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jeudi 27 février 2014

Comme les amours, Javier Marias

"Oui, nous sommes tous des succédanés des gens que nous n'avons presque jamais connus, des gens qui ne s'approchèrent pas ou qui passèrent sans s'arrêter dans la vie de ceux que nous aimons à présent, ou qui s'y arrêtèrent mais se lassèrent finalement et qui disparurent sans laisser de trace ou seulement la poussière que soulèvent leurs pieds dans la fuite, ou qui moururent causant à ceux que nous aimons une mortelle blessure, qui presque toujours finit par se refermer. Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c'est sur des bases si peu nobles que s'érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d'autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n'importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance, nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n'est autre qu'une tombola de village quand l'été agonise..."

Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014, pp.140-141

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

jeudi 12 septembre 2013

La Cartographie des nuages, David Mitchell

"Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j'ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent... Croyant qu'il s'agissait des terres de l'âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d'en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d'approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour obtenir une carte définitive d'un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages."

La Cartographie des nuages, David Mitchell, Editions de l'Olivier, 2007 (traduit par Manuel Berri), p. 485.

jeudi 23 février 2012

Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel

"Tu ne peux même pas t'imaginer ce que c'est que d'ouvrir l'œil, le matin, en ayant encore en soi ce vieux réflexe de bonheur, puis de se rappeler soudainement qu'on est condamné".

 Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel, les Allusifs, 2002, p.118

Un très beau livre mais très dur, dont je ne me suis pas sentie le courage de faire la critique.Sylvain Trudel, écrivain québécois, se met dans la peau d'un adolescent condamné par un cancer. Le jeune Frédéric, poète à ses heures, maudit la condition humaine et les illusions de sa brève existence.

jeudi 9 février 2012

Accabadora, Michela Murgia

"La guerre qu'on qualifierait de Grande avait déjà mérité cet adjectif, arraché à Soreni trois classes destinées à la tranchée du Piave, et ne s'en contentait pas. Du front arrivaient des blessés graves, ainsi que des nouvelles de l'héroïque brigade Sassari. A 20 ans, Bonaria avait assez vécu pour savoir que le mot "héros" constitue le masculin singulier du mot "veuves", et pourtant elle aimait s'imaginer mariée quand, allongée sur l'herbe, sous les pins, elle serrait sur sa poitrine la tête bouclée de Raffaele Zincu, inspirant à plein poumons les parfums de la terre résineuse."

Accabadora, Michela Murgia, Seuil, 2011, pp. 110-111

jeudi 19 janvier 2012

Génie des alpages, F'murrr

Petit poème bien sympathique de Romuald, le célèbre bélier dans la délirante BD de F'murrr, le Génie des alpages.

En étoile

Je m'suis fait sauter l'caisson
Tralalakon et Pan!
Les pieds en éventail
Tralalala,lala et Pan!
La cervelle en étoile sur le pavé
Jolie méduse rose
Et Pan! et Pan!
S'en est passé des choses
Dedans la pauvre coquille
Dehors l'est tout parti
maintenant, et pan et pan et Pan !
mes rêves, mes joies, mes peines
éparpillés sur le pavé, mouillé Tralalala la lé
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
Et moi zaussi
Et Pan! Et pan!

jeudi 29 décembre 2011

Soufi mon amour, Elif Shafak

"Peu importe qui nous sommes et où nous vivons, tout au fond, nous nous sentons tous incomplets. C'est comme avoir perdu quelque chose et éprouver la nécessité de le retrouver. Quel est ce "quelque chose" ? La plupart d'entre nous ne le découvriront jamais. Et parmi ceux qui y parviennent, plus rares encore sont ceux qui partent à sa quête."
Soufi mon amour, Elif Shafak, Phébus, 2010, p. 59

jeudi 24 novembre 2011

Les Cubains, Pierre Desproges

"Une série de désastres ont frappé Cuba l'année dernière. Force nous est de lire la volonté de Dieu dont l'anticommunisme n'est un secret pour personne."

"Les Cubains" in Tout Desproges. Pierre Desproges.2008

jeudi 17 novembre 2011

Oda a la tipografia, Pablo Neruda

Un extrait de l'Oda a la tipografia de Pablo Neruda, poème enchanteur par sa musicalité, déclaration d'amour à l'écriture vivante et inscrite dans le cours du monde.
Poème empli de souvenirs, qui avait ouvert un cycle d'animations sur la poésie calligraphiée, dans une vie antérieure.

Pero,
tipografía,
déjame
celebrarte
en la pureza
de tus
puros perfiles,
en la redoma
de la letra
O,
en el fresco
florero
de la
Y
griega,
en la
Q
de Quevedo
(cómo puede pasar
mí poesía
frente a esa letra
sin sentir el antiguo escalofrío
del sabio moribundo?),
a la azucena
multi
multiplicada
de la
V
de victoria,
en la
E
escalonada
para subir al cielo,
en la
Z
con su rostro de rayo,
en la P
anaranjada.

