jeudi 29 décembre 2011

Soufi mon amour, Elif Shafak

"Peu importe qui nous sommes et où nous vivons, tout au fond, nous nous sentons tous incomplets. C'est comme avoir perdu quelque chose et éprouver la nécessité de le retrouver. Quel est ce "quelque chose" ? La plupart d'entre nous ne le découvriront jamais. Et parmi ceux qui y parviennent, plus rares encore sont ceux qui partent à sa quête."
Soufi mon amour, Elif Shafak, Phébus, 2010, p. 59

mardi 20 décembre 2011

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê

Ce petit ouvrage appartient à la collection "Les affranchis" chez l'éditeur Nil. Une demande aux auteurs : "Ecrivez la lettre que vous n'avez jamais écrite".

Il s'agit là d'une lettre sur un sujet difficile dans notre société actuelle où la famille-cocon devient le dernier refuge à défendre, où une femme se doit de devenir mère pour avoir accéder à la complétude (exigence pseudo-naturelle qui n'est pas imposée aux hommes avec pareille vigueur).
Linda Lê compose donc à contre-courant cette lettre à "l'enfant qu'[elle n'aura] pas". Situation d'autant plus douloureuse que son compagnon ressent, lui, le désir de donner la vie. 
Il est frappant de noter que nombre de blogs, bien souvent féminins, n'ont pas saisi l'ironie dans les clichés maniés dans les premières pages par l'auteure. En effet, Linda Lê explique à son ami ce refus de donner la vie avec force arguments philosophiques et sociaux : il est impensable de lancer un enfant dans un monde pareil, la vie n'est que vide et inutilité. Mais rapidement, on ressent que ce ne sont là que des excuses intellectuelles, revendiquées d'ailleurs comme telles, et répondant en joute verbale aux arguments tout aussi littéraires et pensés de son compagnon. 


Parental Child Abduction 5. Photo : MegaBu7. CC : BY. Source : flickr


Non, Linda Lê ne sera pas mère car rien ne l'y mène : ni le modèle maternel d'une "Big Mother" tyrannique luttant contre la féminité de ses filles, ni son corps, ni son mode de vie. 
Pour elle qui se débat déjà avec ses démons, la grossesse, l'accouchement et le lien tissé avec l'enfant ne sont en aucun cas des réponses.
Mais il n'y a dans cette lettre, intime et touchante, nulle revendication collective. L'auteure ne s'érige pas en modèle féministe cherchant à délivrer la femme de cet aspect animal qu'on voudrait lui imposer de toute éternité. Ce non-désir d'enfant, elle le ressent ainsi, il est étroitement lié aux tours et détours de son histoire personnelle. Parallèlement, Linda Lê dépeint fort bien le discours violent qui s'abat sans nuance sur les femmes nullipares : immaturité, incomplétude, anormalité, égoïsme.

Cependant, ce fils prend vie au cours de la lettre. L'auteure en narre l'enfance, l'adolescence puis la jeunesse possibles. Être imaginaire que Linda Lê se refuse explicitement à assimiler à la création littéraire, il nourrit et apaise celle qui ne l'a pourtant pas engendré.

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê, Nil, 2011

samedi 10 décembre 2011

Du Domaine des murmures, Carole Martinez

En l'an 1187, la jeune Esclarmonde, fille unique et chérie du seigneur régnant sur le Domaine des Murmures, refuse pour mari l'impétueux Lothaire de Montfaucon.
Le jour même de ses noces, elle décide de s'offrir à Dieu et de se faire emmurer dans une chapelle attenante au château paternel. Mais violée à la veille de sa réclusion, la jeune fille entre enceinte dans sa cellule.
Ignorante de son état, elle donnera naissance à un fils. Sa retraite spirituelle qui devait l'exclure du monde physique ne sera pas exempte d'une expérience charnelle, le lien maternel.
En retrait des vivants, Esclarmonde acquiert une vision mystique du monde, influant sur la destinée de son Domaine. Elle retient la Faucheuse, ouvre le chemin des croisades et prophétise l'avenir.

Photo : philippematon. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
A première vue, rien de commun entre Du Domaine des murmures et le Cœur cousu, premier roman de Carole Martinez. En effet, le Cœur cousu narrait le destin de Frasquita, un peu sorcière, et de sa nombreuse famille dans une Andalousie baignée de magie et de soleil ardent. 
Cependant, comme dans ce roman, l'auteure reprend ici les codes de l'époque et de l'endroit qu'elle évoque. Du Domaine des murmures nous plonge au cœur du Moyen-Âge, époque des croisades et de l'Eglise toute-puissante, mais aussi de l'amour courtois, des fées et des ogres, d'un au-delà lié à l'eau et à la forêt impénétrable, d'un univers où se mêlent morts et vivants, humains et animaux. Carole Martinez écrit dans une langue influencée par la poésie des lais, qui rappelle Chrétien de Troyes ou Marie de France. 


