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mardi 29 juillet 2014

Je voyage seule

"Viaggio sola" (titre original) pourrait être la devise d'Irene. 
Son métier a tout pour faire rêver : elle est "cliente mystère" dans les hôtels, et à ce titre est payée pour inspecter les plus grands palaces, y mesurer la température des vins et les courbettes du personnel.

Dans sa vie personnelle également, Irene "voyage seule". Célibataire, elle profite de la liberté que lui offre son poste. Pourtant, elle commence à s'interroger sur sa vie, à partir des modèles autour d'elles et des rencontres qu'elle fait. Sa soeur incarne la mère de famille parfaite, en apparence du moins. Son ex amant et meilleur ami (Stefano Accorsi, particulièrement charmant) va se retrouver père à son insu et semble s'adapter à la situation. Des rencontres éphémères également dans les hôtels où elle descend la marquent : un homme très séduisant et très marié, une anthropologue qui est presque une alter ego.

Irene fait alors des tentatives. Elle essaie de se rapprocher de ses petites nièces, de renouer d'autres liens avec son meilleur ami... Mais tout cela est bancal.

Je voyage seule est une comédie romantique de son époque : l'héroïne n'y rêve plus forcément du prince charmant, elle tente surtout d'être en accord avec elle-même et l'idée qu'elle se fait de son bonheur. C'est la liberté de choix qui est mise en scène, de façon parfois comique mais surtout très tendre.

Sur ce thème, voir aussi le livre de Jean-Claude Kaufmann.

Un film de Maria Sole Tognazzi, avec Margherita Buy, Stefano Accorsi, Fabrizia Sacchi. Sortie : 2014

mardi 22 juillet 2014

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann

Notre société compte de plus en plus de célibataires, et pas uniquement la nôtre, le mouvement semblant se déployer en même temps que le développement socio-économique des populations.
Témoin averti des signes de notre temps, des mouvements du couple, des hommes et femmes de la France contemporaine, le sociologue Jean-Claude Kaufmann revoit en 2006 son essai autour du célibat féminin.

Mais ainsi qu'il l'affirme dans la préface, peu d'éléments ont changé en une quasi-décennie, si ce n'est l'arrivée d'Internet sur le marché de la rencontre, la mondialisation des échanges qui s'en est ensuivie ainsi que le célibat devenu phénomène de mode (nous sommes à l'époque de Sex and the city). Si les manifestations de la vie en solo sont quelque peu différentes, le ressenti demeure pourtant identique.

Divisé en trois parties, la Femme seule et le prince charmant jette un éclairage nouveau sur le célibat que connaissent de plus en plus de femmes entre 20 et 50 ans. Jean-Claude Kaufmann l'inscrit dans une perspective socio-historique. Loin d'être simplement un choix ou une caractéristique de "vieille fille" inadaptée au modèle communément admis, il est le fruit d'une dynamique sociale, incitant la femme à se libérer, à retarder l'entrée dans un moule désormais vécu comme archaïque et, plus largement, de l'individualisation de la société.

Sola en la arena/alone on the sand. De : Dany_vr. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais prises dans ce flux, les femmes en solo n'ont pas conscience des mouvements à l'oeuvre. Le sociologue brosse leur portrait, à partir de témoignages écrits, dans toute sa complexité. Il nomme cela la "vie en deux". Etre célibataire apporte tour à tour joie de vivre en toute indépendance, légèreté, richesse sociale (qu'envient bien souvent les femmes en couple installé), et "solitude noire", découragement et repli sur soi. Renier la réalisation de soi et la liberté du célibat pour une stabilité et une vie plus sereine (la triade mari-maison-bébé) se révèle très problématique.

La figure du Prince, qui occupe les pensées et les rêves, devient polymorphe. Il doit être parfois celui des contes, l'homme parfait arrachant à la médiocrité quotidienne. Mais il est aussi l'amoureux des premiers jours qui fait vibrer, le futur père potentiel qui rassure, l'ami-amant disponible mais pas envahissant. La routine amoureuse attire mais révulse en même temps et l'homme marié s'engouffre bien vite dans cette brèche.
Le Prince existe également pour la femme déjà en couple. Dans tous les cas il demeure du domaine du rêve et permet d'accepter la "vraie vie", la réalité d'un amour tangible.

