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dimanche 5 mai 2013

El Caballero de Paris, La Havane, Cuba, septembre 2012


On trouve cette sculpture de José Villa Soberon devant l'église de Saint François d'Assise, au coeur de la vieille Havane. Elle représente l'Espagnol José Maria Lopez Lledin, arrivé à Cuba au début du XXè siècle.
Il semblerait qu'il ait perdu la raison dans les années 1920 à la suite d'une erreur judiciaire.
Depuis lors, il erra dans la Havane, toujours vêtu de sa cape, sans jamais mendier.
Ses restes sont maintenant conservés dans l'église à la demande de l'historien de la ville, Eusebio Leal. Il est fréquent de voir touristes et Cubains se faire photographier aux côtés de la statue, sa barbe à la main.
Plus de précisions sur ce singulier personnage ici et là.

lundi 11 juin 2012

Sept Jours à la Havane

Sur le modèle de deux précédents, à Paris et à New-York, sept réalisateurs composent un film de sept courts métrages autour d'une ville, ici la capitale cubaine.
Chacune de ces petites œuvres suit un jour de la semaine et adopte un ton différent.

  • El Yuma. A Cuba, un yuma est un étranger, surtout américain. Ici, il s'agit d'un jeune acteur de passage à Cuba. Il se plonge dans les nuits havanaises et leur milieu interlope et rencontre une ravissante jeune femme.
  • Jam session. On accompagne Emir Kusturica (dans son propre rôle). Le réalisateur venu chercher un prix à la Havane finit la soirée avec son chauffeur, sur fond de musique et de rhum.
  • La Tentacion de Cecilia. Cecilia est une chanteuse talentueuse, mais sans avenir artistique sur son île. Un impresario espagnol lui promet amour et gloire (la beauté, elle l'a déjà), si elle le suit à Madrid. Va-t-elle se laisser séduire ou rester aux côtés de son amant qui ne rêve que de fuite aux États-Unis ?
  • Diary of a beginner. Elia Suleiman, diplomate palestinien, est en mission à l'ambassade de la Havane. Perdu dans cette ville inconnue, dans un pays dont il ignore la langue et les codes, il ne peut qu'observer la vie cubaine, toujours en retrait.
  • Ritual. Une jeune fille, soupçonnée par ses parents d'avoir une relation homosexuelle, doit subir une cérémonie nocturne et muette au fin fond d'une forêt.
  • Dulce Amargo. Dans le quartier du Vedado, une famille lutte quotidiennement pour joindre les deux bouts. L'histoire se noue autour de la mère, pâtissière au noir, qui doit confectionner tant bien que mal un gâteau de commande pour le soir même. Entre les coupures d'électricité, les produits qui manquent et le départ d'amis pour l'étranger, la journée se déroule à un rythme frénétique.
  • La Fuente. Au coeur de la Habana vieja, aussi vivante que délabrée, une vieille femme rêve d'une fête dédiée à Oshun, déesse assimilée à la Vierge et symbole de la féminité. Elle impose à tout son immeuble de se mobiliser pour organiser les festivités.


Sept Jours à la Havane nous donne à voir, à entendre et à sentir presque différentes ambiances de la ville. Nous parcourons ainsi plusieurs lieux touristiques, l'inévitable Malecon, des quartiers divers depuis la 5e avenue huppée de Kohly jusqu'à la populaire Habana vieja en passant par le résidentiel Vedado. Toutes les histoires sont liées entre elles par des personnages et des situations, rendant ainsi l'ensemble plus cohérent.

Les courts métrages se présentent comme des tranches de vie, respectant toute une unité de temps (une journée ou une nuit). Elles sont à la fois vues par  le regard des étrangers, souvent peu aguerris à la réalité havanaise, voire totalement perdus : savoureux film d'Elia Suleiman, sans parole ou presque par la force des choses qui tire sa force comique du décalage entre le personnage et son environnement, se rapprochant ainsi des films muets. Mais elles sont aussi vécues et perçues par les Cubains, notamment dans les derniers courts métrages.

