mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121