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samedi 13 juin 2015

Nouvelles brésiliennes



Le Salon du livre de Paris 2015 a été l'occasion pour les lecteurs français de découvrir tout un pan de la littérature brésilienne contemporaine.


Les Editions Envolume ont contribué à cette diffusion en lançant au même moment leur collection Brésil, dans laquelle s'inscrit ce recueil de nouvelles.
Et c'est bien là la fonction première de ce livre : donner envie de se plonger dans des oeuvres contemporaines méconnues. Une fonction apéritive en somme...
Ce tome 1 des Nouvelles brésiliennes regroupe ainsi dix courts récits, datant presque tous des années 1990-2000. Les écrivains représentés, plumes reconnues dans leur pays, n'étaient pour la plupart pas encore traduits en français. Citons-les : Rubens Figueiredo, Sergio Sant'Anna, Affonso Ferreira, Edla Van Steen, Luis Fernando Verissimo, Marçal Aquino, Marcia Bechara, João Paulo Cuenca, Amilcar Bettega, Godofredo de Oliveira Neto.Je dois avouer qu'ils m'étaient tous inconnus.


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Les nouvelles présentent une grande variété de styles et de thèmes. L'on croisera ainsi une jeune fille qui ne voit son amoureux qu'au carnaval annuel, un nouveau riche aux prises avec des habitants des favelas, un vieil amant décati, une épouse malheureuse...

Adoptant le dialogue théâtralisé, le style journalistique ou une narration plus classique, les dix écrivains rendent compte de leur pays dans sa diversité, entre inégalités sociales, explosion urbaine et traditions.On trouve aussi des thèmes plus intimes et universels comme l'amour ou la famille.

Un recueil intéressant et varié, dont le lecteur n'appréciera pas forcément toutes les nouvelles. Le principal intérêt semble de s'immerger dans des univers différents mais tous très forts, de poursuivre sa découverte des auteurs brésiliens actuels.

Merci à Babelio et aux Editions Envolume pour cette lecture.


Nouvelles brésilienne : tome 1, Editions Envolume, 2015






mardi 19 août 2014

Je t'écoute, Federica De Paolis

Téléphone sur cour…pour reprendre le célèbre titre d’Hitchcock.

Diego, globe-trotter pour guides de voyage, doit rentrer précipitamment en Italie. Souffrant des yeux, il passe ses journées dans l’appartement familial. Il se rend vite compte que la ligne téléphonique fonctionne étrangement : Diego peut écouter toutes les conversations de ses voisins.

Il n’est pas ici question de meurtres, mais de plongée dans l’intimité des autres.

Diego prend conscience des souffrances qu’il côtoie sans même le savoir : couples en déroute, malades qui se cachent, adolescentes anorexiques… Incapable de rester insensible à ce qu’il entend, le jeune homme cherche à intervenir dans ces existences qu’il découvre.

Hold all my calls. De : Furryscaly. CC : BY-SA. Source : flickr

La rencontre avec la mystérieuse  et fragile Agnese sera un point de bascule. Diego renouera avec sa sœur partie vivre aux Etats-Unis et découvrira les secrets de sa propre famille.


Ce roman possède une atmosphère très particulière, assez mélancolique tout en étant ancrée dans le quotidien. Les êtres se cherchent, se frôlent et se touchent, parfois en des scènes très crues, en fait à la recherche d’eux-mêmes.

Je t'écoute, Federica De Paolis, traduit de l'italien par Françoise Liffran, Grasset, 2012

mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

mardi 22 juillet 2014

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann

Notre société compte de plus en plus de célibataires, et pas uniquement la nôtre, le mouvement semblant se déployer en même temps que le développement socio-économique des populations.
Témoin averti des signes de notre temps, des mouvements du couple, des hommes et femmes de la France contemporaine, le sociologue Jean-Claude Kaufmann revoit en 2006 son essai autour du célibat féminin.

Mais ainsi qu'il l'affirme dans la préface, peu d'éléments ont changé en une quasi-décennie, si ce n'est l'arrivée d'Internet sur le marché de la rencontre, la mondialisation des échanges qui s'en est ensuivie ainsi que le célibat devenu phénomène de mode (nous sommes à l'époque de Sex and the city). Si les manifestations de la vie en solo sont quelque peu différentes, le ressenti demeure pourtant identique.

Divisé en trois parties, la Femme seule et le prince charmant jette un éclairage nouveau sur le célibat que connaissent de plus en plus de femmes entre 20 et 50 ans. Jean-Claude Kaufmann l'inscrit dans une perspective socio-historique. Loin d'être simplement un choix ou une caractéristique de "vieille fille" inadaptée au modèle communément admis, il est le fruit d'une dynamique sociale, incitant la femme à se libérer, à retarder l'entrée dans un moule désormais vécu comme archaïque et, plus largement, de l'individualisation de la société.

Sola en la arena/alone on the sand. De : Dany_vr. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais prises dans ce flux, les femmes en solo n'ont pas conscience des mouvements à l'oeuvre. Le sociologue brosse leur portrait, à partir de témoignages écrits, dans toute sa complexité. Il nomme cela la "vie en deux". Etre célibataire apporte tour à tour joie de vivre en toute indépendance, légèreté, richesse sociale (qu'envient bien souvent les femmes en couple installé), et "solitude noire", découragement et repli sur soi. Renier la réalisation de soi et la liberté du célibat pour une stabilité et une vie plus sereine (la triade mari-maison-bébé) se révèle très problématique.

