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mardi 19 août 2014

Je t'écoute, Federica De Paolis

Téléphone sur cour…pour reprendre le célèbre titre d’Hitchcock.

Diego, globe-trotter pour guides de voyage, doit rentrer précipitamment en Italie. Souffrant des yeux, il passe ses journées dans l’appartement familial. Il se rend vite compte que la ligne téléphonique fonctionne étrangement : Diego peut écouter toutes les conversations de ses voisins.

Il n’est pas ici question de meurtres, mais de plongée dans l’intimité des autres.

Diego prend conscience des souffrances qu’il côtoie sans même le savoir : couples en déroute, malades qui se cachent, adolescentes anorexiques… Incapable de rester insensible à ce qu’il entend, le jeune homme cherche à intervenir dans ces existences qu’il découvre.

Hold all my calls. De : Furryscaly. CC : BY-SA. Source : flickr

La rencontre avec la mystérieuse  et fragile Agnese sera un point de bascule. Diego renouera avec sa sœur partie vivre aux Etats-Unis et découvrira les secrets de sa propre famille.


Ce roman possède une atmosphère très particulière, assez mélancolique tout en étant ancrée dans le quotidien. Les êtres se cherchent, se frôlent et se touchent, parfois en des scènes très crues, en fait à la recherche d’eux-mêmes.

Je t'écoute, Federica De Paolis, traduit de l'italien par Françoise Liffran, Grasset, 2012

mercredi 2 avril 2014

Le Roman du café, Pascal Marmet

Un livre pour les amateurs de café mais pas seulement...


Julien a 20 ans. Aveugle depuis l'enfance, il a été élevé tant bien que mal par son grand-père torréfacteur. le vieil homme ne laisse rien passer à son petit-fils, qu'il tient pour responsable de la mort de sa mère. Il le met dehors quand Julien ose vanter les mérites d'une célèbre marque en capsules.
Julien se réfugie chez son amie Johanna, jeune femme exubérante qui le mène sur les routes du café de Paris au Costa Rica en passant par la luxuriance du Brésil.



N'étant pas moi-même amatrice de café, j'ai eu presque envie d'en déguster tant les saveurs et les sensations liées à cette boisson sont bien décrites. L'auteur en est amoureux, cela se perçoit. Il l'évoque comme un bon vin, une annexe est même dédiée au vocabulaire de la dégustation.
Il s'agit également d'un ouvrage très didactique autour de l'histoire du café, de son économie et des enjeux géopolitiques qui lui sont liées. On apprend beaucoup sur les lieux du café et le marketing récemment développé (what else ?).

Café, granos de café. De : hdaniel. CC : BY-SA. Source : flickr



J'aurais plus de réserve cependant sur l'aspect romanesque. La fluidité et la précision de l'écriture attachées aux anecdotes contant l'aventure du café, aux émois des sens provoqués par ce grain noir ne se retrouvent pas dans la peinture des personnages et de leurs relations. Les idées sont intéressantes mais les traits grossiers et les ressorts narratifs parfois éculés. 



Cependant, ce documentaire masqué reste d'une lecture agréable pour qui veut mieux connaître le café sans avoir l'impression de lire une encyclopédie.


Le Roman du café, Pascal Marmet, Editions du Rocher, 2014

dimanche 26 janvier 2014

Le Poids du secret, Aki Shimazaki

Merveilleuse lecture que celle de ce roman en cinq actes écrit en langue française mais empreint d'une poésie toute asiatique. Son auteure est d'ailleurs elle-même entre Québec et Japon.

Il faut lire les cinq courts volumes d'un seul tenant, dans l'ordre voulu par Aki Shimazaki, pour voir se mettre en place intrigues et caractères tel un puzzle narratif.
L'histoire de cette pentalogie est construite autour de secrets pesant sur plusieurs générations d'une même famille dans le Japon du XXè siècle. Elle nous est contée selon plusieurs points de vue, au rythme des mensonges et des découvertes de chacun.

Le noeud originel, qui ouvre le premier tome Tsubaki, est la relation amoureuse et incestueuse de Yukiko et Yukio, frères et soeurs qui s'ignorent, à l'aube de la catastrophe de Nagasaki. L'on suit la liaison adultère entretenue par M.Horibe, père des deux adolescents, avec la mère de Yukio.

Les romans suivants constituent un retour en arrière, dans les premières années du siècle.
La narration adopte le point de vue de Yukio, spectateur impuissant de la tristesse maternelle, enfant illégitime puis amoureux éconduit. Ensuite c'est l'histoire de sa mère, Mariko Kanazawa née Coréenne et orpheline suite au tremblement de terre de 1923, qui est contée. Jeune fille séduite mais abandonnée à cause des convenances sociales, elle épouse le collègue de son ancien amant. Manquait une vision pour parachever le tableau, celle de l'époux de Mariko et père adoptif de Yukio. M. Takahashi, homme généreux et aimant, se révèlera lui aussi enferré dans un secret de filiation qu'il ne percera que sur le tard. Il narre l'histoire de sa famille et son amour pour Mariko et son enfant dans le tome 4.

