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mercredi 22 avril 2015

L'Architecte du sultan, Elif Shafak

Istanbul au XVIe siècle.
Dans cette cité cosmopolite, centre culturel du monde, arrive par hasard Jahan, cornac "malgré lui" de douze ans.

Il accompagne un éléphanteau blanc, qui doit être offert au Sultan Soliman le Magnifique.
D'où vient-il ? Cela reste mystérieux, d'autant que le garçon possède un goût pour les mensonges et les jolies histoires.

Jahan se lie bientôt avec la fille du Sultan, au grand désespoir de sa nourrice. Il éprouvera les premiers émois amoureux.
Il est également remarqué par le grand architecte Sinan, à qui l'on doit les plus majestueuses constructions d'Istanbul, et devient son apprenti.

L'Architecte du sultan nous mène dans les ruelles et les arrière-cours d'une ville en pleine effervescence, carrefour des religions et des civilisations occidentales et orientales. On touche du doigt les débats intellectuels de l'époque et le quotidien à Istanbul. On observe la cité en train de se construire et l'on est plongé au coeur des intrigues de cour.

Jahan côtoie des personnages divers, comme Sinan son père de substitution, ou le chef des Gitans, toujours présent pour le sortir d'un mauvais pas, et bien sûr son éléphant, avec lequel il entretient une relation d'affection très touchante.

Le roman est à la fois une oeuvre historique, bercée d'une large part de fiction, et un conte oriental, clin d'oeil aux Mille et une nuits. Parfois il vire au genre policier et au roman d'aventures.

Mosquée de Soliman - Süleymaniye Camii - extérieur. De : stephanemartin. CC : BY-SA. Source : flickr

Ce n'est cependant pas le roman d'Elif Shafak que j'ai préféré. Le personnage de Jahan semble ne pas évoluer, portant un regard toujours aussi naïf sur les gens et les évènements, même après des décennies. L'aspect initiatique demeure donc limité. De même, les interrogations spirituelles ou les quêtes d'identité sont moins approfondies que dans d'autres de ses oeuvres, à l'exception des dernières pages.

Toutefois l'Architecte du Sultan demeure un roman dépaysant, très riche et documenté, à la lecture plaisante. Il a le mérite de peindre la période de la Renaissance au sein de l'Empire ottoman et de la rendre vivante. Je remercie les éditions Flammarion et Babelio pour cette découverte.

L'Architecte du sultan, Elif Shafak (traduit de l'anglais-Turquie-par Dominique Goy-Blanquet), Flammarion, 2015


lundi 11 juin 2012

Sept Jours à la Havane

Sur le modèle de deux précédents, à Paris et à New-York, sept réalisateurs composent un film de sept courts métrages autour d'une ville, ici la capitale cubaine.
Chacune de ces petites œuvres suit un jour de la semaine et adopte un ton différent.

  • El Yuma. A Cuba, un yuma est un étranger, surtout américain. Ici, il s'agit d'un jeune acteur de passage à Cuba. Il se plonge dans les nuits havanaises et leur milieu interlope et rencontre une ravissante jeune femme.
  • Jam session. On accompagne Emir Kusturica (dans son propre rôle). Le réalisateur venu chercher un prix à la Havane finit la soirée avec son chauffeur, sur fond de musique et de rhum.
  • La Tentacion de Cecilia. Cecilia est une chanteuse talentueuse, mais sans avenir artistique sur son île. Un impresario espagnol lui promet amour et gloire (la beauté, elle l'a déjà), si elle le suit à Madrid. Va-t-elle se laisser séduire ou rester aux côtés de son amant qui ne rêve que de fuite aux États-Unis ?
  • Diary of a beginner. Elia Suleiman, diplomate palestinien, est en mission à l'ambassade de la Havane. Perdu dans cette ville inconnue, dans un pays dont il ignore la langue et les codes, il ne peut qu'observer la vie cubaine, toujours en retrait.
  • Ritual. Une jeune fille, soupçonnée par ses parents d'avoir une relation homosexuelle, doit subir une cérémonie nocturne et muette au fin fond d'une forêt.
  • Dulce Amargo. Dans le quartier du Vedado, une famille lutte quotidiennement pour joindre les deux bouts. L'histoire se noue autour de la mère, pâtissière au noir, qui doit confectionner tant bien que mal un gâteau de commande pour le soir même. Entre les coupures d'électricité, les produits qui manquent et le départ d'amis pour l'étranger, la journée se déroule à un rythme frénétique.
  • La Fuente. Au coeur de la Habana vieja, aussi vivante que délabrée, une vieille femme rêve d'une fête dédiée à Oshun, déesse assimilée à la Vierge et symbole de la féminité. Elle impose à tout son immeuble de se mobiliser pour organiser les festivités.