La figure du Prince, qui occupe les pensées et les rêves, devient polymorphe. Il doit être parfois celui des contes, l'homme parfait arrachant à la médiocrité quotidienne. Mais il est aussi l'amoureux des premiers jours qui fait vibrer, le futur père potentiel qui rassure, l'ami-amant disponible mais pas envahissant. La routine amoureuse attire mais révulse en même temps et l'homme marié s'engouffre bien vite dans cette brèche.
Le Prince existe également pour la femme déjà en couple. Dans tous les cas il demeure du domaine du rêve et permet d'accepter la "vraie vie", la réalité d'un amour tangible.

Le célibat n'est pas figuré comme une tare ou un problème inexplicable, ce que ressentent fréquemment les jeunes femmes en butte au "doigt accusateur" de la société ou de leurs propres représentations. Il devient la preuve d'une construction identitaire ouverte (la "trajectoire d'autonomie" que décrit Kaufmann), mouvante, passionnante et surtout miroir de notre époque. Il n'est pas une preuve du "rien" que croient être certaines de ces femmes, il est un nouveau mode de vie, lié à des modèles inédits pas encore intériorisés et à peine théorisés.

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann, A. Colin, 2006

samedi 1 mars 2014

Comme les amours, Javier Marias

El enamoramiento exprime en espagnol  le fait de tomber amoureux. Il est impossible de traduire cet ensemble d’attirance, de passion, de coup de foudre et d’envie impérieuse d’être avec l’autre qui éclot dans les premiers temps d’un amour.
Ce terme au pluriel donne son titre original au dernier roman de Javier Marias. De fait, l’œuvre traite de cet état amoureux chez plusieurs personnages.

Comme les amours (le titre français) est un roman exigeant.
L’intrigue tient en quelques lignes cependant. Maria, éditrice madrilène, a pour habitude de déjeuner chaque matin face à un couple idyllique à ses yeux. Elle ne se manifeste pas mais les observe. Un jour, l’homme disparaît. Maria apprend qu’il s’agit d’un homme d’affaires, Deverne ou Desvern, et qu’il vient d’être assassiné en pleine rue. Elle entre alors en contact avec la veuve Luisa Alday, et surtout avec le meilleur ami du mari, Javier Diaz-Varela. Ressentant un élan amoureux envers ce dernier, elle perçoit toutefois que l’intérêt de Javier se porte ailleurs.

Le roman brille surtout par l’introspection psychologique qu’il déploie, malgré son argument proche du thriller et du genre policier. Le lecteur peut se laisser noyer par les réflexions, réelles ou imaginaires, menées par les protagonistes. Maria étant l’unique narratrice, seul son point de vue, forcément partiel et partial, nous sera donné. Si l’on sait assez tôt comment s’est produite la mort de Deverne, de nombreuses zones d’ombre persistent. Le mensonge, la demi-vérité reviennent comme des thèmes majeurs.
La mort et l’amour s’entremêlent sans cesse au travers de questionnements philosophiques : jusqu’où peut-on aller par amour ? Quelle place occupent les défunts pour les vivants ? Comment et pourquoi naît le sentiment amoureux ?

Aucune réponse facile n’est apportée. Au contraire, l’auteur use d’une langue riche et de développements théoriques pour évoquer les sentiments et les détours de l’âme humaine. Les sujets sont nombreux, les points de vue et la vérité, à géométrie variable.


Art au balcon. De : spc49. CC : BY.  Source : flickr
Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014 (Los Enamoramientos)

jeudi 27 février 2014

Comme les amours, Javier Marias

"Oui, nous sommes tous des succédanés des gens que nous n'avons presque jamais connus, des gens qui ne s'approchèrent pas ou qui passèrent sans s'arrêter dans la vie de ceux que nous aimons à présent, ou qui s'y arrêtèrent mais se lassèrent finalement et qui disparurent sans laisser de trace ou seulement la poussière que soulèvent leurs pieds dans la fuite, ou qui moururent causant à ceux que nous aimons une mortelle blessure, qui presque toujours finit par se refermer. Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c'est sur des bases si peu nobles que s'érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d'autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n'importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance, nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n'est autre qu'une tombola de village quand l'été agonise..."

Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014, pp.140-141

vendredi 29 novembre 2013

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal

En Egypte, passés 25 ans (ou 20, 30 selon les régions, mais certainement pas plus de 35 !), et qu’on est une femme célibataire, on devient une « vieille fille ». Et cela même si on sort d’études longues et qu’on occupe un poste à responsabilités.
Dès lors l’obsession de la famille entière, voire  du quartier, est de marier la jeune esseulée.
La narratrice, Bride (fiancée en anglais), nous fait toucher du doigt cette réalité avec humour. Dans la Ronde des prétendants, roman au style vif et au ton enlevé, Ghada Abdel Aal transpose son blog devenu le plus célèbre du genre en langue arabe.

Dressed up, de Evelyn Hill. Source : flickr. CC :  BY 2.0
Devant des parents désespérés de la caser enfin, les « prétendants » se succèdent selon des règles définies : le rendez-vous, les présents, les questions à aborder. Tous sont plus ridicules et mufles les uns que les autres. Sans cette pression sociale, on doute qu’une femme universitaire à l’ironie aussi cinglante ait pu se retourner sur eux.