Progressivement, nous revenons à l'époque contemporaine. Le volume 1 mettait en scène Namiko, fille de Yukiko, découvrant les secrets de sa mère à l'âge adulte via une lettre post-mortem. Le dernier volume instaure également un dialogue entre générations, entre une Mariko mourante et sa petite-fille à la veille de sa vie de femme.

Plusieurs niveaux de lecture transparaissent dans cette oeuvre. 
La trame historique japonaise est omniprésente et entre en résonance avec les affres personnels vécus par les personnages : tremblement de terre de 1923, Seconde guerre mondiale, de la politique expansionniste du Japon jusqu'aux désastres des bombes atomiques en passant par les liens avec la Russie. Ces évènements sont aussi prétextes à mettre en scène des réalités sociales : place des femmes, surtout célibataires, des enfants naturels, des étrangers, mariages arrangés, classes sociales.

Le roman trouve aussi toute sa profondeur en mettant en scène la spiritualité japonaise. Le shintoïsme, le bouddhisme et le catholicisme sont explicitement évoqués. Cependant, il m'a semblé que leur présence se manifeste surtout en filigrane. 
Ainsi la nature est un élément prépondérant de l'oeuvre. Elle fait sens dans l'économie du récit : les hirondelles, les fleurs, les coquillages et les lucioles qui donnent leurs noms aux différents volumes sont également des ressorts narratifs.
Leur rôle allégorique est plus prégnant. En effet ces éléments sont de véritables leitmotive : ils deviennent des prénoms ou des surnoms, révélant ainsi des personnalités, des scènes se répètent (la cueillette des fleurs dans une nature salvatrice, le jeu des coquillages ne pouvant s'unir parfaitement qu'une fois) créant des liens entre générations. D'une manière générale, la nature et ses éléments fondamentaux scandent les étapes du roman et l'évolution psychique des pesonnages : cours d'eau, feu des bombes, vent, campagne et forêt. L'utilisation récurrente de termes japonais met en valeur ces thèmes.
Cette spiritualité, jamais démonstrative, s'accompagne d'allusions aux âmes, qui semblent toujours réunies à travers les ans, à l'au-delà et à la réincarnation.

Tsubaki at Inogashira Park, de Akihito Fujii. Source : flickr. CC : BY-SA

Une lecture psychanalytique me paraît également intéressante.
Les théories de la psychogénéalogie sont au centre du roman, les situations se répétent : paternité impossible, subie ou choisie, enfants abandonnés, fratries séparées, jeunes filles recherchant un homme plus âgé et abandonnées, question de l'origine, amours impossibles en opposition avec les unions raisonnables voire arrangées. La prédominance des rêves comme révélateurs de la psyché des personnages est également un thème profondément psychanalytique.
Cependant, ces noeuds finissent par se résoudre au fil du temps : par le meurtre du père, par le recul analytique des dernières générations et surtout par la révélation des vérités cachées.

Toutes ces pistes m'ont permis de mieux comprendre pourquoi le Poids du secret s'attache surtout à la branche "illégitime" de la famille, celle de Yukio. Seule Yukiko, à travers son amour incestueux et son parricide, est mise en avant dans sa lignée. Peut-être est-ce aussi car la jeune femme une fois mariée a littéralement et symboliquement fui son univers familial et national : elle et son mari ont quitté le Japon, Namiko a suivi ses traces en fondant sa propre famille avec un Américain. D'ailleurs c'est en retournant sur la terre de ses ancêtres que cette dernière prendra pleinement conscience de ces fameux secrets.

Une oeuvre très riche dont je n'ai pas exploité tous les sens, faute d'une connaissance assez vaste de la culture japonaise.
Les secrets sont racontés via une écriture fluide et calme, malgré les horreurs mises en scène. Cela engendre de prime abord une impression de distance, voire de froideur, qui ne doit pas décourager. En effet, c'est peu à peu que l'oeuvre se dévoile, par le jeu des images, des répétitions, et déploie toute sa poésie.

Le Poids du secret, de Aki Shimazaki, Actes sud, 2005-2009 (Lemeac, 1999-2004)

mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

mardi 24 septembre 2013

Salé sucré

Un festival de saveurs et un entrecroisement de cuisine et relations humaines.

