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dimanche 9 mars 2014

L'Intempérie, Pedro Mairal

Au début du XXIe siècle, un phénomène, l’Intempérie (ou le Désert  en version originale), dévaste l’Argentine. Voilà l’argument du troisième roman de Pedro Mairal, écrit juste après la crise argentine de 2001.

Dès le prologue, des éléments sont mis en place, qui trouveront leur explication au fil des pages. Nous sommes en présence d’une femme, dans un monde anglo-saxon : on parle anglais, la topographie urbaine est celle de la vieille Europe. Cependant le personnage est hispanophone et étrangère. Elle se présente comme dépositaire d’une mémoire et vit hors du temps, ce qu’illustre son travail de bibliothécaire.
Son histoire est celle de son pays natal, l’Argentine. Elle nous est contée comme une métaphore. Maria, réceptionniste de 23 ans, vit à Buenos Aires. Mais une rumeur court dans la ville : l’intempérie avance, tout va être détruit. De fait, toute modernité disparaît, les êtres sont séparés et le pays s’enfonce en l’espace d’une année dans les temps les plus reculés de son histoire.

Ainsi, le lecteur voit passer le film de l’Argentine comme une cassette vidéo qui se rembobine. El futuro es primitivo affirme l’auteur lui-même. A l’époque récente et à son instabilité politique, succèdent les heures noires de la dictature, les guerres d’Indépendance, l’immigration du XXe siècle, l’exploitation des terres agricoles au XIXe siècle, les cultures indiennes exterminées et enfin l’arrivée des premiers colons européens au XVIe siècle. La langue elle-même reflète cette évolution : les amis de Maria retournent à l’italien et à l’anglais, les langues indigènes se développent à partir de l’espagnol en un renversement ironique, Maria ouvre le récit en évoquant son mutisme.

Tout cela est exprimé sans didactisme et le lecteur devra reconnaître lui-même les périodes décrites. Le rythme du roman est très rapide, lecteur comme protagonistes sont pris dans un tourbillon temporel qui ne leur laisse aucun répit.
Cette progression antéchronologique ancre l’Intempérie dans le genre fantastique.

Puerto Madero-Buenos Aires, Argentina. De : David Berkowitz. CC : BY . Source : flickr.

Il faut aussi voir dans le roman une métaphore politique.  La crise brutale de 1999-2001 conduit à la faillite de l’Argentine et le recul socio-économique est réel. Le pays, si riche un siècle auparavant, passe du côté du Tiers-Monde. Il n’attire plus d’immigrants. Bien plus, nombre d’Argentins prennent le chemin inverse de leurs ancêtres, en gagnant l’Europe.

Nous n’aurons pas beaucoup de précisions sur ce qu’est ce « désert » qui détruit tout sur son passage : la corruption est physique et géographique, mais aussi humaine et violente. Ce thème est d’ailleurs devenu un topos de la littérature de crise argentine. La violence exprimée n’est pas liée aux narcotrafiquants, par exemple, mais à la déchéance du pays.

Maria, la narratrice, est prise au piège de cette régression. Figure de la jeunesse de son pays, elle ne comprend pas ce qui arrive, et ne peut qu’y assister, impuissante. Elle devient la mémoire vive de ses contemporains. C’est elle qui ne cesse de nommer les gens et les lieux de façon très précise : quartiers de Buenos Aires, rues, fleuves, port, banlieue. Elle tente de retrouver une familiarité dans des paysages ravagés. Elle remplace la voix des personnes anesthésiées ou tuées par la crise.

L’auteur s’est également amusé à introduire une grande intertextualité dans ces évocations : les lieux et les personnages nommés sont également issus d’une Buenos Aires littéraire, empruntée à d’autres œuvres.
En tant que femme, Maria ne va pas combattre au front et devient le témoin privilégié des évolutions sociales de son pays. Ainsi, elle voit décroître les droits des femmes, se développer le racisme, encore prégnant aujourd’hui, envers les populations indigènes du Nord.