Le célibat n'est pas figuré comme une tare ou un problème inexplicable, ce que ressentent fréquemment les jeunes femmes en butte au "doigt accusateur" de la société ou de leurs propres représentations. Il devient la preuve d'une construction identitaire ouverte (la "trajectoire d'autonomie" que décrit Kaufmann), mouvante, passionnante et surtout miroir de notre époque. Il n'est pas une preuve du "rien" que croient être certaines de ces femmes, il est un nouveau mode de vie, lié à des modèles inédits pas encore intériorisés et à peine théorisés.

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann, A. Colin, 2006

lundi 17 mars 2014

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano

« Pour un gâteau de huit convives compter… » , ainsi s’ouvre et s’égrène la recette du fabuleux dessert au café qui donne son titre au livre de Joëlle Tiano.

Centenaire, Irina Sasson se remémore peu à peu cette recette qui accompagna chaque moment de sa vie de femme. Transmise par une cousine à son mariage, elle est là pour signer l’entrée de la jeune femme dans sa nouvelle famille, pour célébrer une naissance ou consoler de la perte d’un être.
Irina psalmodie cette recette qui fait renaître ses souvenirs. Son enfance turque et sa jeunesse parisienne, l’union convenue avec le « vieil » Antonio qui la mène dans en Amérique du sud, la vie de famille et l’adoption par ce nouveau pays, le désir amoureux, les choix qui jalonnent l’existence, le deuil…

La palette des émotions, des bonheurs et des drames qui font une vie et une personne est dessinée par la voix de cette femme. Elle est relayée par le récit d’un narrateur et les interventions, à la 2e personne, de la petite-fille d’Irina.

Coffee and walnut cake. De : dichohecho. CC : BY. Source : flickr


Rien d’extraordinaire à première vue à l’exposé de cette intrigue. Mais un charme indéniable se dégage de ce bref roman. Est-ce la répétition de la recette, qui donne une note sensuelle au récit, l’entrelacs des voix ou la peinture des personnages ? 
A la fois réaliste et historique par certains aspects (évocation de la Shoah, de Mai 68), le livre offre aussi un univers intime et onirique qui n’est pas sans rappeler celui de Véronique Ovaldé. L’Amérique latine contée n’est pas ancrée dans un espace-temps précis, elle mêle portugais et espagnol, Indiens et Européens. La nature y est luxuriante et les parfums capiteux. Ces éléments entrent en résonance avec l’apprentissage de la féminité et de la maternité. Il constitue le véritable fil rouge de cette vie à la fois ordinaire et singulière.

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano, Les Mues, 2007

dimanche 9 mars 2014

L'Intempérie, Pedro Mairal

Au début du XXIe siècle, un phénomène, l’Intempérie (ou le Désert  en version originale), dévaste l’Argentine. Voilà l’argument du troisième roman de Pedro Mairal, écrit juste après la crise argentine de 2001.

Dès le prologue, des éléments sont mis en place, qui trouveront leur explication au fil des pages. Nous sommes en présence d’une femme, dans un monde anglo-saxon : on parle anglais, la topographie urbaine est celle de la vieille Europe. Cependant le personnage est hispanophone et étrangère. Elle se présente comme dépositaire d’une mémoire et vit hors du temps, ce qu’illustre son travail de bibliothécaire.
Son histoire est celle de son pays natal, l’Argentine. Elle nous est contée comme une métaphore. Maria, réceptionniste de 23 ans, vit à Buenos Aires. Mais une rumeur court dans la ville : l’intempérie avance, tout va être détruit. De fait, toute modernité disparaît, les êtres sont séparés et le pays s’enfonce en l’espace d’une année dans les temps les plus reculés de son histoire.

Ainsi, le lecteur voit passer le film de l’Argentine comme une cassette vidéo qui se rembobine. El futuro es primitivo affirme l’auteur lui-même. A l’époque récente et à son instabilité politique, succèdent les heures noires de la dictature, les guerres d’Indépendance, l’immigration du XXe siècle, l’exploitation des terres agricoles au XIXe siècle, les cultures indiennes exterminées et enfin l’arrivée des premiers colons européens au XVIe siècle. La langue elle-même reflète cette évolution : les amis de Maria retournent à l’italien et à l’anglais, les langues indigènes se développent à partir de l’espagnol en un renversement ironique, Maria ouvre le récit en évoquant son mutisme.

Tout cela est exprimé sans didactisme et le lecteur devra reconnaître lui-même les périodes décrites. Le rythme du roman est très rapide, lecteur comme protagonistes sont pris dans un tourbillon temporel qui ne leur laisse aucun répit.
Cette progression antéchronologique ancre l’Intempérie dans le genre fantastique.