Sept Jours à la Havane nous donne à voir, à entendre et à sentir presque différentes ambiances de la ville. Nous parcourons ainsi plusieurs lieux touristiques, l'inévitable Malecon, des quartiers divers depuis la 5e avenue huppée de Kohly jusqu'à la populaire Habana vieja en passant par le résidentiel Vedado. Toutes les histoires sont liées entre elles par des personnages et des situations, rendant ainsi l'ensemble plus cohérent.

Les courts métrages se présentent comme des tranches de vie, respectant toute une unité de temps (une journée ou une nuit). Elles sont à la fois vues par  le regard des étrangers, souvent peu aguerris à la réalité havanaise, voire totalement perdus : savoureux film d'Elia Suleiman, sans parole ou presque par la force des choses qui tire sa force comique du décalage entre le personnage et son environnement, se rapprochant ainsi des films muets. Mais elles sont aussi vécues et perçues par les Cubains, notamment dans les derniers courts métrages.

"Clichés" ai-je lu dans de nombreuses critiques. Cela me paraît discutable. Certes les étrangers représentés logent tous à l'hôtel Nacional ou au Riviera, s'enivrent de rhum et de mulatas au bord du Malecon un cigare à la bouche. Mais n'est-ce pas là justement une façon de montrer combien la vision extérieure sur le pays est étriquée ? De plus ces Yumas côtoient des Cubains sans toujours comprendre leur comportement et leur mentalité. Les Havanais vivent à leurs côtés, expriment leurs espoirs et leurs déceptions, doivent composer avec leur vie complexe.

La solidarité entre générations et entre voisins, le système D, les coupures d'électricité et d'eau, la prostitution plus ou moins masquée, les fêtes où l'on se libère du quotidien, le culte des orishas apparaissent toujours, clairement ou en filigrane, selon les films. Mais pour qui connaît un peu Cuba, ce ne sont pas là seulement des lieux communs, mais aussi une réalité quotidienne.

Un film enfin qui ne se mêlerait pas de politique...(d'ailleurs pourquoi un film sur Cuba devrait-il forcément se muer en pamphlet contre le régime castriste ?). Là encore, on peut émettre des réserves à cette assertion.
Sept Jours à la Havane nous montre des jeunes filles prêtes à tout pour quelques pesos, des difficultés à simplement vivre correctement. Aucune critique vraiment dans cet ingénieur qui déclare préférer faire le taxi, ce médecin qui cumule les métiers illégaux pour survivre, ces balseros désespérés, ou ce discours fleuve de Castro qui scande le film de Suleiman et devient aussi vain que ridicule ?
Tout cela n'est certes pas le sujet principal des courts métrages, mais on ne peut nier la toile politique.

Pour finir sur une note plus gaie, Sept Jours à la Havane remplira de joie les amateurs de musique cubaine. On y entend sans cesse salsa, son, reggaeton et rumba, avec même quelques incursions dans la nueva trova. A noter la présence d'Alexander Abreu (Habana D'Primera) dans l'une des histoires.

El Capitolio, La Havane

Un film de Benicio del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem, Elia Suleiman, Gaspar Noé, Juan Carlos Tabío et Laurent Cantet. 
Sortie le 30 mai 2012.
Sept Jours à la Havane a été présenté au festival de Cannes 2012 dans la sélection Un Certain Regard.

lundi 7 mai 2012

El Chino


Profitons de l'enthousiasme humaniste de ces dernières heures pour évoquer un joli film argentin. Il passera sans doute inaperçu faute de salles pour le distribuer.