Oui mais nous sommes en Egypte. L’incitation à se mettre en couple, également présente dans nos sociétés occidentales, prend alors une autre tournure.
Dans un pays en pleine mutation sociale, les hommes continuent d’être minoritaires (l’on fait des enfants jusqu’à avoir un héritier mâle) et les traditions ont la vie dure. Pourtant, les femmes travaillent, pourraient être indépendantes et ce n’est plus forcément la question religieuse qui entre en ligne de compte. Mais l’éducation et l’idéologie machiste perdurent. Une femme continue d’attendre d’être mariée pour voyager ou avoir des enfants. Quant à flirter avec tout un chacun, il ne faut pas même y songer lorsqu’on est une jeune fille respectable. Tous ces éléments nous sont expliqués dans de brefs chapitres, intercalés entre les rendez-vous « galants ».

Bride a pourtant des aspirations modernes, entrées dans les normes sous nos latitudes mais féministes dans l’Egypte actuelle. Elle se rêve en compagne égale d’un homme, qui serait son partenaire de vie et d’idées. Elle ne fantasme pas sur un souffre-douleur ou un tyran domestique. Pourtant elle sait qu’elle doit se plier aux coutumes du mariage arrangé et de la chasse au fiancé, véritables phénomènes sociaux en son pays.

Comme elle, on hésite souvent entre céder au défaitisme devant le défilé de ces caractères masculins ou prendre le parti d’en rire. Et comme elle, on capitule devant son humour à toute épreuve.

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal, Editions de l’Aube, 2012

mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

lundi 30 septembre 2013

Un Thé au Sahara

1947, un couple d'Américains nantis, Kit et Port Moresby, débarque en Afrique, dans le but de traverser le Sahara. A l'évidence ils s'aiment mais ne se supportent plus au quotidien.
Un jeune mondain, Tunner s'est incrusté dans le couple lors des prémices de ce périple. Tandis que Port passe ses nuits en bonne compagnie, le jeune homme tombe amoureux de Kit. Ces trois personnages côtoient une vieille Anglaise excentrique et son fils, qui feront une partie du périple avec eux.

Le film est construit en trois temps, au fur et à mesure que les voyageurs s'enfoncent dans les régions les plus méconnues des touristes et les plus inhospitalières du Sahara.
D'un trio, on passe à un duo, Port trouvant le moyen d'évincer Tunner, qu'il croit amant de sa femme. Il tombe malade de la typhoïde. Après avoir assisté à son agonie, Kit part seule dans le désert. Un chef bédouin s'éprend d'elle, rencontre qui donne lieu à des scènes très sensuelles, en rupture avec la difficile relation conjugale des Moresby.


Bedouin camp in the Sahara. De : jonl1973.  Source : flickr. CC : BY-SA


Tout au long du film, l'Afrique est représentée comme magnifique et inquiétante, mais également réaliste et sordide : maladies, misère, poussière et délabrement ne sont pas masqués.
L'ambiance se fait de plus en plus pesante, reflétant la psyché des personnages. Les Moresby apparaissent à la recherche d'eux-mêmes et en difficulté avec les autres, rarement bienveillants et aimants.

Un film de Bernardo Bertolucci (d'après le roman de Paul Bowles), avec Debra Winger, John Malkovich, Campbell Scott.
Sortie : 1990

mardi 24 septembre 2013

Salé sucré

Un festival de saveurs et un entrecroisement de cuisine et relations humaines.

Dans la Taipei moderne Monsieur Chu est un cuisinier hors pair, symbole de la tradition chinoise et enchanteur des gourmets.
Comme dans les contes, il a trois filles très différentes. Toutes ont une façon particulière d'aborder les sentiments et la famille, voire la cuisine. L'aînée, Jian-Jen, professeur de chimie, refuse l'amour tant qu'elle le peut. Depuis une déception remontant à plusieurs années, elle s'est enfermée dans la religion chrétienne et fuit les hommes. La mort de sa mère l'a érigée en seconde maîtresse de maison.
La cadette, Jian-Chien, paraît la plus indépendante. Eloignée par son père du monde culinaire qu'elle adorait, elle est devenue une business woman accomplie, entre voyages, contrats et promesse d'appartement ultra-moderne. L'amour se résume pour elle aux relations libres et au sexe. C'est pourtant elle qui montrera le sens le plus aigu de la famille et qui reviendra aux sources de tout, la cuisine.
Enfin, Jian-Ning, âgée de vingt ans, est étudiante et serveuse dans un fast-food. Elle volera le petit ami de sa collègue et tombera rapidement enceinte.
D'autres femmes interviennent régulièrement, qui sont autant de caractères marqués : une voisine discrète et sa petite fille, prise en affection par Monsieur Chu, sa mère également, qui aimerait mettre le grappin sur le cuisinier.
L'oncle Wen, ami de la famille, est l'une des rares figures masculines, exception faite des petits amis occasionnels. Sa disparition provoque questionnements existentiels et choix de vie chez les protagonistes.