Amor,
amo
las letras
de tu pelo,
la
U
de tu mirada,
las
S
de tu talle.
En las hojas
de la joven primavera
relumbra el alfabeto
diamantino,
las esmeraldas
escriben tu nombre
con iniciales fresca del rocío.
Mi amor,
tu cabellera
profunda
como selva o diccionario
me cubre
con su totalidad
de idioma
rojo.
En todo,
en la estela
del gusano
se lee,
en la rosa se lee,
las raíces
están llenas de letras
retorcidas
por la humedad del bosque
y en el cielo
de Isla Negra, en la noche,
leo,
leo
en
el firmamento frío
de la costa,
intenso,
diáfano de hermosura,
desplegado,
con estrellas capitales
y minúsculas
y exclamaciones
de diamante helado,
leo, leo
en la noche de Chile
austral, perdido
en las celestes soledades
del cielo,
como en un libro
leo
todas
las aventuras
y en la hierba
leo,
leo
la verde, la arenosa
tipografía
de la tierra agreste,
leo
los navíos, los rostros
y las manos,
leo
en tu corazón
en donde
viven
entrelazados
la inicial
provinciana
de tu nombre
y
el arrecife
de mis apellidos.
Leo
tu frente,
leo
tu cabellera
y en el jazmín
las letras
escondidas
elevan
la incesante
primavera
hasta que yo descifro
la enterrada
puntuación
de la amapola
y la letra
escarlata
del estío :
son las exactas flores de mi canto.

Nuevas Odas elementales, Pablo Neruda, 1956

Traduction personnelle : 
Mais, typographie, laisse moi te célébrer dans la pureté de tes purs profils, dans le verre de ta lettre O, dans le frais vase à fleurs du Y grec, dans le Q de Quévédo (comment ma poésie peut-elle passer au devant de cette lettre sans sentir l'antique frisson du sage moribond ?), dans le lys multi multiplié du V de victoire, dans le E de l'échelle qui monte au ciel, dans le Z à la face d'éclair, dans le P orangé.
Amour, j'aime les lettres de tes cheveux, le U de ton regard, le S de ta taille. Sur les feuilles du jeune printemps étincelle l'alphabet de diamant, les émeraudes écrivent ton nom avec les initiales de la fraîche rosée.
Mon amour, ta chevelure profonde comme une forêt ou un dictionnaire me couvre de tout son langage rouge. Dans tout, dans le sillage du ver, on lit, dans la rose on lit, les racines sont pleines de lettres tordues par l'humidité de la forêt, et dans le ciel de l'Ile Noire, à la nuit, je lis, je lis, dans le firmament froid de la côte, intense, diaphane de beauté, déployé, aux étoiles capitales et minuscules, aux exclamations de diamant gelé, je lis, je lis, dans la nuit du Chili austral, perdu dans les célestes solitudes du ciel, comme dans un livre je lis toutes les aventures dans l'herbe je lis, je lis la typographie verte, de sable, de la terre agricole, je lis les navires, les visages et les mains, je lis en ton cœur là où vivent enlacés l'initiale provinciale de ton nom et le récif de mes noms.
Je lis ton front, je lis ta chevelure, et dans le jasmin les lettres cachées élèvent l'incessant printemps jusqu'à ce que je déchiffre la ponctuation enterrée du coquelicot, et la lettre écarlate de l'été : ce sont là les fleurs exactes de mon chant.


jeudi 3 novembre 2011

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol

"Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’était les mots : car j’avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection, comme d’autres font pour les timbres.
J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent, quand j’étais seul, pour le plaisir de les entendre.
Or, dans les discours de l’oncle, il y en avait de tout nouveaux, et qui étaient délicieux : damasquiné, florilège, filigrane, ou grandioses : archiépiscopal, plénipotentiaire.
Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images."

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol, Pastorelly, 1957

Le concours organisé par Fanny m'a immédiatement fait penser à ce passage. Je l'ai lu petite et il m'a marquée au point d'en garder des souvenirs assez précis et d'avoir, un temps aussi, fait cette collection.







jeudi 27 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

"Yves et Anna se chamaillent gentiment, ça me fait un cocon tout doux dans lequel je peux me tourner en boule, me rassurer. J'ai si peur de voir ma fille se marier à vingt-trois ans, j'ai peur, j'ai peur. Je voudrais lui dire de tout arrêter, que c'est pas grave, les fleurs, le château, tout ça, on te trouvera une plus jolie robe dans dix ans, c'est mieux de se marier avec des petites rides autour des yeux, on s'en fout des wedding planners, Alain s'en remettra, les invités aussi, on partira de Lyon, si tu veux, je serai avec toi, voyage un peu, fais la fête, fais la folle, perds pied, ne te marie pas. Pourquoi n'ai-je pas dit cela plus tôt ? Pourquoi n'ai-je pas été plus ferme, pourquoi n'ai-je pas tempêté, menacé ? Comment se fait-il que ma fille soit si différente de moi, que ses envies et ses désirs soient si éloignés des miens ?"