Elle-même d’origine européenne, à la fois Irlandaise et Espagnole, Maria se sent avant tout Argentine. Elle commence par refuser son retour en Europe. L’anglais, qu’elle maîtrise, n’est cependant pas sa langue maternelle, elle qui a été privée de mère très jeune. Le personnage devient le symbole d’une jeunesse argentine en perte de repères durant la crise. 

L'Intempérie, Pedro Mairal, traduit de l'espagnol par Denise Laroutis, Payot et Rivages, 2007 (El Año del desierto, 2005)


lundi 27 février 2012

La Parenthèse, Elodie Durand

Décidément le thème de la mémoire, surtout perdue, est un fil rouge de mes lectures ces derniers temps. Allez savoir pourquoi.
Mais la Vie d'une autre ou plus récemment la Page blanche étaient des fictions, les héroïnes y souffraient d'une amnésie qui n'était autre que la métaphore actualisée des manques d'une vie insatisfaisante.

La Parenthèse aborde un tout autre aspect : plus qu'une bande dessinée, il s'agit ici d'un journal composé a posteriori par son auteure, Élodie Durand, dans lequel elle relate sa traversée d'une grave maladie.

Âgée d'à peine 22 ans, la jeune femme est en proie à des pertes subites de mémoire, à des malaises et crises nerveuses inexplicables. Elle se voit diagnostiquer une épilepsie due à une tumeur au cerveau.
Judith (prénom du personnage principal) passe alors par différents stades successifs : le déni de la maladie qui n'est pour elle qu'un mauvais "rhume" malgré la lourdeur des traitements médicamenteux, l'acceptation de la gravité quand la perte des repères et des souvenirs se fait plus prégnante et les interventions médicales plus invasives, enfin la reconstruction progressive de soi alors qu'on n'est plus la même ni physiquement, ni psychiquement.

Ce journal est d'abord adressé aux proches de l'auteure. Mis en scène dans de nombreuses planches, ils relatent les faits oubliés et comblent les blancs. Dans les moments de détresse, ils demeurent pour Judith le seul repère tangible alors que toute sa vie est devenue mouvante.

D'autres procédés donnent corps à ce récit de maladie. Le monde médical et les traitements sont rarement envisagés de façon très technique, mais sont vus par les yeux de la jeune patiente. Le dessin, qui confine parfois au cartoon inquiétant, pallie l'indicible ou l'oublié : ainsi ces mini-médecins en quête d'une tumeur dans un cerveau disproportionné, ou cette maladie personnifiée comme une tête menaçante et dévorante à dompter.
Beaucoup de force et de souffrances aussi dans ces crayonnés datant des années de maladie, très figuratifs, ou ces vignettes obsessionnelles du sommeil de Judith et de sa "chute" dans le mal.

Élodie Durand relate dans la Parenthèse le vécu complexe et personnel de sa maladie. La douleur est présente d'un bout à l'autre de l'œuvre sans pour autant verser dans le pathos. Un récit très fort et très subtil à la fois.


La Parenthèse, Élodie Durand, Delcourt, 2010

vendredi 17 février 2012

La Page blanche, Boulet & Pénélope Bagieu

La Page blanche, roman graphique, est le fruit de la collaboration entre deux auteurs de BD : Boulet (le scénariste, à qui l'on doit notamment les dessins de la série Donjon Zénith de Trondheim) et Pénélope Bagieu (l'illustratrice dont on ne présente plus le blog Ma Vie est tout à fait fascinante ou encore la série des Joséphine).



Sur 200 pages, divisées en chapitres, la Page blanche relate l'histoire d'une amnésie.
Les premières planches mettent en scène sur un banc parisien, à la nuit tombante, une jeune femme (Éloïse) incapable de se rappeler comment elle a atteri à cet endroit.
Si sa mémoire a effacé tout ce qui la concerne, famille, amis, goûts etc., Éloïse ne renaît pourtant pas au monde : elle sait encore "où sont les stations de métro (...), qui est Britney Spears (...), qu'un icosaèdre est un volume à vingt faces". (p. 102). Mais retrouver son code d'entrée ou deviner pourquoi elle est devenue libraire demeurent des souvenirs inaccessibles.