Chinese food restaurant Saimendo. De midorisyu. Source : flickr. CC : BY

Ce film est éminemment sensuel. La cuisine est partout présente, dès le générique d'ouverture et la préparation minutieuse du repas dominical. On ne cesse de voir à l'écran des bouillons mijoter, des viandes se faire couper et napper, des légumes finement préparés, des thés dont on sentirait presque le parfum. Les personnages eux-mêmes commentent ces mets et leur préparation, donnant l'eau à la bouche au spectateur.
A ces plaisirs du palais répondent ceux de la chair, les relations amoureuses sont au cœur des préoccupations, pour toutes les générations. Se refuser à l'amour paraît impossible. En revanche l'île de Taïwan est entrée dans la modernité, on est bien loin des traditions chinoises ancestrales. Les relations sans lendemain sont légion, de même que l'indépendance des femmes ou les couples mixtes.
Comme en cuisine, les rapports humains doivent être faits d'équilibre et d'harmonie, de sucré et de salé, de yin et de yang.

Un film plaisant, agréable à regarder, qui met en scène des personnages tranchés et touchants.

Un film de Ang Lee, avec Sihung Lung, Chien-Lien Wu, Kuei-Mei Yang, Yu-Wen Wang, Sylvia Chang.
Sortie : 1994

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008


vendredi 16 août 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

Au Japon, les johatsu sont ceux qui du jour au lendemain fuient leur vie, quittent tout. La police n'enquête pas, car il n'y a pas de crime, et la famille déshonorée n'ébruite pas la disparition. Ce phénomène serait né à l'époque Edo. Endettés et criminels en cavale se réfugiaient dans les sources chaudes du Mont Fuji, d'où leur nom d'"évaporés". La crise des années 1990 puis celle qui succéda à Fukushima en 2011 engendrèrent pareilles fuites.
Kaze est l'un de ces évaporés. Ayant percé au jour un scandale boursier, il n'a d'autre choix que celui de disparaître dans les bas fonds de Tokyo, le quartier des travailleurs pauvres et sans nom, San'ya.
Sa femme et sa fille, Yukiko le recherchent cependant, avec l'aide de Richard B., un détective américain épris de la jeune femme.

Ce roman se lit rapidement. D'un style plutôt sec et factuel dans les premières pages, accru par la brièveté des chapitres, il gagne en épaisseur au fil de la lecture. On épouse successivement le point de vue de chaque protagoniste : Kaze l'évaporé, Akainu l'orphelin victime du tsunami, Yukiko l'émigrée étrangère en son pays et l'Américain lost in translation.

A travers eux et la multitude de personnages secondaires, on découvre une peinture méconnue du Japon contemporain, univers difficilement compréhensible pour un oeil occidental. Les tenants et les aboutissants politico-financiers de l'après-Fukushima sont également dénoncés : main mise de la mafia sur les places boursières (avec la bénédiction des Etats-Unis), politiques cachant la réalité de la catastrophe nucléaire, travailleurs-esclaves sacrifiés, crise perdurant depuis 20 ans et encore renforcée.

Japon 2010. De : _Higher_. CC : BY. Source : flickr
Dans cette société à la fois policée et corrompue, les trajectoires personnelles s'entrecroisent entre amours impossibles et familles déchirées. L'évocation des sentiments est ténue et passe souvent par la description des paysages ravagés, vestiges de la vie d'avant, ou par des rêves nostalgiques. 

Un roman japonais mais vu par des yeux occidentaux.

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013

J'ai reçu de l'éditeur, lu et commenté ce livre via l'opération Masse critique du site Babelio.Babelio 
Babelio

mardi 11 juin 2013

Lolita, Vladimir Nabokov


Le récent visionnage de l’adaptation cinématographique de 1997 par Adrian Lyne m’a donné envie de me plonger dans ce célébrissime roman. Je l’ai lu dans sa traduction de 2001 chez Gallimard.

L’ouvrage a été écrit en anglais mais, censuré, il est d’abord paru en 1955 en France avant de connaître également le succès dans l’Amérique puritaine des années 1950.

L’histoire tout d’abord. Le roman, massif, s’ouvre sur un avant-propos. On apprend que le narrateur, Edgar H. Humbert, est en prison pour meurtre. Il succombera à une crise cardiaque avant son procès et son manuscrit sera publié par un ami. La fin du roman laisse entendre que s'ajoute à cette mort celle de la Lolita éponyme, dont le décès est une condition à la diffusion du manuscrit.

La longue confession de Humbert s’étend sur deux parties distinctes, colonne vertébrale des relations entre le narrateur et Lolita.
Humbert se présente comme un homme de quarante ans, marqué par son amour de jeunesse. Annabel, qu’il adora durant l’été de ses treize ans, mourut à l’apogée de leur amour adolescent. Depuis, seules les nymphettes, jeunes filles entre 9 et 14 ans, savent éveiller les émotions sensuelles  chez l’homme mûr qu’il est devenu.
Parfaitement conscient de l’anormalité de ce penchant pédophile, Humbert hésite constamment entre l’explication historique (après tout, chez les Romains, on aimait les enfants), moquant la psychanalyse à l’occasion, et l’horreur qu’il a de lui-même. Ainsi, il veille à se tenir à l’écart de ces fillettes, trouvant dans les amours tarifées un dérivatif ponctuel. Brièvement marié et aussi vite divorcé, Humbert part pour les Etats-Unis. Après quelques péripéties, il s’installe chez Charlotte Haze et tombe sous le charme de sa fille Dolores, ou Dolly, Lo, Lolita, âgée de 12 ans. Désormais, toute sa vie sera tendue vers le seul but de posséder la jeune fille même s’il doit pour cela épouser la mère ou emmener sa fille d’adoption dans des road-trips sans fin.