"Clichés" ai-je lu dans de nombreuses critiques. Cela me paraît discutable. Certes les étrangers représentés logent tous à l'hôtel Nacional ou au Riviera, s'enivrent de rhum et de mulatas au bord du Malecon un cigare à la bouche. Mais n'est-ce pas là justement une façon de montrer combien la vision extérieure sur le pays est étriquée ? De plus ces Yumas côtoient des Cubains sans toujours comprendre leur comportement et leur mentalité. Les Havanais vivent à leurs côtés, expriment leurs espoirs et leurs déceptions, doivent composer avec leur vie complexe.

La solidarité entre générations et entre voisins, le système D, les coupures d'électricité et d'eau, la prostitution plus ou moins masquée, les fêtes où l'on se libère du quotidien, le culte des orishas apparaissent toujours, clairement ou en filigrane, selon les films. Mais pour qui connaît un peu Cuba, ce ne sont pas là seulement des lieux communs, mais aussi une réalité quotidienne.

Un film enfin qui ne se mêlerait pas de politique...(d'ailleurs pourquoi un film sur Cuba devrait-il forcément se muer en pamphlet contre le régime castriste ?). Là encore, on peut émettre des réserves à cette assertion.
Sept Jours à la Havane nous montre des jeunes filles prêtes à tout pour quelques pesos, des difficultés à simplement vivre correctement. Aucune critique vraiment dans cet ingénieur qui déclare préférer faire le taxi, ce médecin qui cumule les métiers illégaux pour survivre, ces balseros désespérés, ou ce discours fleuve de Castro qui scande le film de Suleiman et devient aussi vain que ridicule ?
Tout cela n'est certes pas le sujet principal des courts métrages, mais on ne peut nier la toile politique.

Pour finir sur une note plus gaie, Sept Jours à la Havane remplira de joie les amateurs de musique cubaine. On y entend sans cesse salsa, son, reggaeton et rumba, avec même quelques incursions dans la nueva trova. A noter la présence d'Alexander Abreu (Habana D'Primera) dans l'une des histoires.

El Capitolio, La Havane

Un film de Benicio del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem, Elia Suleiman, Gaspar Noé, Juan Carlos Tabío et Laurent Cantet. 
Sortie le 30 mai 2012.
Sept Jours à la Havane a été présenté au festival de Cannes 2012 dans la sélection Un Certain Regard.

mardi 5 juin 2012

Callejon de Hamel, La Havane, Cuba, mars 2011

Petite rue des quartiers populaires de la Havane, lieu du métissage hispano-africain caractéristique de Cuba, le Callejon de Hamel est peuplé des œuvres de Salvador Gonzalez. Le dimanche, la rumba et les orishas y prennent place. 

samedi 14 avril 2012

La Havane année zéro, Karla Suarez

En 1993, Cuba subit de plein fouet la chute du grand frère soviétique et la crise économique qui  s'est ensuivie. Le pays est au plus fort de la "période spéciale", notamment à la Havane. Ses habitants manquent de tout, les projets personnels ne peuvent plus exister, les transports ne fonctionnent plus qu'au ralenti et les coupures d'électricité sont quotidiennes.
 
Dans ce contexte, Julia, enseignante en mathématiques, se partage entre trois hommes, trois histoires sentimentales différentes : Euclides, son ancien amant, un professeur retraité, Angel, son nouvel amour, un homme torturé par le souvenir de son ex-femme et Leonardo, un romancier passionné par sa future oeuvre mêlant fiction et réel. Autour d'eux gravite aussi Barbara, une journaliste italienne. 
Tous ces personnages sont liés par une interrogation commune : et si le téléphone avait été inventé à Cuba ? Question originale dans un pays où les télécommunications sont revenues à un stade préhistorique. En effet tous recherchent le manuscrit d'un certain Meucci, inventeur italien établi dans l'île au XIXè siècle, dont l'invention aurait été spoliée par Bell. Tous sont liés d'une façon ou d'une autre à cette histoire et ont un intérêt à mettre la main sur sa preuve écrite.
Mais surtout tous mentent en permanence (le titre original est d'ailleurs Ellos mienten), pour se préserver ou pour embellir un quotidien trop terne. Ont-ils de réels motifs pour retrouver le manuscrit de ce Meucci ou veulent-ils simplement pallier l'ennui permanent de leur existence ?

