gravity

Quoi de mieux qu'un bon blockbuster en ces temps rafraîchis pour passer un après-midi de congés ? Encouragée par la critique quasi unanime, mon choix s'est porté sur le film Gravity d'Alfonso Cuaron et il a fallu de la constance pour trouver une séance encore libre.

A l'arrivée, mon avis est mitigé.
L'histoire tient en quelques mots. Lors d'une intervention technique dans l'espace, le docteur Ryan Stone et l'astronaute Matt Kowalsky sont victimes d'une nuée de débris. La navette explose. Livrés à eux-mêmes, ils doivent trouver un moyen de rentrer sur Terre.

Je ne me prononcerai pas sur le réalisme scientifique du film, n'étant pas une experte et d'autres sont plus légitimes en la matière. Voir notamment cet article de la Libre.be.

Les points positifs tout d'abord : le film est sublime, avec l'aide de la 3D le spectateur est réellement immergé dans l'espace. Les repères sont perdus, encore davantage lorsque la caméra adopte un point de vue subjectif. En bref, on s'y croit. Si l'on ajoute à cela l'efficacité du scénario (comment survivre avant le retour des débris), on ne voit pas le temps passer et le divertissement tient ses promesses.

Sauf que...il ne faut justement rien attendre d'autre de ce film qu'un excellent divertissement. Et parions que le passage sur petit écran lui fera perdre de son intérêt.
Tous les poncifs du film catastrophe américain sont enchaînés, encore plus rapidement que les déchets tueurs qui menacent Sandra Bullock ! Dans l'ordre (attention spoilers, quoique...) : l'astronaute qui clame que c'est sa dernière mission (malheureux, c'est à ce moment-là que le pire arrive ! ), la mort expédiée de personnages au moins tertiaires, la blessure intérieure de l'héroïne qu'il lui faudra vaincre, le machisme de son compagnon d'infortune, le sacrifice pour que l'héroïne vive, la chance incroyable qu'elle connaît dans son malheur et les ressources insoupçonnées qu'elle déploie in extremis, la morale (se surpasser et faire preuve de courage) et les métaphores bien lourdes, et ce n'est pas un jeu de mots. 
Et n'oublions pas la traditionnelle critique anti-russe, héritage de l'ère soviétique, dès qu'il s'agit de parler d'espace. Car si la catastrophe survient et balaie toutes les navettes américaines et chinoises, c'est à cause d'un missile russe !


Certes l'héroïne peut être touchante, en mère endeuillée, certes on comprend que tout cela ramène à la renaissance de la femme et à la maternité. Voir à ce propos, l'article de Rue 89 en date du 30 octobre 2013. Mais les variations autour de ces thèmes sont amenées avec tant d'emphase et si peu de subtilité que cela empêche le film de s'élever au-delà de la prouesse technique. On pourra ainsi s'amuser à relever toutes les occurences d'images foetales, de cordon ombilical, d'eau et de ventre maternels.
Dans le genre film catastrophe exprimant en filigrane un message, j'avais préféré Melancholia de Lars Von Trier.

A voir tout de même, mais impérativement au cinéma !

Un film d'Alfonso Cuaron, avec Sandra Bullock et George Clooney.
Sortie : 23 octobre 2013




mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

lundi 30 septembre 2013

Un Thé au Sahara

1947, un couple d'Américains nantis, Kit et Port Moresby, débarque en Afrique, dans le but de traverser le Sahara. A l'évidence ils s'aiment mais ne se supportent plus au quotidien.
Un jeune mondain, Tunner s'est incrusté dans le couple lors des prémices de ce périple. Tandis que Port passe ses nuits en bonne compagnie, le jeune homme tombe amoureux de Kit. Ces trois personnages côtoient une vieille Anglaise excentrique et son fils, qui feront une partie du périple avec eux.

Le film est construit en trois temps, au fur et à mesure que les voyageurs s'enfoncent dans les régions les plus méconnues des touristes et les plus inhospitalières du Sahara.
D'un trio, on passe à un duo, Port trouvant le moyen d'évincer Tunner, qu'il croit amant de sa femme. Il tombe malade de la typhoïde. Après avoir assisté à son agonie, Kit part seule dans le désert. Un chef bédouin s'éprend d'elle, rencontre qui donne lieu à des scènes très sensuelles, en rupture avec la difficile relation conjugale des Moresby.