Remarquablement écrit, pourvu de nombreuses références littéraires intertextuelles, le roman adopte le point de vue exclusif d’Humbert, Européen cultivé, bien élevé et quelque peu conservateur.

On oscille entre le mal-être suscité par son attirance pour les jeunes filles, encore accru lorsque l’inceste est consommé avec Lolita, et l’idée qu’il s’agit peut-être d’un véritable amour. Cet homme mûr nous apparaît comme soumis à sa « protégée », laquelle comprend rapidement comment lui soutirer de l’argent ou des cadeaux, et en admiration devant son charme. La fin du roman, que je ne dévoilerai pas ici, tend à démontrer également que les sentiments existaient, au-delà de l’âge de Lolita. La compassion pour cet homme voisine avec le dégoût que le lecteur peut éprouver.

De plus, nous ne savons rien des pensées et des impressions de la jeune fille, si ce n’est son caractère difficile et parfois manipulateur, mais aussi décrit comme perturbé et inadapté aux milieux qu’elle fréquente. Humbert craindra même d’avoir dévoyé Lolita, l’empêchant de recouvrer une existence normale. Entre l’adulte pervers ou victime de sa passion et l’enfant maltraitée ou séductrice à dessein, le roman ne tranchera jamais.

Un roman riche et dérangeant, à lire, et qui m’a rappelé la maxime d’Oscar Wilde « Un livre n’est point moral ou immoral. Il est bien ou mal écrit. C’est tout. » (Le Portrait de Dorian Gray)

Lolita de Vladimir Nabokov, Gallimard, 2001. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Maurice Couturier. Edition originale : 1955

lundi 11 juin 2012

Sept Jours à la Havane

Sur le modèle de deux précédents, à Paris et à New-York, sept réalisateurs composent un film de sept courts métrages autour d'une ville, ici la capitale cubaine.
Chacune de ces petites œuvres suit un jour de la semaine et adopte un ton différent.

  • El Yuma. A Cuba, un yuma est un étranger, surtout américain. Ici, il s'agit d'un jeune acteur de passage à Cuba. Il se plonge dans les nuits havanaises et leur milieu interlope et rencontre une ravissante jeune femme.
  • Jam session. On accompagne Emir Kusturica (dans son propre rôle). Le réalisateur venu chercher un prix à la Havane finit la soirée avec son chauffeur, sur fond de musique et de rhum.
  • La Tentacion de Cecilia. Cecilia est une chanteuse talentueuse, mais sans avenir artistique sur son île. Un impresario espagnol lui promet amour et gloire (la beauté, elle l'a déjà), si elle le suit à Madrid. Va-t-elle se laisser séduire ou rester aux côtés de son amant qui ne rêve que de fuite aux États-Unis ?
  • Diary of a beginner. Elia Suleiman, diplomate palestinien, est en mission à l'ambassade de la Havane. Perdu dans cette ville inconnue, dans un pays dont il ignore la langue et les codes, il ne peut qu'observer la vie cubaine, toujours en retrait.
  • Ritual. Une jeune fille, soupçonnée par ses parents d'avoir une relation homosexuelle, doit subir une cérémonie nocturne et muette au fin fond d'une forêt.
  • Dulce Amargo. Dans le quartier du Vedado, une famille lutte quotidiennement pour joindre les deux bouts. L'histoire se noue autour de la mère, pâtissière au noir, qui doit confectionner tant bien que mal un gâteau de commande pour le soir même. Entre les coupures d'électricité, les produits qui manquent et le départ d'amis pour l'étranger, la journée se déroule à un rythme frénétique.
  • La Fuente. Au coeur de la Habana vieja, aussi vivante que délabrée, une vieille femme rêve d'une fête dédiée à Oshun, déesse assimilée à la Vierge et symbole de la féminité. Elle impose à tout son immeuble de se mobiliser pour organiser les festivités.


Sept Jours à la Havane nous donne à voir, à entendre et à sentir presque différentes ambiances de la ville. Nous parcourons ainsi plusieurs lieux touristiques, l'inévitable Malecon, des quartiers divers depuis la 5e avenue huppée de Kohly jusqu'à la populaire Habana vieja en passant par le résidentiel Vedado. Toutes les histoires sont liées entre elles par des personnages et des situations, rendant ainsi l'ensemble plus cohérent.

Les courts métrages se présentent comme des tranches de vie, respectant toute une unité de temps (une journée ou une nuit). Elles sont à la fois vues par  le regard des étrangers, souvent peu aguerris à la réalité havanaise, voire totalement perdus : savoureux film d'Elia Suleiman, sans parole ou presque par la force des choses qui tire sa force comique du décalage entre le personnage et son environnement, se rapprochant ainsi des films muets. Mais elles sont aussi vécues et perçues par les Cubains, notamment dans les derniers courts métrages.

"Clichés" ai-je lu dans de nombreuses critiques. Cela me paraît discutable. Certes les étrangers représentés logent tous à l'hôtel Nacional ou au Riviera, s'enivrent de rhum et de mulatas au bord du Malecon un cigare à la bouche. Mais n'est-ce pas là justement une façon de montrer combien la vision extérieure sur le pays est étriquée ? De plus ces Yumas côtoient des Cubains sans toujours comprendre leur comportement et leur mentalité. Les Havanais vivent à leurs côtés, expriment leurs espoirs et leurs déceptions, doivent composer avec leur vie complexe.