Esclarmonde partage aussi avec Frasquita son féminisme avant l'heure, dans un monde dominé par les hommes, et son destin exceptionnel.

Carole Martinez réussit, avec Du Domaine des murmures, le tour de force de se détacher, dans le ton, le style, l'intrigue, du roman qui avait fait son succès, tout en jetant les leitmotive d'une œuvre encore en devenir.
Notons également que l'auteure a été finaliste du Goncourt, cette année 2011.

Du Domaine des murmures, Carole Martinez, Gallimard, 2011

jeudi 1 décembre 2011

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt

Histoire de cette lecture
J'ai lu pour la première fois la Vie d'une autre il y a plus d'un an, à la suite d'un furetage dans une librairie lyonnaise et sans doute attirée par la mention d'un prix de lecteurs dont il avait fait l'objet. Livre lu avec plaisir et abandonné dans la maison familiale. Le souvenir de ce roman m'est revenu récemment, à la suite d'une discussion avec ma mère, tombée par hasard sur lui et touchée par cette lecture. Je me suis alors rendue compte que ce livre m'avait également impressionnée, au sens propre. Bien que les détails m'échappent aujourd'hui, j'ai choisi de ne pas le relire avant la rédaction de ce billet, mais plutôt d'en rendre compte de façon certes incomplète mais fidèle à ce qui reste de la lecture plusieurs mois après.

Rhimzoming mimesis catharsis pleats. Photo : Jef Safi. CC : BY-NC-ND. Source : flickr.


Le livre lui-même
Fin des années 80, Marie fête avec des amis sa nouvelle embauche dans une société de production. Durant la soirée un peu arrosée, elle rencontre l'Argentin Pablo. Le coup de foudre est immédiat et les jeunes gens finissent la nuit ensemble.
Le lendemain, Marie se réveille aux côtés de cet homme, mais, petit détail, douze ans se sont écoulés, le couple est désormais marié et parents de jeunes enfants. Marie n'a aucun souvenir de ces années. Elle décide cependant de faire face seule à ce vide et de mener elle-même l'enquête sur cette vie qui lui échappe.

Fantastique, cauchemar, amnésie, maladie psychiatrique ? Le thème de l'absence à soi et l'oubli incompréhensif de sa propre existence devient un poncif des téléfilms et romans plus que médiocres. Ici, ce n'est pas le cas.
Le roman, entièrement narré par Marie (en focalisation interne donc, pour les puristes), livre peu à peu ses clefs. Le personnage découvre, auprès de ses proches, que, d'épouse et mère comblée, elle s'est soudain muée en ombre triste. La nouvelle Marie, amnésique, semble surprendre chacun, Pablo le premier, par son caractère retrouvé. Que s'est-il donc passé dans la trame de son existence pour provoquer pareil oubli ?
Tout en ménageant rythme et suspens, l'auteur mène une véritable interrogation sur le couple, les rêves de jeunesse qui s'évanouissent et les êtres qui changent.

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt, Actes Sud, 2007

jeudi 24 novembre 2011

Les Cubains, Pierre Desproges

"Une série de désastres ont frappé Cuba l'année dernière. Force nous est de lire la volonté de Dieu dont l'anticommunisme n'est un secret pour personne."

"Les Cubains" in Tout Desproges. Pierre Desproges.2008

mardi 22 novembre 2011

Blue Bay Palace, Natacha Appanah

Il y a quelques temps, ce blog présentait le troisième roman de l'écrivain Natacha Appanah, La Noce d'Anna.
Blue Bay Palace est son second livre. Bien loin de la France, il nous entraîne dans l'île Maurice, terre volcanique dont est originaire l'auteure.
Là aussi, c'est la voix d'une femme qui se fait entendre, celle de Maya, dix-neuf ans. Fille unique d'un couple issu des plus basses castes d'Inde, elle rêve de voyages et d'ascension sociale. Hors de question pour elle de trimer comme son père et toute sa communauté au Blue Bay Palace, hôtel de luxe pour touristes fortunés en quête d'exotisme. Nous ne sommes pas là dans un paysage de carte postale, mais bien dans les arrière-boutiques les plus humbles de l'île. Impensable également pour Maya de mener la vie de sa mère, en rupture avec sa famille et enfermée dans les automatismes domestiques. 


Contrasts. Photo : Sandy Kirchlechner. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais l'amour vient, comme souvent, contrarier ces plans. Maya rencontre Dave, patron du restaurant de l'hôtel, et une passion naît entre les jeunes gens. Mais l'un et l'autre sont issus de castes différentes, réminiscence vivante du système indien, et seuls les gestes volés, les après-midis d'amour cachés leur sont permis. Pourtant Maya veut croire qu'une union au grand jour est possible quitte pour cela à user de moyens la menant tout droit au chaos et à la folie.