Slogans révolutionnaires sur la rive du Rio Almendares, quartier Kohly, La Havane, Cuba
Impossible d'en dire plus sous peine de dévoiler les rebondissements d'un roman construit comme une équation mathématique aux inconnues multiples. Julia elle-même, la narratrice, est à la fois manipulatrice et manipulée, proie et prédatrice au milieu des hommes parmi lesquels elle doit lutter. 

La lecture demande une attention continue car le rythme du roman est haletant et les retournements de situation continuels, ce qui offre une saisissante opposition avec la peinture d'un pays éreinté, presque à l'arrêt où le moindre contact et le moindre déplacement tiennent lieu d'exploits.
La Havane année zéro offre en outre une évocation intéressante de l'histoire et de la mentalité cubaines des années 90. Sont évoquées les difficultés et la vie quotidiennes, comme l'appartement possédé par Angél dans le quartier du Vedado (luxe) où il vit seul (luxe suprême) ou les périples de Julia entre sa banlieue d'Alamar et le centre ville, mais aussi des données sociales plus générales : la chasse au touriste, la fuite désespérée des balseros, la déqualification des emplois. Les personnages, tour à tour lâches et courageux, fiers et prêts à tout pour sortir de leurs problèmes, dressent un portrait polymorphe du peuple cubain.

La Havane année zéro, Karla Suarez, traduction de François Gaudry, Métailié, 2012

jeudi 24 novembre 2011

Les Cubains, Pierre Desproges

"Une série de désastres ont frappé Cuba l'année dernière. Force nous est de lire la volonté de Dieu dont l'anticommunisme n'est un secret pour personne."

"Les Cubains" in Tout Desproges. Pierre Desproges.2008

jeudi 20 octobre 2011

Rêver en cubain, Cristina Garcia

"Herminia fait signe à Felicia depuis une petite porte de la maison délabrée. Elle porte un chemisier jaune dont le col a l'éclat de la lune absente. Ses bras noirs et ronds agitent l'obscurité.
"Dépêche-toi ! La Madrina est prête !" (...)
"Bienvenida, hija !", l'accueille la Madrina, d'une voix qu'a éraillé le dévouement aux infortunés. "Nous t'attendions."
Les paumes tournées vers le haut, elle décrit un arc de cercle autour d'elle avec ses bras. Son visage est satiné de transpiration comme un duvet d'amande sous un turban de coton blanc ; la blouse de dentelle qui lui dégage les épaules laisse voir à la naissance du cou deux grains de beauté identiques, aussi gros et aussi noirs qu'un scarabée. Des jupes de gaze superposées, d'une finesse de membrane, frôlent ses pieds, nus sur le sol en ciment froid. La pièce vert glauque, au plafond bas, ondoie dans les flammes et l'encens de cent cierges.
Contre le mur du fond préside une statue d'ébène de Santa Barbara, la Reine Noire. Des offrandes de pommes et de bananes sont déposées à ses pieds. Sur les autels des autres saints et dieux s'accumulent des oblats odorants : du maïs grillé, des pièces de monnaie, et un cigare aromatique pour Saint-Lazare, protecteur des paralytiques ; de la noix de coco et de la kola amère pour Obatala, roi du Drap Blanc ; des ignames rôties, du vin de palme et un sac de sel pour Oggun, patron des métaux.
Au premier plan, Ellegua, dieu des carrefours, habite les œufs d'argile dans neuf jattes de tailles diverses. Les œufs ont des yeux et des bouches en cauris et macèrent dans un élixir d'herbes et d'eau bénite. Quatre métisses, vêtues de jupes et de tabliers à carreaux,prient agenouillées devant les autels. Un homme, pur Yoruba d'un noir bleuté, se tient silencieux au milieu de la pièce coiffé d'un fez en coton amidonné (...).
-Ellegua demande une chèvre, dit le santero en remuant à peine les lèvres. (...)
La Madrina rassemble les fidèles autour de Felicia. Elles l'entourent de guirlandes, de perles de couleur et lui caressent le visage et les paupières avec des branches de romarin. Le santero revient avec la chèvre, dont la bouche et les oreilles sont ficelées. Felicia prend une bouchée de noix de coco râpée et la crache au visage de la chèvre, lui baisant les oreilles tandis qu'elle geint doucement. Felicia frotte ses seins contre le museau de l'animal. "Kosi iku, kosi arun, kosi araye", chantent les femmes.
Le santero fait passer la chèvre par-dessus les offrandes et lui perce le cou d'un geste vif, avec un couteau de boucher, en orientant le flot de sang sur les œufs en argile. La chèvre frémit puis cesse de bouger. Le santero lui agite une boîte de sel au-dessus de la tête, puis verse du miel sur l'offrande."