La solidarité entre générations et entre voisins, le système D, les coupures d'électricité et d'eau, la prostitution plus ou moins masquée, les fêtes où l'on se libère du quotidien, le culte des orishas apparaissent toujours, clairement ou en filigrane, selon les films. Mais pour qui connaît un peu Cuba, ce ne sont pas là seulement des lieux communs, mais aussi une réalité quotidienne.

Un film enfin qui ne se mêlerait pas de politique...(d'ailleurs pourquoi un film sur Cuba devrait-il forcément se muer en pamphlet contre le régime castriste ?). Là encore, on peut émettre des réserves à cette assertion.
Sept Jours à la Havane nous montre des jeunes filles prêtes à tout pour quelques pesos, des difficultés à simplement vivre correctement. Aucune critique vraiment dans cet ingénieur qui déclare préférer faire le taxi, ce médecin qui cumule les métiers illégaux pour survivre, ces balseros désespérés, ou ce discours fleuve de Castro qui scande le film de Suleiman et devient aussi vain que ridicule ?
Tout cela n'est certes pas le sujet principal des courts métrages, mais on ne peut nier la toile politique.

Pour finir sur une note plus gaie, Sept Jours à la Havane remplira de joie les amateurs de musique cubaine. On y entend sans cesse salsa, son, reggaeton et rumba, avec même quelques incursions dans la nueva trova. A noter la présence d'Alexander Abreu (Habana D'Primera) dans l'une des histoires.

El Capitolio, La Havane

Un film de Benicio del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem, Elia Suleiman, Gaspar Noé, Juan Carlos Tabío et Laurent Cantet. 
Sortie le 30 mai 2012.
Sept Jours à la Havane a été présenté au festival de Cannes 2012 dans la sélection Un Certain Regard.

lundi 21 mai 2012

Chercher le garçon

Le refrain est connu.
Emilie a 35 ans, elle est jeune et jolie, a un job passionnant et un charmant appartement à Marseille. Oui, mais elle est seule. Comprendre, sans petit ami.
Un soir de réveillon, la jeune femme décide de rompre cet état de fait en s'inscrivant sur le site de rencontres Meet me.
Vont alors s'enchaîner les rendez-vous plus ou moins réussis et les hommes plus ou moins fréquentables. Tout le panel de la faune errant sur Internet est représenté : les dragueurs compulsifs, les romantiques désespérés, les pervers, les timides, les arrogants... Pressée de passer in real life (dans la vie réelle) avec ses contacts virtuels, Emilie ne laisse cependant aucune chance aux "vrais" hommes qu'elle croise. Quand sa cousine lui conseille de s'en remettre au hasard, la jeune femme a une idée très personnelle de comment s'y prendre.
Ce film, d'une heure seulement, est en fait la version longue d'un court-métrage. Traitant du sujet en vogue des trentenaires englués dans leur célibat sur un ton plutôt léger et humoristique, il peine à trouver une conclusion à son propos.

Le ballet des rencontres Internet est relativement réaliste au fond et tranche avec le happy-end plus convenu. Mais sans doute fallait-il éviter que la protagoniste (et le spectateur avec elle) ne sombrât dans le désespoir de la solitude.
L'ensemble reste cependant plaisant et amusant, l'improvisation des acteurs, Sophie Cattani en tête, confère un aspect vivant aux situations. Et en toile de fond Marseille, son vieux port, son Frioul, sans oublier son célébrissime (hélas) soap.

Un film de Dorothée Sebbagh, avec Sophie Cattani
Sortie : 2 mai 2012


lundi 7 mai 2012

El Chino


Profitons de l'enthousiasme humaniste de ces dernières heures pour évoquer un joli film argentin. Il passera sans doute inaperçu faute de salles pour le distribuer.

Jun, jeune homme chinois, voit mourir sous ses yeux sa fiancée, écrasée par une vache littéralement tombée du ciel. Il se retrouve alors en Argentine, sur les traces d'un vieil oncle, désormais sa seule famille. Mais Jun ne parle pas un mot d'espagnol et se fait rapidement dérober ses quelques biens. Heureusement (?) pour lui il croise la route de Roberto, un droguiste misanthrope et maniaque.
Mais ce dernier, s'il ne peut souffrir bien longtemps la compagnie de ses semblables, est aussi un homme droit. Ne concevant pas d'abandonner le jeune étranger à son triste sort, il l'accueille dans sa boutique de Buenos Aires, lui fait une place dans sa maison et tente de retrouver sa famille (avant tout pour se débarrasser de lui, il est vrai). Il va essayer de supporter ce garçon, très gentil mais un peu encombrant, qui perturbe ses habitudes.
Jun et Roberto ne parlent pas la même langue, ont des caractères aux antipodes l'un de l'autre, Cette distance est renforcée, pour le spectateur, par le fait que les paroles de Jun ne sont jamais sous-titrées ni traduites. Comme Roberto, on ne le comprend que par bribes. Cependant les deux hommes finissent tout de même par s'entendre et par influer sur le cours de leurs existences mutuelles. Leur amitié naissante est également encouragée par la charmante Mari, voisine amoureuse de Ricardo. Il ne cesse de la repousser mais elle insiste avec raison car la carapace gagne à être percée.