Tout comme les autres romans de Natacha Appanah, Blue Bay Palace dépeint de façon très fine mouvements et sentiments de l'âme tourmentée. L'écriture nerveuse et la concision de l'œuvre (à peine une centaine de pages) miment l'urgence dans laquelle se trouve Maya, celle de retrouver son amant, celle de mettre fin à son désespoir.

Blue Bay Palace, Natacha Appanah, Gallimard, 2004

jeudi 17 novembre 2011

Oda a la tipografia, Pablo Neruda

Un extrait de l'Oda a la tipografia de Pablo Neruda, poème enchanteur par sa musicalité, déclaration d'amour à l'écriture vivante et inscrite dans le cours du monde.
Poème empli de souvenirs, qui avait ouvert un cycle d'animations sur la poésie calligraphiée, dans une vie antérieure.

Pero,
tipografía,
déjame
celebrarte
en la pureza
de tus
puros perfiles,
en la redoma
de la letra
O,
en el fresco
florero
de la
Y
griega,
en la
Q
de Quevedo
(cómo puede pasar
mí poesía
frente a esa letra
sin sentir el antiguo escalofrío
del sabio moribundo?),
a la azucena
multi
multiplicada
de la
V
de victoria,
en la
E
escalonada
para subir al cielo,
en la
Z
con su rostro de rayo,
en la P
anaranjada.

Amor,
amo
las letras
de tu pelo,
la
U
de tu mirada,
las
S
de tu talle.
En las hojas
de la joven primavera
relumbra el alfabeto
diamantino,
las esmeraldas
escriben tu nombre
con iniciales fresca del rocío.
Mi amor,
tu cabellera
profunda
como selva o diccionario
me cubre
con su totalidad
de idioma
rojo.
En todo,
en la estela
del gusano
se lee,
en la rosa se lee,
las raíces
están llenas de letras
retorcidas
por la humedad del bosque
y en el cielo
de Isla Negra, en la noche,
leo,
leo
en
el firmamento frío
de la costa,
intenso,
diáfano de hermosura,
desplegado,
con estrellas capitales
y minúsculas
y exclamaciones
de diamante helado,
leo, leo
en la noche de Chile
austral, perdido
en las celestes soledades
del cielo,
como en un libro
leo
todas
las aventuras
y en la hierba
leo,
leo
la verde, la arenosa
tipografía
de la tierra agreste,
leo
los navíos, los rostros
y las manos,
leo
en tu corazón
en donde
viven
entrelazados
la inicial
provinciana
de tu nombre
y
el arrecife
de mis apellidos.
Leo
tu frente,
leo
tu cabellera
y en el jazmín
las letras
escondidas
elevan
la incesante
primavera
hasta que yo descifro
la enterrada
puntuación
de la amapola
y la letra
escarlata
del estío :
son las exactas flores de mi canto.

Nuevas Odas elementales, Pablo Neruda, 1956

Traduction personnelle : 
Mais, typographie, laisse moi te célébrer dans la pureté de tes purs profils, dans le verre de ta lettre O, dans le frais vase à fleurs du Y grec, dans le Q de Quévédo (comment ma poésie peut-elle passer au devant de cette lettre sans sentir l'antique frisson du sage moribond ?), dans le lys multi multiplié du V de victoire, dans le E de l'échelle qui monte au ciel, dans le Z à la face d'éclair, dans le P orangé.
Amour, j'aime les lettres de tes cheveux, le U de ton regard, le S de ta taille. Sur les feuilles du jeune printemps étincelle l'alphabet de diamant, les émeraudes écrivent ton nom avec les initiales de la fraîche rosée.
Mon amour, ta chevelure profonde comme une forêt ou un dictionnaire me couvre de tout son langage rouge. Dans tout, dans le sillage du ver, on lit, dans la rose on lit, les racines sont pleines de lettres tordues par l'humidité de la forêt, et dans le ciel de l'Ile Noire, à la nuit, je lis, je lis, dans le firmament froid de la côte, intense, diaphane de beauté, déployé, aux étoiles capitales et minuscules, aux exclamations de diamant gelé, je lis, je lis, dans la nuit du Chili austral, perdu dans les célestes solitudes du ciel, comme dans un livre je lis toutes les aventures dans l'herbe je lis, je lis la typographie verte, de sable, de la terre agricole, je lis les navires, les visages et les mains, je lis en ton cœur là où vivent enlacés l'initiale provinciale de ton nom et le récif de mes noms.
Je lis ton front, je lis ta chevelure, et dans le jasmin les lettres cachées élèvent l'incessant printemps jusqu'à ce que je déchiffre la ponctuation enterrée du coquelicot, et la lettre écarlate de l'été : ce sont là les fleurs exactes de mon chant.


vendredi 11 novembre 2011

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy

Tout en poésie et en finesse, ce premier roman de Minh Tran Huy, romancière et journaliste franco-vietnamienne, était une excellente surprise de la rentrée littéraire 2007.
Epousant le point de vue de Lam, lycéenne aussi brillante que réservée, l'auteure aborde des sujets à la fois intimes et universels. En effet, la jeune fille, dont les parents ont fui le Viêt-Nam, rencontre Nam lors d'un séjour linguistique. Leurs origines communes lient les adolescents. Cependant, la souffrance du jeune homme, boat people arraché à ses parents, l'empêche de se confier tout à fait. Lam n'est pour lui qu'une sœur quand celle-ci espérerait davantage. Par cette relation et un voyage sur la terre de ses ancêtres, la jeune fille mesure ce qui la rapproche mais aussi l'éloigne du Viêt-Nam. Au sein du récit sont tissés les épisodes d'un conte asiatique que narrait autrefois Nam à sa sœur.