Bedouin camp in the Sahara. De : jonl1973.  Source : flickr. CC : BY-SA


Tout au long du film, l'Afrique est représentée comme magnifique et inquiétante, mais également réaliste et sordide : maladies, misère, poussière et délabrement ne sont pas masqués.
L'ambiance se fait de plus en plus pesante, reflétant la psyché des personnages. Les Moresby apparaissent à la recherche d'eux-mêmes et en difficulté avec les autres, rarement bienveillants et aimants.

Un film de Bernardo Bertolucci (d'après le roman de Paul Bowles), avec Debra Winger, John Malkovich, Campbell Scott.
Sortie : 1990

mardi 24 septembre 2013

Salé sucré

Un festival de saveurs et un entrecroisement de cuisine et relations humaines.

Dans la Taipei moderne Monsieur Chu est un cuisinier hors pair, symbole de la tradition chinoise et enchanteur des gourmets.
Comme dans les contes, il a trois filles très différentes. Toutes ont une façon particulière d'aborder les sentiments et la famille, voire la cuisine. L'aînée, Jian-Jen, professeur de chimie, refuse l'amour tant qu'elle le peut. Depuis une déception remontant à plusieurs années, elle s'est enfermée dans la religion chrétienne et fuit les hommes. La mort de sa mère l'a érigée en seconde maîtresse de maison.
La cadette, Jian-Chien, paraît la plus indépendante. Eloignée par son père du monde culinaire qu'elle adorait, elle est devenue une business woman accomplie, entre voyages, contrats et promesse d'appartement ultra-moderne. L'amour se résume pour elle aux relations libres et au sexe. C'est pourtant elle qui montrera le sens le plus aigu de la famille et qui reviendra aux sources de tout, la cuisine.
Enfin, Jian-Ning, âgée de vingt ans, est étudiante et serveuse dans un fast-food. Elle volera le petit ami de sa collègue et tombera rapidement enceinte.
D'autres femmes interviennent régulièrement, qui sont autant de caractères marqués : une voisine discrète et sa petite fille, prise en affection par Monsieur Chu, sa mère également, qui aimerait mettre le grappin sur le cuisinier.
L'oncle Wen, ami de la famille, est l'une des rares figures masculines, exception faite des petits amis occasionnels. Sa disparition provoque questionnements existentiels et choix de vie chez les protagonistes.

Chinese food restaurant Saimendo. De midorisyu. Source : flickr. CC : BY

Ce film est éminemment sensuel. La cuisine est partout présente, dès le générique d'ouverture et la préparation minutieuse du repas dominical. On ne cesse de voir à l'écran des bouillons mijoter, des viandes se faire couper et napper, des légumes finement préparés, des thés dont on sentirait presque le parfum. Les personnages eux-mêmes commentent ces mets et leur préparation, donnant l'eau à la bouche au spectateur.
A ces plaisirs du palais répondent ceux de la chair, les relations amoureuses sont au cœur des préoccupations, pour toutes les générations. Se refuser à l'amour paraît impossible. En revanche l'île de Taïwan est entrée dans la modernité, on est bien loin des traditions chinoises ancestrales. Les relations sans lendemain sont légion, de même que l'indépendance des femmes ou les couples mixtes.
Comme en cuisine, les rapports humains doivent être faits d'équilibre et d'harmonie, de sucré et de salé, de yin et de yang.

Un film plaisant, agréable à regarder, qui met en scène des personnages tranchés et touchants.

Un film de Ang Lee, avec Sihung Lung, Chien-Lien Wu, Kuei-Mei Yang, Yu-Wen Wang, Sylvia Chang.
Sortie : 1994

mercredi 18 septembre 2013

Triangle rose, Michel Dufranne-Milorad Vicanovic-Christian Lerolle

En ces temps où l'on manifeste pour refuser des droits à d'autres, où l'on trouve normal de discrimer des personnes dont la vie privée est "différente" et où le terme de "pédé" est une insulte banale, le roman graphique Triangle rose offre une réflexion salutaire.