El Chino brode sur un sujet rebattu au cinéma, la rencontre improbable de deux personnalités aussi éloignées que possible qui parviennent cependant à nouer des liens forts. Mais le film distille un charme qui fonctionne. Au premier abord, la comédie est charmante, entre situations cocasses, quiproquos et caractères amusants. Mais on sourit plus qu'on ne rit dans cette histoire, et El Chino aborde en fait des thèmes comme le destin, le sens de la vie ou la place des sentiments.
Un film dans lequel les avions et les vaches font et défont les couples et les familles.

Un film de Sebastian Borensztein, avec Ricardo Darin, Ignacio Huang, Muriel Santa Ana.
Sortie : 8 février 2012

samedi 14 avril 2012

La Havane année zéro, Karla Suarez

En 1993, Cuba subit de plein fouet la chute du grand frère soviétique et la crise économique qui  s'est ensuivie. Le pays est au plus fort de la "période spéciale", notamment à la Havane. Ses habitants manquent de tout, les projets personnels ne peuvent plus exister, les transports ne fonctionnent plus qu'au ralenti et les coupures d'électricité sont quotidiennes.
 
Dans ce contexte, Julia, enseignante en mathématiques, se partage entre trois hommes, trois histoires sentimentales différentes : Euclides, son ancien amant, un professeur retraité, Angel, son nouvel amour, un homme torturé par le souvenir de son ex-femme et Leonardo, un romancier passionné par sa future oeuvre mêlant fiction et réel. Autour d'eux gravite aussi Barbara, une journaliste italienne. 
Tous ces personnages sont liés par une interrogation commune : et si le téléphone avait été inventé à Cuba ? Question originale dans un pays où les télécommunications sont revenues à un stade préhistorique. En effet tous recherchent le manuscrit d'un certain Meucci, inventeur italien établi dans l'île au XIXè siècle, dont l'invention aurait été spoliée par Bell. Tous sont liés d'une façon ou d'une autre à cette histoire et ont un intérêt à mettre la main sur sa preuve écrite.
Mais surtout tous mentent en permanence (le titre original est d'ailleurs Ellos mienten), pour se préserver ou pour embellir un quotidien trop terne. Ont-ils de réels motifs pour retrouver le manuscrit de ce Meucci ou veulent-ils simplement pallier l'ennui permanent de leur existence ?

Slogans révolutionnaires sur la rive du Rio Almendares, quartier Kohly, La Havane, Cuba
Impossible d'en dire plus sous peine de dévoiler les rebondissements d'un roman construit comme une équation mathématique aux inconnues multiples. Julia elle-même, la narratrice, est à la fois manipulatrice et manipulée, proie et prédatrice au milieu des hommes parmi lesquels elle doit lutter. 

La lecture demande une attention continue car le rythme du roman est haletant et les retournements de situation continuels, ce qui offre une saisissante opposition avec la peinture d'un pays éreinté, presque à l'arrêt où le moindre contact et le moindre déplacement tiennent lieu d'exploits.
La Havane année zéro offre en outre une évocation intéressante de l'histoire et de la mentalité cubaines des années 90. Sont évoquées les difficultés et la vie quotidiennes, comme l'appartement possédé par Angél dans le quartier du Vedado (luxe) où il vit seul (luxe suprême) ou les périples de Julia entre sa banlieue d'Alamar et le centre ville, mais aussi des données sociales plus générales : la chasse au touriste, la fuite désespérée des balseros, la déqualification des emplois. Les personnages, tour à tour lâches et courageux, fiers et prêts à tout pour sortir de leurs problèmes, dressent un portrait polymorphe du peuple cubain.

La Havane année zéro, Karla Suarez, traduction de François Gaudry, Métailié, 2012

samedi 7 avril 2012

Jirô Taniguchi

A l'occasion du récent Salon du livre de Paris, consacré cette année 2012 à la littérature japonaise, l'envie me prend d'évoquer ici une récente découverte (pour moi) : le mangaka Jirô Taniguchi.
Ses oeuvres, publiées dans la collections Ecritures de Casterman, sont à la lisière, par le narration et le trait, du manga japonais et de la bande dessinée occidentale, remarque empruntée au journal Marianne.

Ma plus récente lecture est celle des deux tomes des Années douces, adaptation du roman de Hiromi Kawakami.
L'histoire en est d'apparence très simple. Un soir, alors qu'elle dîne dans un café, Tsukiko, jeune femme de trente-sept ans, croise le regard d'un homme plus âgé et réalise qu'il s'agit de son ancien professeur de japonais, alors qu'elle n'était encore que lycéenne.
La discussion se noue, les rendez-vous et les balades plus ou moins fortuits se poursuivent au long des mois et une véritable affection apparaît malgré la différence de générations.
Le "maître" comme le nommera toujours Tsukiko est un homme à l'ancienne mode, veuf, d'âge avancé, véritable puits de culture qui ne livre qu'assez peu ses sentiments et son passé. La narration, faite par le personnage de la jeune femme exclusivement, accentue cette impression de détachement et de mystère.
En revanche, l'histoire et les états d'âme de Tsukiko nous sont tout à fait connus. Célibataire, un peu en décalage avec sa génération, la jeune femme est troublée par son ancien professeur. Elle éprouve peu à peu la douleur de son absence, le désir et la jalousie alors même que la cour faite par un homme de son âge lui est totalement indifférente.
Il ne faut pas s'attendre ici à de grandes péripéties. L'intrigue se déroule dans le calme apparent et le trouble intérieur. L'auteur n'explique pas la naissance du sentiment amoureux mais la montre, par la répétition des scènes de "rencontres"  et de cuisine qui scandent l'oeuvre comme des chapitres, les ellipses temporelles où se crée le manque de l'autre, les rapprochements ténus entre les personnages. De belles scènes oniriques, ancrées dans les paysages de marge (le rivage, la forêt), les éléments naturels ou le folklore japonais, apportent une profondeur réflexive jamais lourde sur la relation entre cet homme et cette femme, dont l'un doit composer avec son passé déjà lointain et l'autre construire sa vie.