Ombre chinoise à la vietnamienne. Photo : Abracadapix Photography. CC : BY-NC-ND . Source : flickr


Profondément vietnamien, le récit fait pourtant sens pour chacun. Sont abordés les thèmes de l'adolescence, de l'amitié, de l'identité. Le roman touche aussi au politique quand il évoque l'immigration ou la terreur entretenue par le régime socialiste vietnamien. Mais jamais l'auteur ne se départit de subtilité. Bien plus que la description directe, ce sont les entrelacs des histoires singulières qui font affleurer émotion et réflexion.
Comme un écho, Minh Tran Huy a publié un recueil de contes vietnamiens, également chez Actes Sud.

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy, Actes Sud, 2007

jeudi 3 novembre 2011

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol

"Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’était les mots : car j’avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection, comme d’autres font pour les timbres.
J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent, quand j’étais seul, pour le plaisir de les entendre.
Or, dans les discours de l’oncle, il y en avait de tout nouveaux, et qui étaient délicieux : damasquiné, florilège, filigrane, ou grandioses : archiépiscopal, plénipotentiaire.
Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images."

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol, Pastorelly, 1957

Le concours organisé par Fanny m'a immédiatement fait penser à ce passage. Je l'ai lu petite et il m'a marquée au point d'en garder des souvenirs assez précis et d'avoir, un temps aussi, fait cette collection.







mardi 1 novembre 2011

Les Revenants, Laura Kasischke

L'oeuvre de Laura Kasischke, romancière et poétesse américaine, peint le portrait peu flatteur de la  middle class américaine. Femmes au foyer, lycéennes populaires, étudiants argentés.
Pourtant, cet univers lisse et ordonné se fendra peu à peu.
Laura Kasischke nous donne à voir un monde qui nous échappe, menacé par un danger latent. Cette intrusion néfaste est cependant l'oeuvre du quotidien et des rapports humains pervertis.

Les Revenants, dernier roman de l'écrivain, plus long et plus abouti que les précédents, trouve opportunément sa place dans nos lectures en cette période de Toussaint, Halloween et autres célébrations des disparus.

Le livre s'ouvre sur un prologue saisissant, inquiétant mais empreint de calme. Une nuit de pleine lune, une femme assiste à l'accident de voiture de deux jeunes gens. Pourtant, si la jeune fille est touchée, il n'y a aucune effusion de sang, son compagnon est indemne et serein.
Après ces quelques pages lapidaires posant magistralement le ton du roman, le lecteur apprend que la jeune accidentée, Nicole Werner, membre d'une sororité et étudiante modèle, a succombé à ses blessures. Craig, son petit ami, également étudiant, revient pourtant à l'université l'année suivante. Il continue d'y vivre avec Perry, son colocataire.
Mais la rumeur enfle, Nicole, ou plutôt son fantôme, aurait été aperçue sur le campus.

Se met en place un ballet de personnages rappelant pour beaucoup les figures des romans précédents de Laura Kasischke : le couple Nicole et Craig, Perry, Josie (membre de la sororité et amie de Nicole), Mira (anthropologue et professeur), Shelly (autre enseignante, témoin de l'accident), les familles des protagonistes. Des "enquêtes" parallèles se mettent en place afin de faire la lumière sur la mort de l'étudiante, qui se heurte à de nombreuses incohérences.
La trame générale ne saurait être davantage dévoilée, tant la construction du roman, éclatée temporellement entre l'avant et l'après-accident, elliptique, participe de l'intrigue et de la construction des personnages.


Ghost fear
Ghost fear. Photo : doug88888. CC : BY-NC. flickr



Une fois de plus, nous sommes plongés dans un univers américain typique. Laura Kasischke en maîtrise les différents prismes : peinture presque sociologique à la David Lodge du monde universitaire, topoï des teen-movies (entre mystérieuses fraternités et films d'épouvante), portraits de femmes au foyer et de familles en apparence heureuses. Le genre fantastique également est effleuré avec ses animaux et sa nature apparemment doués de pensées plus conscientes que celles des hommes. Mais, comme toujours chez Laura Kasischke, ce n'est qu'une voie de plus pour dépeindre la réalité la plus crue(lle).