Les douze chapitres présentent la quête d'elle-même entamée par la jeune femme, recherche symbolisée par une frise temporelle étayée et complexifiée sans succès.
La narration alterne cette enquête quasi-policière d'indices sur sa propre existence et des intermèdes humoristiques, issus de l'imagination d'Éloïse afin de l'aider à combler les blancs. Terrorisme international ou enlèvement extra-terrestre deviennent pour elle des hypothèses plausibles.

Cette légèreté et l'humour dont ne se départit jamais la jeune femme offrent un pendant à l'angoisse inhérente à l'amnésie et aux cauchemars qui hantent l'héroïne.
Différents tons mis en lumière par le dessin de Pénélope Bagieu, à la fois joyeux et mélancolique. L'illustratrice fait également la part belle au décor parisien, et peint avec tendresse la capitale.

Peu à peu Éloïse recompose la portrait de celle qu'elle était : une jeune femme un peu seule, déprimée, sans réel talent ni caractère. En ce sens l'amnésie devient une métaphore éclairée par la fin de la BD que, bien sûr, que je dévoilerai pas ici.

La Page Blanche, Boulet & Pénélope Bagieu, Delcourt, 2012

jeudi 1 décembre 2011

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt

Histoire de cette lecture
J'ai lu pour la première fois la Vie d'une autre il y a plus d'un an, à la suite d'un furetage dans une librairie lyonnaise et sans doute attirée par la mention d'un prix de lecteurs dont il avait fait l'objet. Livre lu avec plaisir et abandonné dans la maison familiale. Le souvenir de ce roman m'est revenu récemment, à la suite d'une discussion avec ma mère, tombée par hasard sur lui et touchée par cette lecture. Je me suis alors rendue compte que ce livre m'avait également impressionnée, au sens propre. Bien que les détails m'échappent aujourd'hui, j'ai choisi de ne pas le relire avant la rédaction de ce billet, mais plutôt d'en rendre compte de façon certes incomplète mais fidèle à ce qui reste de la lecture plusieurs mois après.

Rhimzoming mimesis catharsis pleats. Photo : Jef Safi. CC : BY-NC-ND. Source : flickr.


Le livre lui-même
Fin des années 80, Marie fête avec des amis sa nouvelle embauche dans une société de production. Durant la soirée un peu arrosée, elle rencontre l'Argentin Pablo. Le coup de foudre est immédiat et les jeunes gens finissent la nuit ensemble.
Le lendemain, Marie se réveille aux côtés de cet homme, mais, petit détail, douze ans se sont écoulés, le couple est désormais marié et parents de jeunes enfants. Marie n'a aucun souvenir de ces années. Elle décide cependant de faire face seule à ce vide et de mener elle-même l'enquête sur cette vie qui lui échappe.

Fantastique, cauchemar, amnésie, maladie psychiatrique ? Le thème de l'absence à soi et l'oubli incompréhensif de sa propre existence devient un poncif des téléfilms et romans plus que médiocres. Ici, ce n'est pas le cas.
Le roman, entièrement narré par Marie (en focalisation interne donc, pour les puristes), livre peu à peu ses clefs. Le personnage découvre, auprès de ses proches, que, d'épouse et mère comblée, elle s'est soudain muée en ombre triste. La nouvelle Marie, amnésique, semble surprendre chacun, Pablo le premier, par son caractère retrouvé. Que s'est-il donc passé dans la trame de son existence pour provoquer pareil oubli ?
Tout en ménageant rythme et suspens, l'auteur mène une véritable interrogation sur le couple, les rêves de jeunesse qui s'évanouissent et les êtres qui changent.

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt, Actes Sud, 2007