Dans la Taipei moderne Monsieur Chu est un cuisinier hors pair, symbole de la tradition chinoise et enchanteur des gourmets.
Comme dans les contes, il a trois filles très différentes. Toutes ont une façon particulière d'aborder les sentiments et la famille, voire la cuisine. L'aînée, Jian-Jen, professeur de chimie, refuse l'amour tant qu'elle le peut. Depuis une déception remontant à plusieurs années, elle s'est enfermée dans la religion chrétienne et fuit les hommes. La mort de sa mère l'a érigée en seconde maîtresse de maison.
La cadette, Jian-Chien, paraît la plus indépendante. Eloignée par son père du monde culinaire qu'elle adorait, elle est devenue une business woman accomplie, entre voyages, contrats et promesse d'appartement ultra-moderne. L'amour se résume pour elle aux relations libres et au sexe. C'est pourtant elle qui montrera le sens le plus aigu de la famille et qui reviendra aux sources de tout, la cuisine.
Enfin, Jian-Ning, âgée de vingt ans, est étudiante et serveuse dans un fast-food. Elle volera le petit ami de sa collègue et tombera rapidement enceinte.
D'autres femmes interviennent régulièrement, qui sont autant de caractères marqués : une voisine discrète et sa petite fille, prise en affection par Monsieur Chu, sa mère également, qui aimerait mettre le grappin sur le cuisinier.
L'oncle Wen, ami de la famille, est l'une des rares figures masculines, exception faite des petits amis occasionnels. Sa disparition provoque questionnements existentiels et choix de vie chez les protagonistes.

Chinese food restaurant Saimendo. De midorisyu. Source : flickr. CC : BY

Ce film est éminemment sensuel. La cuisine est partout présente, dès le générique d'ouverture et la préparation minutieuse du repas dominical. On ne cesse de voir à l'écran des bouillons mijoter, des viandes se faire couper et napper, des légumes finement préparés, des thés dont on sentirait presque le parfum. Les personnages eux-mêmes commentent ces mets et leur préparation, donnant l'eau à la bouche au spectateur.
A ces plaisirs du palais répondent ceux de la chair, les relations amoureuses sont au cœur des préoccupations, pour toutes les générations. Se refuser à l'amour paraît impossible. En revanche l'île de Taïwan est entrée dans la modernité, on est bien loin des traditions chinoises ancestrales. Les relations sans lendemain sont légion, de même que l'indépendance des femmes ou les couples mixtes.
Comme en cuisine, les rapports humains doivent être faits d'équilibre et d'harmonie, de sucré et de salé, de yin et de yang.

Un film plaisant, agréable à regarder, qui met en scène des personnages tranchés et touchants.

Un film de Ang Lee, avec Sihung Lung, Chien-Lien Wu, Kuei-Mei Yang, Yu-Wen Wang, Sylvia Chang.
Sortie : 1994

vendredi 16 août 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

Au Japon, les johatsu sont ceux qui du jour au lendemain fuient leur vie, quittent tout. La police n'enquête pas, car il n'y a pas de crime, et la famille déshonorée n'ébruite pas la disparition. Ce phénomène serait né à l'époque Edo. Endettés et criminels en cavale se réfugiaient dans les sources chaudes du Mont Fuji, d'où leur nom d'"évaporés". La crise des années 1990 puis celle qui succéda à Fukushima en 2011 engendrèrent pareilles fuites.
Kaze est l'un de ces évaporés. Ayant percé au jour un scandale boursier, il n'a d'autre choix que celui de disparaître dans les bas fonds de Tokyo, le quartier des travailleurs pauvres et sans nom, San'ya.
Sa femme et sa fille, Yukiko le recherchent cependant, avec l'aide de Richard B., un détective américain épris de la jeune femme.

Ce roman se lit rapidement. D'un style plutôt sec et factuel dans les premières pages, accru par la brièveté des chapitres, il gagne en épaisseur au fil de la lecture. On épouse successivement le point de vue de chaque protagoniste : Kaze l'évaporé, Akainu l'orphelin victime du tsunami, Yukiko l'émigrée étrangère en son pays et l'Américain lost in translation.

A travers eux et la multitude de personnages secondaires, on découvre une peinture méconnue du Japon contemporain, univers difficilement compréhensible pour un oeil occidental. Les tenants et les aboutissants politico-financiers de l'après-Fukushima sont également dénoncés : main mise de la mafia sur les places boursières (avec la bénédiction des Etats-Unis), politiques cachant la réalité de la catastrophe nucléaire, travailleurs-esclaves sacrifiés, crise perdurant depuis 20 ans et encore renforcée.

Japon 2010. De : _Higher_. CC : BY. Source : flickr
Dans cette société à la fois policée et corrompue, les trajectoires personnelles s'entrecroisent entre amours impossibles et familles déchirées. L'évocation des sentiments est ténue et passe souvent par la description des paysages ravagés, vestiges de la vie d'avant, ou par des rêves nostalgiques. 

Un roman japonais mais vu par des yeux occidentaux.

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013

J'ai reçu de l'éditeur, lu et commenté ce livre via l'opération Masse critique du site Babelio.Babelio 
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