Un lycéen rend visite à son arrière-grand-père. Son but est de lui faire évoquer les camps de concentration pour un devoir, mouroirs dont il le sait rescapé.
Mais il ignore que cet aïeul était allemand et surtout qu'il a connu l'horreur de la déportation pour son homosexualité.

La plus grande partie du livre prend place dans l'Allemagne des années 1930. Andreas est un jeune publicitaire talentueux, cultivé et fêtard. Il retrouve régulièrement la même clique de jeunes gens, hommes et femmes, homosexuels comme lui. L'insouciance est de mise dans ces années folles. Andreas navigue entre tous ses amants, parfois des militaires. 
Peu à peu le nazisme s'insinue : Hitler devient chancelier et les premières lois discriminantes sont mises en oeuvre. Mais rares sont les amis d'Andreas qui prennent la mesure du changement : eux ne sont pas Juifs, ce sont des "bons Allemands" et le paragraphe 175 du Code pénal (qui punit l'homosexualité et sera appliqué en France sous Pétain) est trop obsolète pour être une menace. Certains fuient la capitale voire le pays, mais il faut des arrestations et des exécutions pour qu'Andreas comprenne qu'il est lui aussi un homme déviant et à éliminer aux yeux des Nazis.
Il est emprisonné et mené dans les camps. Quand il en ressort, c'est pour comprendre que sa vie et son être sont brisés.
Les homosexuels, identifiés par un triangle rose, plus grand que les autres marques, sur leur habit de détenus, ne sont pas considérés comme de vraies victimes du Reich. 
Pour mémoire, l'homosexualité cessa d'être illégale en France en 1982 et en Allemagne en 1994. A la fin du XXè siècle, des heurts violents avaient encore lieu, niant à cette catégorie de déportés la reconnaissance légitime de leurs souffrances.

Triangle rose est très juste sur le plan historique. A travers les personnages, amis et voisins d'Andreas, on a un tableau de la société allemande de l'époque : communisme, antisémitisme "banal", personnages de militaires variés (tous ne sont pas des brutes épaisses), lâcheté des dénonciateurs.
La montée du nazisme, les mesures légales et leurs conséquences sur les homosexuels sont très finement observées. Le chapitre relatif aux camps ne constitue pas la majeure partie de ce roman graphique. Il en est le point culminant, le calvaire ultime qui détruit un homme. Mais les épisodes antérieurs, dans une Allemagne de plus en plus menaçante, et surtout postérieurs, reflétant une société toujours aussi intolérante et divisée, me paraissent les plus intéressants. Peut-être car les camps nous sont déjà connus par des documentaires et commémorations nombreux.


Jamais insoutenable, Triange rose n'ajoute cependant aucune surenchère à l'horreur et demeure assez sobre. 
La violence nous est dite par des vignettes brèves et par le sort de personnages complexes et émouvants : le naïf Andreas prendra trop tard la mesure du danger, sa mère garde sa souffrance secrète, leur amie homosexuelle subit aussi les exactions nazies.

Je n'ai pas toujours accroché au trait, parfois un peu trop réaliste à mon goût. Cependant, je trouve qu'il reflète la déchéance physique des personnages, démolis en à peine dix ans de leur vie.

Un roman graphique fort, humain et engagé dans son propos.

Triangle rose de Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle, Quadrants, 2011



jeudi 12 septembre 2013

La Cartographie des nuages, David Mitchell

"Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j'ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent... Croyant qu'il s'agissait des terres de l'âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d'en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d'approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour obtenir une carte définitive d'un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages."

La Cartographie des nuages, David Mitchell, Editions de l'Olivier, 2007 (traduit par Manuel Berri), p. 485.

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008


vendredi 16 août 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

Au Japon, les johatsu sont ceux qui du jour au lendemain fuient leur vie, quittent tout. La police n'enquête pas, car il n'y a pas de crime, et la famille déshonorée n'ébruite pas la disparition. Ce phénomène serait né à l'époque Edo. Endettés et criminels en cavale se réfugiaient dans les sources chaudes du Mont Fuji, d'où leur nom d'"évaporés". La crise des années 1990 puis celle qui succéda à Fukushima en 2011 engendrèrent pareilles fuites.
Kaze est l'un de ces évaporés. Ayant percé au jour un scandale boursier, il n'a d'autre choix que celui de disparaître dans les bas fonds de Tokyo, le quartier des travailleurs pauvres et sans nom, San'ya.
Sa femme et sa fille, Yukiko le recherchent cependant, avec l'aide de Richard B., un détective américain épris de la jeune femme.