Blossom bird
Blossom Bird par HokutoSuisse. CC : BY-NC-SA. Photo : flickr


Cette problématique de la transmission, du temps qui passe sur la jeunesse, ce trait de dessin délicat et cet onirisme sont présents également dans un autre livre de Jirô Taniguchi, Quartier lointain (deux tomes).
L'auteur y raconte cette fois une histoire à la lisière du fantastique. Un homme d'affaires débordé, stressé, peu préoccupé de sa famille, se trompe de train alors qu'il rentre de la capitale. Il se retrouve ainsi par mégarde dans la ville de son enfance, dans le cimetière où repose sa mère. Sous l'effet de l'alcool, il s'évanouit et se réveille dans le corps de l'adolescent qu'il était à quatorze ans, mais en ayant conservé son esprit d'adulte.
Sous les traits d'un jeune garçon, il retrouve donc le chemin de sa maison et par là même sa famille. Nous sommes dans les années 60, quelques mois avant la mystérieuse disparition de son père. L'homme mûr redevenu adolescent va alors tenter de comprendre ce départ subit et surtout essayer de l'empêcher.
Ce père sera donc sans cesse jaugé, analysé et peut-être finalement compris par son fils désormais du même âge. Là encore une peinture de la vie et du passage à l'âge adulte, avec ses choix (se mettre en couple, avoir des enfants, renoncer ou non à ses rêves).

samedi 17 mars 2012

Act of love

Tombée par hasard sur ce film il y a quelques temps, je n'avais malheureusement pas pu en regarder la fin. Mais assez happée par ce que j'avais vu de l'histoire et des personnages, je me suis précipitée sur le dvd vendu à vil prix sur un célèbre site. Pour que j'en vienne à acheter un tel objet, ce qui ne m'est plus arrivé depuis longtemps et en sus avec Wesley Snipes au casting, il fallait vraiment que le film m'interpelle ! Mais brisons là sur ma vie qui, certes passionnante, ne se veut pas l'objet de ce billet.

Venons-en donc au film Act of love.
L'intrigue est en apparence plutôt simple, voire attendue. Quand Franklin et Zora se rencontrent au hasard d'un déménagement à Brooklyn, c'est le coup de foudre immédiat. Leur histoire débute comme un conte de fées. Mais des grains de sable viennent peu à peu gripper cette belle harmonie. Des divergences sociales d'abord : Franklin est ouvrier, fréquemment au chômage et en proie au racisme latent ; Zora évolue, comme on le dit, dans une catégorie socio-professionnelle plus élevée, elle est professeur de musique et ses amis sont cadres. Des différences de projets de vie aussi : lui cherche surtout à payer ses factures, sa pension alimentaire, à enfin pouvoir divorcer, quand la jeune femme se rêve chanteuse à succès.
La passion, dans un premier temps, masque ces obstacles à grand renfort de promesses d'amour éternel, de "à deux on y arrivera" et de fantasme de toute-puissance. Toutefois, bien vite, la réalité reprend ses droits. L'alcool de plus en plus fréquent pour Franklin, une grossesse inattendue, l'argent qui manque sans cesse et une incompréhension grandissante minent le couple qui se voulait romantique.
Et c'est là que le film prend toute sa profondeur, dans cette analyse en finesse des rapports amoureux, réalisme et subtilité que l'on perçoit jusque dans l'évolution des relations physiques.  Certes ses qualités sont surtout dues aux personnages principaux (et acteurs, en particulier Wesley Snipes, intattendu dans ce registre intime et psychologique), les autres protagonistes étant peints de façon plus grossière : l'amie compréhensive face à la copine revêche ("je te l'avais bien dit"), la belle-famille forcément hostile etc. Mais on n'en demeure pas moins touché par les problématiques abordées. Il est d'ailleurs très dommage que ce film soit si peu connu.
L'amour, aussi fort soit-il (les sentiments de Franklin et Zora ne sont jamais remis en cause), n'est pas envisagé comme la réponse magique à tous les maux, certainement pas aux problèmes sociaux et économiques, encore moins comme un palliatif à une estime de soi en berne. Au contraire, il ne pourra s'épanouir que lorsque les personnages se seront construits eux-mêmes et auront mis au clair leurs attentes.
Peut-être faudrait-il se souvenir de cela dans la "vraie" vie.




Act of love, de  Gina Prince-Bythewood , avec Wesley Snipes et Sanaa Lathan. Sorti en 2000