Le fil conducteur de tous ces thèmes demeure l'omniprésence de la mort, que cela soit au travers des légendes urbaines de fantômes hantant le campus, de parents que l'on a pas vus disparaître, d'une soeur que l'on n'a jamais connue mais qu'on a su imaginer, de la médecine légale ou de l'étude anthropologique de rites funéraires. La fascination morbide est mise en scène. Les jeunes étudiants aiment à frôler ce point de non retour, pratiquant des rituels macabres, croyant côtoyer les défunts et se passionnant pour les cours dispensés à la morgue. Mais la mort n'est pas (seulement) là où on l'attend, là où on la craint ni comme on la pense. 

Omniprésence également de la dualité entre Eros et Thanatos : les personnages, bien souvent très typés, sont aussi des corps sexués, mus par le désir charnel et l'amour physique. Pulsion de désir et de vie qui ne les lie pas les uns aux autres mais entraîne tromperies, blessures et disparitions.

Pour finir, cette lecture par Marine Landrot (Télérama) donne un aperçu de l'écriture de Laura Kasischke en traduction, de son style imagé et fluide.
Les Revenants, Laura Kasischke, C. Bourgois, 2011

samedi 29 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

Sonia, quarante-deux ans, marie sa fille unique, Anna. Cette journée de noces, qui donne son titre au roman de Natacha Appanah, est narrée par la voix de ce personnage. Le mariage, loin d'être le prétexte à une histoire romantique, orchestre un retour mélancolique et parfois douloureux sur la vie de Sonia.
Ecrivain, mère célibataire, femme fantasque, Mauricienne d’origine et Lyonnaise d’adoption, Sonia revêt tous ces visages. En mariant sa fille, elle mesure ce qui les sépare. Le goût pour la rigueur et les convenances d’Anna heurte son indépendance d’esprit, et un mariage si jeune lui fait prendre peur, à elle qui n’a jamais su (voulu ?) retenir un homme.
Mais le roman est d’abord le récit d’un amour d’une mère pour sa fille, relation fusionnelle dans laquelle, vingt après, il faut laisser place à un autre.
Par petites touches, l’auteur dépeint cette journée de noces en la liant au passé des deux femmes, en y mettant au jour les craintes et pensées de Sonia. Certes c’est Anna qui se marie, mais c’est sa mère qui accède à un passage charnière de sa vie de femme au point de déclarer que les noces d’Anna sont “le plus beau jour de sa vie”.
Roman tout à la fois pudique et intimiste (sans verser dans l'autofiction pour autant), conté par la plume fine et brillante de son auteur, la Noce d’Anna est empreint d’une émotion diffuse qui nimbe ce beau portrait de femme.

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005

Second shooting. Photo : Turner and Moss. CC : BY-NC-ND. Source : flickr

jeudi 27 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

"Yves et Anna se chamaillent gentiment, ça me fait un cocon tout doux dans lequel je peux me tourner en boule, me rassurer. J'ai si peur de voir ma fille se marier à vingt-trois ans, j'ai peur, j'ai peur. Je voudrais lui dire de tout arrêter, que c'est pas grave, les fleurs, le château, tout ça, on te trouvera une plus jolie robe dans dix ans, c'est mieux de se marier avec des petites rides autour des yeux, on s'en fout des wedding planners, Alain s'en remettra, les invités aussi, on partira de Lyon, si tu veux, je serai avec toi, voyage un peu, fais la fête, fais la folle, perds pied, ne te marie pas. Pourquoi n'ai-je pas dit cela plus tôt ? Pourquoi n'ai-je pas été plus ferme, pourquoi n'ai-je pas tempêté, menacé ? Comment se fait-il que ma fille soit si différente de moi, que ses envies et ses désirs soient si éloignés des miens ?"