Rêver en cubain, Cristina Garcia, Denoël, 1993, pp.28-30. Traduction Geneviève Doz

Résumé : La vie de Celia Almeida, révolutionnaire cubaine convaincue et de ses enfants : Felicia, la santera mangeuse d'hommes, Lourdes, l'Américaine d'adoption en rupture avec ses origines et mère de Pilar, adolescente nostalgique de Cuba, Javier, marié à une Européenne. L'histoire de Cuba et de ses habitants, de leurs rapports à la Révolution de Castro et à leur pays d'origine.
Dans ce passage, Felicia tente, par la santeria, de retrouver la paix avec l'esprit de son père Jorge del Pino, mort aux Etats-Unis.

mardi 11 octobre 2011

Chico et Rita

La Havane des années 2000, le vieux Chico, cireur de chaussures pour touristes, survit dans les quartiers du centre minés par le délabrement et le quotidien difficile. Seule l'écoute d'anciennes mélodies de jazz sur son poste de radio antédiluvien lui redonne le sourire et il se souvient.

La Havane à la fin des années quarante, à l'époque où Cuba est encore le bordel des Etats-Unis, où les hôtels de la mafia côtoient les boutiques Rolex et Chevrolet dans les rues de l'île. L'époque aussi où la discrimination et le racisme s'affichent.

Chico est un jeune pianiste de jazz qui rêve d'une carrière américaine, espoir que tente de réaliser son acolyte Ramon. Quand Chico rencontre Rita, chanteuse métisse aussi sensuelle que l'était Jessica Rabbit (car on parle d'animation), c'est le coup de foudre dans la plus pure tradition hollywoodienne. Mais si la passion, musicale et amoureuse, est immédiate, leur relation sera faite de déchirements. Lassée des infidélités de son amant, Rita part pour les Etats-Unis et parvient rapidement au faîte de la gloire. Entre New-York, Paris, Hollywood et la Havane désormais gouvernée par le Che et Castro, Chico la suit, la retrouve, la perd de nouveau.

Chico et Rita est un film d'animation "pour adultes", comprenez par là qu'on y voit des scènes très sensuelles, d'intimité et de danse. La technique de dessin, artisanale, rend merveilleusement compte de ces mouvements. Les décors et les atmosphères également sont criants de vérité, les réalisateurs ayant travaillé à partir de photographies d'époque.

L'histoire tout entière est portée par la musique, afro-cubaine d'abord (quel bonheur de voir chanter et danser un guaguanco) mais surtout jazz. Le film est d'ailleurs librement inspiré de la vie du musicien Bebo Valdes (qui signe aussi la BO). Enfin le film rend hommage brillamment aux codes cinématographiques hollywoodiens, tant dans le dessin que dans les personnages et les références. Mais il reste néanmoins aussi cubain que ses personnages, capables d'abandonner une réception mondaine pour déguster les fameux frijoles dans une arrière-cuisine.

Chico et Rita a été primé au festival d'animation d'Annecy 2011. Le story-board existe également sous forme de bande dessinée, chez Denöel Graphic.

Cantante en la Habana vieja. Photo : Sam Kelly. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
Film d'animation réalisé en 2010 par Fernando Trueba, Javier Mariscal, Tono Errando