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mardi 10 janvier 2012

Soufi mon amour, Elif Shafak

Dernier roman d'Elif Shafak, Soufi, mon amour s'inscrit dans la continuité des précédents tels La Bâtarde d'Istanbul ou Lait noir. Il s'agit là encore d'une oeuvre polyphonique, interrogeant sur le sens de la vie et des relations humaines.

L'intrigue se résume à l'imbrication de deux romans, d'inégale longueur.
Le premier, cadre de l'histoire globale, se déroule de nos jours dans une famille américaine aisée. Ella Rubinstein, femme au foyer modèle, a construit sa vie stable mais monotone autour de ses trois enfants adolescents et de son époux, cadre souvent retenu par son travail mais surtout par ses jeunes maîtresses. Ella accepte, d'abord pour meubler ses journées, un poste de lectrice au sein d'une maison d'édition. Il s'agit pour elle de rédiger des rapports de lecture afin d'orienter les choix de l'éditeur.
On lui soumet Doux Blasphème, roman d'un certain Aziz Z. Zahara. L'oeuvre relate la rencontre spirituelle dans le XIIIè siècle oriental entre le poète Rûmi, poète et fondateur des derviches tourneurs, et Shams de Tarbiz, soufi errant. Ces pages offrent un pendant mystique à l'apparente légèreté de la vie d'Ella.

Derviches. Photo : Vanessa Derouen. CC : BY-NC-ND. Source : collection personnelle.

Cependant, les histoires s'imbriquent et le premier récit, centré sur Ella doit être lu au miroir du second.
A travers le personnage de Shams et ses voyages, Elif Shafak nous dépeint de façon vivante et pittoresque l'Asie mineure médiévale avec ses érudits, ses marchands, mais aussi ses mendiants, ses prostituées. Mais ce roman est surtout une véritable initiation au soufisme, et par là à l'amour dans son sens le plus noble. Les Règles de vie, au nombre de 40, sont énoncées par le derviche tout au long du récit et en scandent les étapes. Elles permettent l'initiation spirituelle de Rûmi, tout comme celle d'Ella, éveillée à la vie par Aziz.

Autre intérêt de ce roman, et non des moindres dans le contexte actuel : le soufisme, "voie" mystique et intérieure, tranche avec l'Islam orthodoxe et offre une lecture du Coran humaniste et tolérante. Très bien documenté, Soufi, mon amour est une porte ouverte sur cette culture souvent caricaturée.

Soufi mon amour, Elif Shafak, Phébus, 2010

jeudi 20 octobre 2011

Rêver en cubain, Cristina Garcia

"Herminia fait signe à Felicia depuis une petite porte de la maison délabrée. Elle porte un chemisier jaune dont le col a l'éclat de la lune absente. Ses bras noirs et ronds agitent l'obscurité.
"Dépêche-toi ! La Madrina est prête !" (...)
"Bienvenida, hija !", l'accueille la Madrina, d'une voix qu'a éraillé le dévouement aux infortunés. "Nous t'attendions."
Les paumes tournées vers le haut, elle décrit un arc de cercle autour d'elle avec ses bras. Son visage est satiné de transpiration comme un duvet d'amande sous un turban de coton blanc ; la blouse de dentelle qui lui dégage les épaules laisse voir à la naissance du cou deux grains de beauté identiques, aussi gros et aussi noirs qu'un scarabée. Des jupes de gaze superposées, d'une finesse de membrane, frôlent ses pieds, nus sur le sol en ciment froid. La pièce vert glauque, au plafond bas, ondoie dans les flammes et l'encens de cent cierges.
Contre le mur du fond préside une statue d'ébène de Santa Barbara, la Reine Noire. Des offrandes de pommes et de bananes sont déposées à ses pieds. Sur les autels des autres saints et dieux s'accumulent des oblats odorants : du maïs grillé, des pièces de monnaie, et un cigare aromatique pour Saint-Lazare, protecteur des paralytiques ; de la noix de coco et de la kola amère pour Obatala, roi du Drap Blanc ; des ignames rôties, du vin de palme et un sac de sel pour Oggun, patron des métaux.
Au premier plan, Ellegua, dieu des carrefours, habite les œufs d'argile dans neuf jattes de tailles diverses. Les œufs ont des yeux et des bouches en cauris et macèrent dans un élixir d'herbes et d'eau bénite. Quatre métisses, vêtues de jupes et de tabliers à carreaux,prient agenouillées devant les autels. Un homme, pur Yoruba d'un noir bleuté, se tient silencieux au milieu de la pièce coiffé d'un fez en coton amidonné (...).
-Ellegua demande une chèvre, dit le santero en remuant à peine les lèvres. (...)
La Madrina rassemble les fidèles autour de Felicia. Elles l'entourent de guirlandes, de perles de couleur et lui caressent le visage et les paupières avec des branches de romarin. Le santero revient avec la chèvre, dont la bouche et les oreilles sont ficelées. Felicia prend une bouchée de noix de coco râpée et la crache au visage de la chèvre, lui baisant les oreilles tandis qu'elle geint doucement. Felicia frotte ses seins contre le museau de l'animal. "Kosi iku, kosi arun, kosi araye", chantent les femmes.
Le santero fait passer la chèvre par-dessus les offrandes et lui perce le cou d'un geste vif, avec un couteau de boucher, en orientant le flot de sang sur les œufs en argile. La chèvre frémit puis cesse de bouger. Le santero lui agite une boîte de sel au-dessus de la tête, puis verse du miel sur l'offrande."

Rêver en cubain, Cristina Garcia, Denoël, 1993, pp.28-30. Traduction Geneviève Doz

Résumé : La vie de Celia Almeida, révolutionnaire cubaine convaincue et de ses enfants : Felicia, la santera mangeuse d'hommes, Lourdes, l'Américaine d'adoption en rupture avec ses origines et mère de Pilar, adolescente nostalgique de Cuba, Javier, marié à une Européenne. L'histoire de Cuba et de ses habitants, de leurs rapports à la Révolution de Castro et à leur pays d'origine.
Dans ce passage, Felicia tente, par la santeria, de retrouver la paix avec l'esprit de son père Jorge del Pino, mort aux Etats-Unis.