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005, p.70

dimanche 23 octobre 2011

Melancholia

Il ne faut pas aborder Melancholia en gardant en tête la sortie douteuse de son réalisateur Lars von Trier lors du dernier festival de cannes. Sortie dont certains pensent qu'elle lui a coûté la Palme d'or.
Pour ma part, je ne connais la filmographie de Lars von Trier que de loin et mon objectif n'est donc pas de présenter une analyse de Melancholia dans la vie et l'œuvre de son auteur.
Pictural et musical, ce sont assurément les adjectifs qui viennent à l'esprit dès les premières minutes du film. Enchaînement de tableaux animés à la photographie aussi sublime qu'angoissante, références empruntées aux préraphaélites et au symbolisme : mariée dérivant à la manière de l'Ophelia de Millais, puis se débatant dans des entraves, mère paniquée s'enfonçant dans la terre d'un green, vue nocturne éclairée par trois astres dont le plus impressionnant finira par pulvériser la Terre...
Après cette ouverture, portée par la musique wagnérienne de l'opéra Tristan und Isolde (thème leitmotiv du film), Lars von Trier nous livre un diptyque. Les deux parties, d'égale longueur, portent le nom des deux sœurs du film, Justine et Claire, opposées et complémentaires, blonde et brune, irrationnelle et cartésienne, qui s'aiment et se haïssent tout à la fois.
Le premier volet du diptyque rompt radicalement avec l'esthétisme du prologue. On bascule tout à coup dans le réalisme voire la légèreté, caméra à l'épaule : c'est le mariage de Justine et la limousine des jeunes époux ne peut accéder au lieu de la réception, le manoir de Claire, à cause d'un sentier étriqué. S'ensuit un huis-clos familial, digne des comédies de mœurs : mère hostile au mariage, père fantasque et immature, beau-frère grippe-sou, patron envahissant... le tout dans une propriété imposante, hors du monde et du quotidien.
Cependant, le malaise instillé par l'ouverture du film se répand peu à peu dans ce drame familial pourtant d'abord bien différent.
L'opposition entre les sœurs se fait jour. Alors que Justine sombre au fil de la soirée dans une dépression qu'elle semble déjà connaître, refuse les conventions, s'échappe mentalement puis physiquement de la noce, Claire, l'organisatrice rationnelle, campe sur la bienséance, se montre aussi forte qu'assurée. A l'aube Justine a tout perdu, époux, emploi, famille, à l'exception de sa sœur.
A cette déliquescence sociale et mentale s'ajoutent des détails troublants : les "fils laineux" décrits par Justine pour évoquer son mal-être, une mystérieuse étoile, une mariée qui se laisse métaphoriquement couler. Autant d'indices figurant dans le prologue qui donnent à penser que cette ouverture magistrale était avant tout le sommaire de l'œuvre. L'issue fatale semble se profiler, inéluctablement.

  © Les Films du Losange
La seconde partie adopte un autre ton. Les invités sont partis, le manoir n'est plus habité que par Claire, son compagnon et son fils ainsi que par Justine. La dépression a envahi la jeune femme, prostrée et incapable même de se nourrir. Dans ce cadre familial restreint, le cataclysme se prépare.
La fin du monde n'a ici rien à voir avec une production hollywoodienne. Nulle scène de foule paniquée ou de monument détruit, nul discours des autorités exhortant à la prière (grand classique du genre), nulle vue cosmique avec force effets spéciaux suivant le parcours de l'astre Melancholia vers la Terre, tableau réservé à l'ouverture. Tout se déroule à huis-clos et l'on oscille entre les réactions des personnages : science rassurante, crainte, résignation.
Le rapport de force entre les sœurs s'inverse alors. Claire a tout à perdre, son futur et son enfant, elle s'enfonce dans la peur de mourir. Justine au contraire a fini de sombrer. Persuadée que "la vie sur Terre est mauvaise", elle ne craint aucunement l'apocalypse et paraît même désirer l'arrivée de cette planète Melancholia qui, jusque dans son nom, incarne sa tristesse et sa volonté de destruction. C'est elle qui saura comment rassurer son neveu et diriger sa sœur à l'ultime moment.
Entre ces deux portraits de femmes, magnifiquement interprétées par Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg, l'enfant de Claire, fils et neveu, plus clairvoyant que les adultes. N'est-ce pas lui qui, dès la réception calamiteuse de Justine, sait qu'il doit se raccrocher non pas à sa mère ni à son père, mais à sa tante "steelbreaker" ("capable de rompre l'acier") ?
Melancholia est un film étrange, esthétique et inquiétant, riche de plusieurs niveaux de sens et de multiples références. Film qui pose de nombreuses questions sans jamais y répondre : est-on dans le fantastique ou la métaphore pure, que signifie ce 19e trou sur le parcours de golf, pourquoi le domaine de Claire devient-il soudain infranchissable ? Film sur l'apocalypse peut-être, mais surtout sur la manière d'être au monde et aux autres. Enfin, film qui sonne et laisse le spectateur KO dans les premières minutes, silencieuses, du générique de fin.

Un film de Lars von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsboutg, Kiefer Sutherland, John Hurt, Charlotte Rampling