Ce roman se lit rapidement. D'un style plutôt sec et factuel dans les premières pages, accru par la brièveté des chapitres, il gagne en épaisseur au fil de la lecture. On épouse successivement le point de vue de chaque protagoniste : Kaze l'évaporé, Akainu l'orphelin victime du tsunami, Yukiko l'émigrée étrangère en son pays et l'Américain lost in translation.

A travers eux et la multitude de personnages secondaires, on découvre une peinture méconnue du Japon contemporain, univers difficilement compréhensible pour un oeil occidental. Les tenants et les aboutissants politico-financiers de l'après-Fukushima sont également dénoncés : main mise de la mafia sur les places boursières (avec la bénédiction des Etats-Unis), politiques cachant la réalité de la catastrophe nucléaire, travailleurs-esclaves sacrifiés, crise perdurant depuis 20 ans et encore renforcée.

Japon 2010. De : _Higher_. CC : BY. Source : flickr
Dans cette société à la fois policée et corrompue, les trajectoires personnelles s'entrecroisent entre amours impossibles et familles déchirées. L'évocation des sentiments est ténue et passe souvent par la description des paysages ravagés, vestiges de la vie d'avant, ou par des rêves nostalgiques. 

Un roman japonais mais vu par des yeux occidentaux.

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013

J'ai reçu de l'éditeur, lu et commenté ce livre via l'opération Masse critique du site Babelio.Babelio 
Babelio

vendredi 28 juin 2013

All my darling daughters, Fumi Yoshinaga

Un manga sur lequel je suis tombée par hasard dans ma bibliothèque.

Le trait, plutôt doux, m'a attirée ainsi qu'un rapide coup d'oeil au résumé : les relations entre une mère et sa fille adulte.

Il n'y a pas vraiment d'histoire suivie dans ce manga, mais des situations, des saynètes. Avec comme fil conducteur les deux personnages cités plus haut. Yukiko est une jeune femme de trente ans. Elle vit chez sa mère Marie avec laquelle elle entretient une relation fusionnelle. Mais à 50 ans, Marie réchappe d'une grave maladie et décide de vivre pleinement, ce qui se manifeste par une union soudaine avec un jeune homme.
Ne comprenant pas cette situation, Yukiko quitte la maison et se marie elle-même avec un collègue.

Mother statue, Senjo-ji. Photo : Sberla. Source : Flickr. CC : BY 2.0
Voilà pour le point de départ. Autour de ces personnages gravitent des membres de la famille et des amis. Chaque chapitre raconte leur histoire, leur rapport à la vie et à l'amour. On s'y perd un peu parfois, les ellipses temporelles étant fréquentes, mais l'on finit par saisir les liens entre les histoires et par là même entre les personnages.

Une agréable lecture doublée d'un regard souvent juste sur les relations mère/fille, la dissonance entre l'image complexée que l'on a de soi et ce que l'on projette chez les autres et la nécessité de se construire hors des normes.

All my darling daughters de Fumi Yoshinaga, Casterman, 2003

jeudi 20 juin 2013

La Cartographie des nuages, David Mitchell

En 600 pages, six histoires se déroulant sur plusieurs siècles se succèdent. Chacune pourrait être lue indépendamment des autres, tant l'auteur manie à la perfection les différents styles littéraires. Les intrigues, les personnages ont une valeur en eux-mêmes.
Cependant ce sont les échos entre elles qui révèlent le message philosophique du livre. La construction peut dérouter mais semble moins complexe que celle de l'adaptation cinématographique (que je n'ai pas encore vue) : cinq histoires sont scindées en deux, les premières parties se suivant dans un ordre chronologique. Au sommet du livre, l'histoire centrale est narrée dans son entier, puis les secondes parties des autres épisodes se succèdent de nouveau, cette fois dans un ordre antéchronologique. Cette construction en miroir permet de tisser des liens, explicites ou ténus, entre les protagonistes et leurs destinées.