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005, p.70

jeudi 20 octobre 2011

Rêver en cubain, Cristina Garcia

"Herminia fait signe à Felicia depuis une petite porte de la maison délabrée. Elle porte un chemisier jaune dont le col a l'éclat de la lune absente. Ses bras noirs et ronds agitent l'obscurité.
"Dépêche-toi ! La Madrina est prête !" (...)
"Bienvenida, hija !", l'accueille la Madrina, d'une voix qu'a éraillé le dévouement aux infortunés. "Nous t'attendions."
Les paumes tournées vers le haut, elle décrit un arc de cercle autour d'elle avec ses bras. Son visage est satiné de transpiration comme un duvet d'amande sous un turban de coton blanc ; la blouse de dentelle qui lui dégage les épaules laisse voir à la naissance du cou deux grains de beauté identiques, aussi gros et aussi noirs qu'un scarabée. Des jupes de gaze superposées, d'une finesse de membrane, frôlent ses pieds, nus sur le sol en ciment froid. La pièce vert glauque, au plafond bas, ondoie dans les flammes et l'encens de cent cierges.
Contre le mur du fond préside une statue d'ébène de Santa Barbara, la Reine Noire. Des offrandes de pommes et de bananes sont déposées à ses pieds. Sur les autels des autres saints et dieux s'accumulent des oblats odorants : du maïs grillé, des pièces de monnaie, et un cigare aromatique pour Saint-Lazare, protecteur des paralytiques ; de la noix de coco et de la kola amère pour Obatala, roi du Drap Blanc ; des ignames rôties, du vin de palme et un sac de sel pour Oggun, patron des métaux.
Au premier plan, Ellegua, dieu des carrefours, habite les œufs d'argile dans neuf jattes de tailles diverses. Les œufs ont des yeux et des bouches en cauris et macèrent dans un élixir d'herbes et d'eau bénite. Quatre métisses, vêtues de jupes et de tabliers à carreaux,prient agenouillées devant les autels. Un homme, pur Yoruba d'un noir bleuté, se tient silencieux au milieu de la pièce coiffé d'un fez en coton amidonné (...).
-Ellegua demande une chèvre, dit le santero en remuant à peine les lèvres. (...)
La Madrina rassemble les fidèles autour de Felicia. Elles l'entourent de guirlandes, de perles de couleur et lui caressent le visage et les paupières avec des branches de romarin. Le santero revient avec la chèvre, dont la bouche et les oreilles sont ficelées. Felicia prend une bouchée de noix de coco râpée et la crache au visage de la chèvre, lui baisant les oreilles tandis qu'elle geint doucement. Felicia frotte ses seins contre le museau de l'animal. "Kosi iku, kosi arun, kosi araye", chantent les femmes.
Le santero fait passer la chèvre par-dessus les offrandes et lui perce le cou d'un geste vif, avec un couteau de boucher, en orientant le flot de sang sur les œufs en argile. La chèvre frémit puis cesse de bouger. Le santero lui agite une boîte de sel au-dessus de la tête, puis verse du miel sur l'offrande."

Rêver en cubain, Cristina Garcia, Denoël, 1993, pp.28-30. Traduction Geneviève Doz

Résumé : La vie de Celia Almeida, révolutionnaire cubaine convaincue et de ses enfants : Felicia, la santera mangeuse d'hommes, Lourdes, l'Américaine d'adoption en rupture avec ses origines et mère de Pilar, adolescente nostalgique de Cuba, Javier, marié à une Européenne. L'histoire de Cuba et de ses habitants, de leurs rapports à la Révolution de Castro et à leur pays d'origine.
Dans ce passage, Felicia tente, par la santeria, de retrouver la paix avec l'esprit de son père Jorge del Pino, mort aux Etats-Unis.

vendredi 30 septembre 2011

Le Passage à niveau, Philippe Routier

"La générosité des femmes est étendue mais clôturée. Elles savent donner, avec une égale clémence, plusieurs chances aux hommes. Mais la toute dernière est précisément numérotée et enregistrée comme telle dans leur boîte crânienne. Si le mâle, dans l'hébétude saturnienne qui est l'autre nom de son confort psychologique, ne la saisit pas, la femme déclare alors avec fermeté la rupture de stock et rien alors ne peut plus la décider à retourner vérifier en fond de magasin s'il ne resterait pas un petit quelque chose."
Le Passage à niveau, Philippe Routier, Stock, 2006, p. 98