Jun, jeune homme chinois, voit mourir sous ses yeux sa fiancée, écrasée par une vache littéralement tombée du ciel. Il se retrouve alors en Argentine, sur les traces d'un vieil oncle, désormais sa seule famille. Mais Jun ne parle pas un mot d'espagnol et se fait rapidement dérober ses quelques biens. Heureusement (?) pour lui il croise la route de Roberto, un droguiste misanthrope et maniaque.
Mais ce dernier, s'il ne peut souffrir bien longtemps la compagnie de ses semblables, est aussi un homme droit. Ne concevant pas d'abandonner le jeune étranger à son triste sort, il l'accueille dans sa boutique de Buenos Aires, lui fait une place dans sa maison et tente de retrouver sa famille (avant tout pour se débarrasser de lui, il est vrai). Il va essayer de supporter ce garçon, très gentil mais un peu encombrant, qui perturbe ses habitudes.
Jun et Roberto ne parlent pas la même langue, ont des caractères aux antipodes l'un de l'autre, Cette distance est renforcée, pour le spectateur, par le fait que les paroles de Jun ne sont jamais sous-titrées ni traduites. Comme Roberto, on ne le comprend que par bribes. Cependant les deux hommes finissent tout de même par s'entendre et par influer sur le cours de leurs existences mutuelles. Leur amitié naissante est également encouragée par la charmante Mari, voisine amoureuse de Ricardo. Il ne cesse de la repousser mais elle insiste avec raison car la carapace gagne à être percée.

El Chino brode sur un sujet rebattu au cinéma, la rencontre improbable de deux personnalités aussi éloignées que possible qui parviennent cependant à nouer des liens forts. Mais le film distille un charme qui fonctionne. Au premier abord, la comédie est charmante, entre situations cocasses, quiproquos et caractères amusants. Mais on sourit plus qu'on ne rit dans cette histoire, et El Chino aborde en fait des thèmes comme le destin, le sens de la vie ou la place des sentiments.
Un film dans lequel les avions et les vaches font et défont les couples et les familles.

Un film de Sebastian Borensztein, avec Ricardo Darin, Ignacio Huang, Muriel Santa Ana.
Sortie : 8 février 2012

vendredi 11 novembre 2011

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy

Tout en poésie et en finesse, ce premier roman de Minh Tran Huy, romancière et journaliste franco-vietnamienne, était une excellente surprise de la rentrée littéraire 2007.
Epousant le point de vue de Lam, lycéenne aussi brillante que réservée, l'auteure aborde des sujets à la fois intimes et universels. En effet, la jeune fille, dont les parents ont fui le Viêt-Nam, rencontre Nam lors d'un séjour linguistique. Leurs origines communes lient les adolescents. Cependant, la souffrance du jeune homme, boat people arraché à ses parents, l'empêche de se confier tout à fait. Lam n'est pour lui qu'une sœur quand celle-ci espérerait davantage. Par cette relation et un voyage sur la terre de ses ancêtres, la jeune fille mesure ce qui la rapproche mais aussi l'éloigne du Viêt-Nam. Au sein du récit sont tissés les épisodes d'un conte asiatique que narrait autrefois Nam à sa sœur.


Ombre chinoise à la vietnamienne. Photo : Abracadapix Photography. CC : BY-NC-ND . Source : flickr


Profondément vietnamien, le récit fait pourtant sens pour chacun. Sont abordés les thèmes de l'adolescence, de l'amitié, de l'identité. Le roman touche aussi au politique quand il évoque l'immigration ou la terreur entretenue par le régime socialiste vietnamien. Mais jamais l'auteur ne se départit de subtilité. Bien plus que la description directe, ce sont les entrelacs des histoires singulières qui font affleurer émotion et réflexion.
Comme un écho, Minh Tran Huy a publié un recueil de contes vietnamiens, également chez Actes Sud.

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy, Actes Sud, 2007