Les histoires
1. Journal de la traversée du Pacifique d'Adam Ewing
Au XIXe siècle nous suivons les aventures néozélandaises et le voyage maritime d'Adam Ewing, homme de loi américain. Ce dernier, sous la coupe du douteux Dr Goose, voit croître son hypocondrie. Sur les îles Chatham, il apprend comment le pays a été colonisé, d'abord par les Maoris, peuple ayant décimé les pacifiques Morioris, puis par les Européens. Ewing se trouve obligé de protéger un esclave indigène, descendant des Morioris.
Le style soutenu reflète l'élocution d'un homme bourgeois de l'époque. Nous sommes en présence d'un journal de bord proche du roman d'aventures.

2. Lettres de Zedelghem
Dans les années 1930, un jeune Anglais arriviste, Robert Frobisher, s'introduit auprès d'un compositeur sur le déclin. Adopté par le vieil homme, il retranscrit sa musique. En même temps, il séduit son épouse et le dépouille de ses biens. Mais il se trouvera lui-même pris sous la coupe de son hôte. Frobisher raconte tout cela à son ami et amant Rufus Sixsmith. L'auteur suit ici la forme du roman épistolaire.

3. Demi-vies, la première enquête de Luisa Rey
Dans la Californie des années 70, une journaliste tente de mettre au jour un scandale industriel et financier autour d'une centrale nucléaire. Fait d'espionnage, de dossiers secrets, de meurtres sordides et de poursuites haletantes, cet épisode nerveux est construit comme un thriller.

4. L'épouvantable calvaire de Timothy Cavendish
Nous sommes de nouveau en Angleterre, à l'aube du XXIe siècle. Timothy Cavendish est un éditeur vieillissant. Il parvient à s'enrichir sur un fait-divers glauque, le meurtre commis par l'un de ses auteurs. Bientôt poursuivi par les frères de ce dernier, Cavendish se retrouve contre son gré enfermé dans une maison de retraite. Tout cela est narré par le personnage principal avec beaucoup d'ironie et d'humour noir.

5. L'oraison de Sonmi-451
Dans un futur relativement proche, le monde est devenu une dystopie dans laquelle l'argent et les gènes purs sont rois, dans laquelle Orwell et Huxley (et sans doute Bradbury également, bien que la référence n'apparaisse que dans le nom du personnage) sont des auteurs "utopistes".
La Corée domine la planète et son "Juche" impose une loi implacable. La consommation contrôle les humains, les objets ne sont plus nommés que par des marques.
Sonmi-451 est une clone destinée, comme tous ses frères, à une fonction précise (en l'occurence serveuse). Mais douée d'une conscience et d'une culture hors du commun, elle devient un objet d'étude pour étudiants frivoles avant d'être prise en main par l'Union, groupe terroriste. Sonmi se prend à souhaiter un bouleversement de l'ordre établi mais sera arrêtée dans un final particulièrement cynique.
Son ultime oraison est recueillie par un archiviste, historien du régime.
Nous sommes ici dans un univers de science-fiction et anticipation, empruntant aux auteurs cités plus haut mais aussi à des références plus récentes comme Matrix.

6. La croisée d'Sloosha et tout c'qu'a suivi
Après la Chute des civilisations, dans un futur apocalyptique, l'humanité est revenue au stade de la Préhistoire. Zachry vit à Hawaii avec sa famille, dans un monde de superstitions et de lutte contre les tribus voisines. Un jour, accoste sur l'île un navire de Prescients, seule communauté à garder en mémoire quelques infimes traces du passé. Une femme, Méronyme, se propose de rester six mois dans le village de Zachry dans un but ethnologique, beaucoup plus tragique en réalité.

Imprisoned clouds. Photo : Polandeze. Source : Flickr. CC : BY 2.0

Les liens entre ces épisodes et ces personnages

Des fils explicites apparaissent entre les histoires. Ainsi, l'on retrouve des personnages de l'une à l'autre et à travers les époques, les héros connaissent l'un des épisodes narrés plus haut : Frobisher se passionne pour le manuscrit d'Ewing, son ami Rufus est un physicien qui oeuvrera aux côtés de Luisa Rey, l'histoire de la jeune femme fait l'objet d'un roman lu par Cavendish et ce dernier est le héros d'un film vu par Sonmi. Enfin, la clone devient la déesse des humains retournés à la sauvagerie primitive.
On assiste là à une mise en abyme, de livres (ou films) dans le livre, structure reprenant celle de la matriochka, plusieurs fois mentionnée dans le roman.