Sortie : 10 août 2011

jeudi 20 octobre 2011

Rêver en cubain, Cristina Garcia

"Herminia fait signe à Felicia depuis une petite porte de la maison délabrée. Elle porte un chemisier jaune dont le col a l'éclat de la lune absente. Ses bras noirs et ronds agitent l'obscurité.
"Dépêche-toi ! La Madrina est prête !" (...)
"Bienvenida, hija !", l'accueille la Madrina, d'une voix qu'a éraillé le dévouement aux infortunés. "Nous t'attendions."
Les paumes tournées vers le haut, elle décrit un arc de cercle autour d'elle avec ses bras. Son visage est satiné de transpiration comme un duvet d'amande sous un turban de coton blanc ; la blouse de dentelle qui lui dégage les épaules laisse voir à la naissance du cou deux grains de beauté identiques, aussi gros et aussi noirs qu'un scarabée. Des jupes de gaze superposées, d'une finesse de membrane, frôlent ses pieds, nus sur le sol en ciment froid. La pièce vert glauque, au plafond bas, ondoie dans les flammes et l'encens de cent cierges.
Contre le mur du fond préside une statue d'ébène de Santa Barbara, la Reine Noire. Des offrandes de pommes et de bananes sont déposées à ses pieds. Sur les autels des autres saints et dieux s'accumulent des oblats odorants : du maïs grillé, des pièces de monnaie, et un cigare aromatique pour Saint-Lazare, protecteur des paralytiques ; de la noix de coco et de la kola amère pour Obatala, roi du Drap Blanc ; des ignames rôties, du vin de palme et un sac de sel pour Oggun, patron des métaux.
Au premier plan, Ellegua, dieu des carrefours, habite les œufs d'argile dans neuf jattes de tailles diverses. Les œufs ont des yeux et des bouches en cauris et macèrent dans un élixir d'herbes et d'eau bénite. Quatre métisses, vêtues de jupes et de tabliers à carreaux,prient agenouillées devant les autels. Un homme, pur Yoruba d'un noir bleuté, se tient silencieux au milieu de la pièce coiffé d'un fez en coton amidonné (...).
-Ellegua demande une chèvre, dit le santero en remuant à peine les lèvres. (...)
La Madrina rassemble les fidèles autour de Felicia. Elles l'entourent de guirlandes, de perles de couleur et lui caressent le visage et les paupières avec des branches de romarin. Le santero revient avec la chèvre, dont la bouche et les oreilles sont ficelées. Felicia prend une bouchée de noix de coco râpée et la crache au visage de la chèvre, lui baisant les oreilles tandis qu'elle geint doucement. Felicia frotte ses seins contre le museau de l'animal. "Kosi iku, kosi arun, kosi araye", chantent les femmes.
Le santero fait passer la chèvre par-dessus les offrandes et lui perce le cou d'un geste vif, avec un couteau de boucher, en orientant le flot de sang sur les œufs en argile. La chèvre frémit puis cesse de bouger. Le santero lui agite une boîte de sel au-dessus de la tête, puis verse du miel sur l'offrande."

Rêver en cubain, Cristina Garcia, Denoël, 1993, pp.28-30. Traduction Geneviève Doz

Résumé : La vie de Celia Almeida, révolutionnaire cubaine convaincue et de ses enfants : Felicia, la santera mangeuse d'hommes, Lourdes, l'Américaine d'adoption en rupture avec ses origines et mère de Pilar, adolescente nostalgique de Cuba, Javier, marié à une Européenne. L'histoire de Cuba et de ses habitants, de leurs rapports à la Révolution de Castro et à leur pays d'origine.
Dans ce passage, Felicia tente, par la santeria, de retrouver la paix avec l'esprit de son père Jorge del Pino, mort aux Etats-Unis.

mardi 11 octobre 2011

Chico et Rita

La Havane des années 2000, le vieux Chico, cireur de chaussures pour touristes, survit dans les quartiers du centre minés par le délabrement et le quotidien difficile. Seule l'écoute d'anciennes mélodies de jazz sur son poste de radio antédiluvien lui redonne le sourire et il se souvient.

La Havane à la fin des années quarante, à l'époque où Cuba est encore le bordel des Etats-Unis, où les hôtels de la mafia côtoient les boutiques Rolex et Chevrolet dans les rues de l'île. L'époque aussi où la discrimination et le racisme s'affichent.

Chico est un jeune pianiste de jazz qui rêve d'une carrière américaine, espoir que tente de réaliser son acolyte Ramon. Quand Chico rencontre Rita, chanteuse métisse aussi sensuelle que l'était Jessica Rabbit (car on parle d'animation), c'est le coup de foudre dans la plus pure tradition hollywoodienne. Mais si la passion, musicale et amoureuse, est immédiate, leur relation sera faite de déchirements. Lassée des infidélités de son amant, Rita part pour les Etats-Unis et parvient rapidement au faîte de la gloire. Entre New-York, Paris, Hollywood et la Havane désormais gouvernée par le Che et Castro, Chico la suit, la retrouve, la perd de nouveau.

Chico et Rita est un film d'animation "pour adultes", comprenez par là qu'on y voit des scènes très sensuelles, d'intimité et de danse. La technique de dessin, artisanale, rend merveilleusement compte de ces mouvements. Les décors et les atmosphères également sont criants de vérité, les réalisateurs ayant travaillé à partir de photographies d'époque.

L'histoire tout entière est portée par la musique, afro-cubaine d'abord (quel bonheur de voir chanter et danser un guaguanco) mais surtout jazz. Le film est d'ailleurs librement inspiré de la vie du musicien Bebo Valdes (qui signe aussi la BO). Enfin le film rend hommage brillamment aux codes cinématographiques hollywoodiens, tant dans le dessin que dans les personnages et les références. Mais il reste néanmoins aussi cubain que ses personnages, capables d'abandonner une réception mondaine pour déguster les fameux frijoles dans une arrière-cuisine.

