jeudi 27 février 2014

Comme les amours, Javier Marias

"Oui, nous sommes tous des succédanés des gens que nous n'avons presque jamais connus, des gens qui ne s'approchèrent pas ou qui passèrent sans s'arrêter dans la vie de ceux que nous aimons à présent, ou qui s'y arrêtèrent mais se lassèrent finalement et qui disparurent sans laisser de trace ou seulement la poussière que soulèvent leurs pieds dans la fuite, ou qui moururent causant à ceux que nous aimons une mortelle blessure, qui presque toujours finit par se refermer. Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c'est sur des bases si peu nobles que s'érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d'autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n'importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance, nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n'est autre qu'une tombola de village quand l'été agonise..."

Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014, pp.140-141

samedi 22 février 2014

Sortilèges du bleu, Elisabeth Coudol


Sortilèges du bleu est un recueil de nouvelles très bref, une cinquantaine de pages à peine, mais à la fois ludique et riche. Le genre de la nouvelle en lui-même est exigeant. Il s'agit de donner vie en quelques lignes à des personnages et à une intrigue, l'auteur réussit à merveille ce pari littéraire.


Les huit nouvelles du livre sont toutes liées à la couleur bleu, de façon plus ou moins évidente. Celle-ci est tantôt un élément presque anecdotique (teinte des yeux, d'un objet), tantôt un ressort narratif. Le lecteur finit par s'amuser à déceler ce "fil  bleu" tout au long de l'oeuvre.

Sortilèges du bleu met en scène des personnages en butte à la réalité, un décalage frisant parfois la pathologie. On croise ainsi un homme épris d'un banc, un autre l'est du bleu même, un artiste aigri, un mari humilié... Ce sont toujours des hommes qui sont en proie à ces névroses. Et souvent, ils sont opposés à des femmes absentes, fuyantes voire fortes et humiliantes.

L'auteur nous fait toucher du doigt le point de bascule où la faille s'exprime, le moment de rupture avec les normes sociales et psychiques.

Bleu. De : Touvert. CC : BY. Source : flickr.
Faut-il donc voir dans l'emploi de cette couleur un jeu sur ce cliché chromatique : le bleu équivaut au masculin ? Elisabeth Coudol, qui est aussi artiste peintre, semble jouer sur les connotations liées à au bleu : l'expression anglaise "I'm blue" exprimant la tristesse est ici déclinée par de multiples formes de mélancolie. L'auteur donne aussi à voir toutes les nuances du bleu par l'écriture : bleu Klein, crudité fluo d'un marqueur, azur souvenir d'un voyage...

Ce recueil au propos parfois grave mais au style léger se caractérise par une forme de distance avec les histoires racontées. Cette impression est accrue par l'emploi d'un vocabulaire soutenu. Ainsi un certain humour peut affleurer.

Une jolie découverte permise par les éditions Dialogues et Babelio, via l'opération Masse critique.
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jeudi 6 février 2014

La Vie est belle

Voilà un film plus que connu, ayant accédé au statut de chef-d'oeuvre.
Oui, mais justement, ce n'est pas vers ce genre de films que l'on va le plus facilement. Et j'aime bien, de temps à autre, me replonger dans l'un de ces classiques.

La Vie est belle est une fable, un conte de Noël qui commence pourtant comme un cauchemar. Un homme est sur le point de se suicider. Des anges devisent dans le ciel et décident de le sauver (scène assez amusante avec les effets spéciaux de l'époque). Ils envoient donc sur Terre un ange de seconde zone, qui cherche ainsi à gagner ses ailes. Auparavant, ils font défiler la vie du désespéré devant les yeux de son futur sauveur.

Nous faisons donc connaissance avec le personnage de George Bailey, un véritable modèle d'altruisme dès sa jeunesse : il sauve son jeune frère de la noyade et son patron d'une faute professionnelle.
George n'a qu'un rêve, quitter sa bourgade de province pour étudier et voyager. Mais la mort de son père, propriétaire d'une banque venant en aide aux déshérités, l'oblige à rester sur place. Au fil des ans, il voit s'amenuiser ses espoirs d'évasion. Il fonde une famille et poursuit l'entreprise familiale, en butte à l'avidité du plus gros propriétaire de la ville. Pendant ce temps, ce sont ses amis et son frère qui partent, étudient, deviennent héros de guerre.
George ne cesse d'honorer le but de son père : offrir un toit aux plus pauvres. Il résiste à la crise mais sera finalement piégé par son ennemi. Perdant 8 000 dollars à la veille de Noël, George songe au suicide.
L'ange dépêché pour l'en dissuader lui montre alors ce qu'aurait été la vie de ses proches sans son existence. Une mention spéciale à son épouse, transformée en vieille fille nécessairement bibliothécaire...



La Vie est belle est certes un film manichéen et naïf, le bien triomphant du mal et la morale étant récompensée. Cependant il se rapproche par cela du schéma du conte et le merveilleux (notamment chrétien) affleure parfois. Des éléments réalistes sont cependant présents comme la trame historique. On voit défiler l'histoire américaine du début du XXe siècle : crise de 1929, Seconde Guerre Mondiale. A noter aussi une critique, un peu caricaturale, du capitalisme dévorant l'humain.

Au final, ce joli film, plein d'humour, délivre un message positif sur l'accomplissement de soi et l'importance de chaque être humain sur Terre : "Each man's life touches so many other lives. When he isn't around, he leaves an awful hole, doesn't he ?" déclare l'ange Clarence (La vie de chaque homme touche tant d'autres vies. Lorsqu'il n'est pas là, il laisse un terrible vide).
George n'aura pas réalisé ses rêves de jeunesse mais il aura laissé une oeuvre humaniste derrière lui.

Un film de Frank Capra, avec James Stewart, Donna Reed. Sortie : 1947