D'autres éléments reviennent peu à peu tout au long du roman et tissent la trame commune de ces histoires. 
La Cartographie des nuages est d'abord un morceau à six voix, un sextuor, composé par Frobisher. Luisa Rey  l'écoutera. L'expression même de "cartographie des nuages" revient dans la bouche de certains personnages, comme une réflexion sur la vie et les âmes.
De plus, nombre de situations se répètent comme des phrases musicales : traversée de villes par les personnages et prise de conscience de l'environnement, rapports entretenus avec le même type de caractères (médecin malveillant, famille absente, prêtre ou gourou d'une communauté) etc. L'intérêt du roman tient aussi en la découverte de ces répétitions.

Si les époques sont différentes, en apparence, les unes des autres, l'espace est en revanche le même : les côtes du Pacifique reviennent fréquemment (Nouvelle-Zélande, Californie, Asie) ainsi que l'île d'Hawaii tout comme la vieille Europe et un autre espace insulaire, l'Angleterre.

Enfin, une mystérieuse tache de naissance en forme de comète orne le cou des personnages à travers les siècles, incitant à s'interroger sur les liens entre eux.

L'interprétation métaphysique de la réincarnation des âmes se fait jour peu à peu, elle est explicitée dans l'épisode centrale, Zachry y croyant fermement : "les âmes traversent les âges comme les nuages traversent les ciels, pis leur forme, leur couleur et leur taille ont beau changer, ça reste des nuages, et c'est pareil pour les âmes" (p. 404)
Toutes ces répétitions, la solitude de ces personnages luttant contre un ordre, le sextuor de Frobisher et les nombreuses impressions de déjà-vu ou les pressentiments tendent à aller dans ce sens.
Le roman mettrait en scène toujours le même protagoniste. Le film ferait apparemment davantage de liens, mettant en scène ces réincarnations pour l'ensemble des personnages, pas seulement les héros, notamment en attribuant plusieurs rôles à un même acteur. Cela est moins clair dans le roman, même si quelques indices tendent à prouver que ce sont les mêmes âmes qui se côtoient au fil des siècles.

La Cartographie des nuages est une véritable réflexion sur l'humanité, sa nature et son devenir. Le dernier épisode est très didactique à ce sujet, un peu trop peut-être.
Il apparaît que l'Homme vise en permanence à assouvir sa soif de domination, à asservir dans la destruction et la violence. Comme un leitmotiv, ces relations reviennent : Européens et indigènes, Maoris et Morioris, hommes et femmes, sang-purs et clones, continents entre eux, ethnies entre elles, vieux et jeunes. Des renversements s'opèrent parfois : ainsi l'Asie prendra le pouvoir face à des Américains boat-people et les Prescients du futur sont noirs. Mais sans cesse les plus faibles sont renversés, au nom de doctrines racistes, d'un pseudo ordre naturel ou d'intérêts politico-financiers. David Mitchell reprend des éléments historiques (colonies, guerres mondiales, Guerre Froide), parfois de façon cryptée, comme la mise à mort industrielle des clones destinés à devenir du savon, référence évidente aux camps de concentration.
Les relations personnelles sont la plupart du temps également corrompues et soumises à l'intérêt égoïste de chacun.
L'environnement, l'animal sont eux aussi victimes de l'Homme.

La vérité ne semble pas exister face aux croyances et aux dogmes construits, réinventés pour être imposés. Si la lutte peut émaner de consciences individuelles (incarnées par les six personnages), elle paraît vouée à l'échec tant le pouvoir, l'esclavage et la manipulation des masses prévalent. L'Histoire passée n'est qu'une interprétation a posteriori, le futur une projection.
L'humanité ne court pas à sa perte nous dit l'auteur, car elle y est déjà, elle s'y est toujours complu, à cause de sa nature.


La Cartographie des nuages, David Mitchell, 2007, Editions de l'Olivier (traduit par Manuel Berri). Edition originale : Cloud Atlas, 2004

mardi 11 juin 2013

Lolita, Vladimir Nabokov


Le récent visionnage de l’adaptation cinématographique de 1997 par Adrian Lyne m’a donné envie de me plonger dans ce célébrissime roman. Je l’ai lu dans sa traduction de 2001 chez Gallimard.