Chico et Rita a été primé au festival d'animation d'Annecy 2011. Le story-board existe également sous forme de bande dessinée, chez Denöel Graphic.

Cantante en la Habana vieja. Photo : Sam Kelly. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
Film d'animation réalisé en 2010 par Fernando Trueba, Javier Mariscal, Tono Errando

samedi 1 octobre 2011

Medianeras

Buenos Aires, une mégalopole comme il en existe partout dans le monde aujourd’hui. Avec son lot de névroses, de communication (faussement) simplifiée par les médias et réseaux sociaux, d’inconnus qui se croisent sans cesse et qui se complèteraient si bien, s’ils voulaient bien sortir un peu de leur tchat et de leurs sites de rencontre si vains. Les medianeras incarnent parfaitement l’architecture urbaine sans âme : ce sont les murs mitoyens et aveugles des immeubles derrière lesquels vivent retranchés, souvent dans de minuscules appartements, les citadins esseulés. Studios totalement désordonnés qui reflètent la confusion des êtres.
Chercher l’âme sœur dans un tel contexte revient à se replonger dans un “Où est Charlie ?” (“Donde esta Wally ?” en Argentine), livre préféré de Mariana, l’une des protagonistes du film. Elle est architecte au chômage, et aménage des vitrines de magasins en attendant. Un peu perdue et phobique, elle sort d’une relation de quatre ans dont elle a su très vite qu’elle ne lui convenait pas. Dans l’immeuble d’en face, séparé d’elle par ces fameuses medianeras vit Martin (et sosie d’Alexandre Astier), hypocondriaque, agoraphobe et web-designer.
Evidemment, comme dans toute comédie romantique, le spectateur sait comment l’histoire va finir. Mais le ton du film, à la fois léger, grinçant et ironique, l’espace urbain mis en scène et les jolies trouvailles narratives et visuelles du réalisateur Gustavo Taretto permettent de s’attacher et de s’identifier très vite aux personnages (certes, surtout quand on a le même âge, les mêmes déboires, voire des ex avec les mêmes prénoms). On n’assistera pas aux traditionnels rencontre, rendez-vous manqués, rupture et réconciliation des comédies romantiques. On suit au contraire Mariana et Martin en parallèle jusqu’à ce que…


Un film de Gustavo Taretto, avec Pilar Lopez de Avala, Inés Efron, Javier Drolas.
Sortie : 1 juin 2011

vendredi 30 septembre 2011

Le Passage à niveau, Philippe Routier

"La générosité des femmes est étendue mais clôturée. Elles savent donner, avec une égale clémence, plusieurs chances aux hommes. Mais la toute dernière est précisément numérotée et enregistrée comme telle dans leur boîte crânienne. Si le mâle, dans l'hébétude saturnienne qui est l'autre nom de son confort psychologique, ne la saisit pas, la femme déclare alors avec fermeté la rupture de stock et rien alors ne peut plus la décider à retourner vérifier en fond de magasin s'il ne resterait pas un petit quelque chose."
Le Passage à niveau, Philippe Routier, Stock, 2006, p. 98

Amorosa soledad

Soledad est une jeune femme argentine, de Buenos Aires, qui n’a pourtant rien à envier à Woody Allen. Un peu névrosée et hypocondriaque, elle se laisse aisément submerger par tout imprévu du quotidien : des toilettes bouchées, une porte claquée et c’est son univers qui s’effondre.
Dans ce sens, le nom de la boutique d’artisanat/déco dans laquelle elle travaille, la esperanza, sonne comme une ironie tragique, car c’est bien l’espoir qui semble lui faire défaut.
Le jour où elle rompt avec Nicolas, musicien bohême et peu versé dans la vie de couple rangée, Soledad décide de faire honneur à son prénom. Les trois ans à venir (au moins), elle fuira tout contact masculin. Evidemment rien ne se passe comme prévu et il ne lui faut que quelques jours pour rencontrer l’antithèse parfaite de son ex (à ceci près qu’il s’appelle Nicolas) et commencer à sortir avec lui.
Amorosa Soledad est bien une comédie romantique, naïve et drôle, avec son lot de doutes, de fuites, de retrouvailles (et de meilleur ami gay aussi). Mais à nos yeux et oreilles européens, elle distille un charme particulier, loin des standards du cinéma anglo-saxon. Ajoutons à cela le charmant chuintement de Buenos Aires et tous ses chamados (llamados) réclamés, impromptus ou attendus, Soledad passant sa vie au téléphone. La prestation de l’actrice Ines Efron, actrice à l’allure juvénile et lunaire, y est également pour beaucoup.
Comédie légère certes, mais qui vise juste aussi parfois. Le sentiment d’inadéquation à soi et aux autres que ressent la jeune femme affleure de façon de presque douloureuse, et non plus gentiment amusante, quand Soledad s’effondre devant son petit ami en lui confiant qu’en aimant, elle a surtout le sentiment de se perdre elle-même.

Un film de Martin Carranza et Victoria Galardi, avec Inés Efron