L’ouvrage a été écrit en anglais mais, censuré, il est d’abord paru en 1955 en France avant de connaître également le succès dans l’Amérique puritaine des années 1950.

L’histoire tout d’abord. Le roman, massif, s’ouvre sur un avant-propos. On apprend que le narrateur, Edgar H. Humbert, est en prison pour meurtre. Il succombera à une crise cardiaque avant son procès et son manuscrit sera publié par un ami. La fin du roman laisse entendre que s'ajoute à cette mort celle de la Lolita éponyme, dont le décès est une condition à la diffusion du manuscrit.

La longue confession de Humbert s’étend sur deux parties distinctes, colonne vertébrale des relations entre le narrateur et Lolita.
Humbert se présente comme un homme de quarante ans, marqué par son amour de jeunesse. Annabel, qu’il adora durant l’été de ses treize ans, mourut à l’apogée de leur amour adolescent. Depuis, seules les nymphettes, jeunes filles entre 9 et 14 ans, savent éveiller les émotions sensuelles  chez l’homme mûr qu’il est devenu.
Parfaitement conscient de l’anormalité de ce penchant pédophile, Humbert hésite constamment entre l’explication historique (après tout, chez les Romains, on aimait les enfants), moquant la psychanalyse à l’occasion, et l’horreur qu’il a de lui-même. Ainsi, il veille à se tenir à l’écart de ces fillettes, trouvant dans les amours tarifées un dérivatif ponctuel. Brièvement marié et aussi vite divorcé, Humbert part pour les Etats-Unis. Après quelques péripéties, il s’installe chez Charlotte Haze et tombe sous le charme de sa fille Dolores, ou Dolly, Lo, Lolita, âgée de 12 ans. Désormais, toute sa vie sera tendue vers le seul but de posséder la jeune fille même s’il doit pour cela épouser la mère ou emmener sa fille d’adoption dans des road-trips sans fin.




Remarquablement écrit, pourvu de nombreuses références littéraires intertextuelles, le roman adopte le point de vue exclusif d’Humbert, Européen cultivé, bien élevé et quelque peu conservateur.

On oscille entre le mal-être suscité par son attirance pour les jeunes filles, encore accru lorsque l’inceste est consommé avec Lolita, et l’idée qu’il s’agit peut-être d’un véritable amour. Cet homme mûr nous apparaît comme soumis à sa « protégée », laquelle comprend rapidement comment lui soutirer de l’argent ou des cadeaux, et en admiration devant son charme. La fin du roman, que je ne dévoilerai pas ici, tend à démontrer également que les sentiments existaient, au-delà de l’âge de Lolita. La compassion pour cet homme voisine avec le dégoût que le lecteur peut éprouver.

De plus, nous ne savons rien des pensées et des impressions de la jeune fille, si ce n’est son caractère difficile et parfois manipulateur, mais aussi décrit comme perturbé et inadapté aux milieux qu’elle fréquente. Humbert craindra même d’avoir dévoyé Lolita, l’empêchant de recouvrer une existence normale. Entre l’adulte pervers ou victime de sa passion et l’enfant maltraitée ou séductrice à dessein, le roman ne tranchera jamais.

Un roman riche et dérangeant, à lire, et qui m’a rappelé la maxime d’Oscar Wilde « Un livre n’est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit. C’est tout. » (Le Portrait de Dorian Gray)

Lolita de Vladimir Nabokov, Gallimard, 2001. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Maurice Couturier. Edition originale : 1955

mardi 4 juin 2013


La politique comme objet de consommation…
Encore un film sur l’engagement politique malgré soi et un lien avec le Chili, cette fois beaucoup plus prégnant.
Le cadre politico-historique est posé dès les premières images. En 1988, Augusto Pinochet est contraint sous la pression internationale à organiser un référendum populaire concernant son maintien au pouvoir.
Pour la première fois, les opposants au régime se voient attribuer une tribune, en apparence libre. Les partisans du « oui » et ceux du « non » bénéficient d’un espace de 15 minutes quotidiennes à la télévision.
Un jeune publicitaire aux dents longues, René Saavedra, est choisi pour mener la campagne du « non » alors même que son supérieur défend le « oui ». Bien peu impliqué dans la politique de son pays, le jeune homme est davantage habitué à promouvoir des boissons à la mode ou des fours à micro-ondes. Seules les absences et les arrestations de sa petite amie, militante anti-Pinochet, lui font toucher du doigt la dureté du régime.

René applique à sa campagne les recettes marketing qu’il utilise pour vanter n’importe quel produit et convaincre les indécis. Loin de s’attarder sur les affres de la dictature, entre tortures et disparitions, les spots reflètent esprit positif et foi en l’avenir.
On connaît déjà la fin de l’histoire, la chute de Pinochet, mais l’intérêt du film ne réside pas dans ce dénouement.



Peinture du Chili des années 80, où les pressions politiques sont légion et la liberté d’expression bâillonnée, le film se calque sur les images de l’époque, mêlant archives et tournage avec une caméra de 1983. On assiste là à l’émergence du flirt, de plus en plus prononcé, entre publicité, communication et politique : ceux qui gagnent sont ceux qui ont apprivoisé les médias et ont su s’adresser « au peuple » semble nous dire le réalisateur Pablo Larrain. L’engagement de René, hébété par la victoire finale, pose sans cesse question : croit-il réellement au message politique qu’il défend ou est-il avant tout un communicant efficace ?

No est le troisième film de Pablo Larrain. Il clôt chronologiquement sa trilogie autour de la dictature chilienne en apportant plus de réflexions que de réponses tranchées.

Un film de Pablo Larrain, avec Gael Garcia Bernal.
Sortie : 2012

Pour finir, je ne résiste pas à vous montrer un spot de 1988 utilisé pendant cette campagne contre Pinochet (on le voit aussi dans le film).

lundi 27 mai 2013

La Faute à Fidel


Ou comment comprendre l’engagement politique quand on est une petite fille des années 70…
Anna a neuf ans et une vie bourgeoise bien rangée, entre son école catholique, son père avocat et ses grands-parents gaullistes. Cet ordre immuable, elle ne souhaite pas le changer.
C’est donc un bouleversement incompréhensible pour elle quand sa tante et sa cousine réfugiées débarquent d’Espagne et transforment son existence.
Désormais, les parents d’Anna s’engagent dans le militantisme. Fernando, son père, se prend de passion pour le peuple chilien et l’élection d’Allende tandis que Marie, sa mère, s’implique dans des combats féministes. Il faut déménager, abandonner le catéchisme et supporter la présence de compagnons barbus dans le petit appartement.



Sans être révolutionnaire, le film a le mérite de nous montrer la complexité des luttes politiques et sociales à niveau d’enfant. Anna mélange tout, les barbudos communistes et Fidel Castro décriés par sa nourrice cubaine, les pauvres à qui sa grand-mère fait la charité, la guerre au Viet Nam et la dictature grecque. Seuls comptent les changements dans son quotidien. Mais peu à peu, la petite fille va aiguiser son regard critique, comprendre l’importance de l’engagement et s’éveiller à « l’esprit de groupe ».
Tiré d’un roman italien de Domitilla Calamai, la Faute à Fidel  adaptée par Julie Gavras, fille de, reflète la vie de sa cinéaste, elle-même fillette au moment de l’engagement de son père en faveur du Chili d’Allende en 1982.

Un film de Julie Gavras, avec Nina Kervel-Bey, Stefano Accorsi, Julie Depardieu.
Sortie : 2006

dimanche 5 mai 2013

El Caballero de Paris, La Havane, Cuba, septembre 2012


On trouve cette sculpture de José Villa Soberon devant l'église de Saint François d'Assise, au coeur de la vieille Havane. Elle représente l'Espagnol José Maria Lopez Lledin, arrivé à Cuba au début du XXè siècle.
Il semblerait qu'il ait perdu la raison dans les années 1920 à la suite d'une erreur judiciaire.
Depuis lors, il erra dans la Havane, toujours vêtu de sa cape, sans jamais mendier.
Ses restes sont maintenant conservés dans l'église à la demande de l'historien de la ville, Eusebio Leal. Il est fréquent de voir touristes et Cubains se faire photographier aux côtés de la statue, sa barbe à la main.
Plus de précisions sur ce singulier personnage ici et là.