Puerto Madero-Buenos Aires, Argentina. De : David Berkowitz. CC : BY . Source : flickr.

Il faut aussi voir dans le roman une métaphore politique.  La crise brutale de 1999-2001 conduit à la faillite de l’Argentine et le recul socio-économique est réel. Le pays, si riche un siècle auparavant, passe du côté du Tiers-Monde. Il n’attire plus d’immigrants. Bien plus, nombre d’Argentins prennent le chemin inverse de leurs ancêtres, en gagnant l’Europe.

Nous n’aurons pas beaucoup de précisions sur ce qu’est ce « désert » qui détruit tout sur son passage : la corruption est physique et géographique, mais aussi humaine et violente. Ce thème est d’ailleurs devenu un topos de la littérature de crise argentine. La violence exprimée n’est pas liée aux narcotrafiquants, par exemple, mais à la déchéance du pays.

Maria, la narratrice, est prise au piège de cette régression. Figure de la jeunesse de son pays, elle ne comprend pas ce qui arrive, et ne peut qu’y assister, impuissante. Elle devient la mémoire vive de ses contemporains. C’est elle qui ne cesse de nommer les gens et les lieux de façon très précise : quartiers de Buenos Aires, rues, fleuves, port, banlieue. Elle tente de retrouver une familiarité dans des paysages ravagés. Elle remplace la voix des personnes anesthésiées ou tuées par la crise.

L’auteur s’est également amusé à introduire une grande intertextualité dans ces évocations : les lieux et les personnages nommés sont également issus d’une Buenos Aires littéraire, empruntée à d’autres œuvres.
En tant que femme, Maria ne va pas combattre au front et devient le témoin privilégié des évolutions sociales de son pays. Ainsi, elle voit décroître les droits des femmes, se développer le racisme, encore prégnant aujourd’hui, envers les populations indigènes du Nord.

Elle-même d’origine européenne, à la fois Irlandaise et Espagnole, Maria se sent avant tout Argentine. Elle commence par refuser son retour en Europe. L’anglais, qu’elle maîtrise, n’est cependant pas sa langue maternelle, elle qui a été privée de mère très jeune. Le personnage devient le symbole d’une jeunesse argentine en perte de repères durant la crise. 

L'Intempérie, Pedro Mairal, traduit de l'espagnol par Denise Laroutis, Payot et Rivages, 2007 (El Año del desierto, 2005)


vendredi 29 novembre 2013

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal

En Egypte, passés 25 ans (ou 20, 30 selon les régions, mais certainement pas plus de 35 !), et qu’on est une femme célibataire, on devient une « vieille fille ». Et cela même si on sort d’études longues et qu’on occupe un poste à responsabilités.
Dès lors l’obsession de la famille entière, voire  du quartier, est de marier la jeune esseulée.
La narratrice, Bride (fiancée en anglais), nous fait toucher du doigt cette réalité avec humour. Dans la Ronde des prétendants, roman au style vif et au ton enlevé, Ghada Abdel Aal transpose son blog devenu le plus célèbre du genre en langue arabe.

Dressed up, de Evelyn Hill. Source : flickr. CC :  BY 2.0
Devant des parents désespérés de la caser enfin, les « prétendants » se succèdent selon des règles définies : le rendez-vous, les présents, les questions à aborder. Tous sont plus ridicules et mufles les uns que les autres. Sans cette pression sociale, on doute qu’une femme universitaire à l’ironie aussi cinglante ait pu se retourner sur eux.

Oui mais nous sommes en Egypte. L’incitation à se mettre en couple, également présente dans nos sociétés occidentales, prend alors une autre tournure.
Dans un pays en pleine mutation sociale, les hommes continuent d’être minoritaires (l’on fait des enfants jusqu’à avoir un héritier mâle) et les traditions ont la vie dure. Pourtant, les femmes travaillent, pourraient être indépendantes et ce n’est plus forcément la question religieuse qui entre en ligne de compte. Mais l’éducation et l’idéologie machiste perdurent. Une femme continue d’attendre d’être mariée pour voyager ou avoir des enfants. Quant à flirter avec tout un chacun, il ne faut pas même y songer lorsqu’on est une jeune fille respectable. Tous ces éléments nous sont expliqués dans de brefs chapitres, intercalés entre les rendez-vous « galants ».

Bride a pourtant des aspirations modernes, entrées dans les normes sous nos latitudes mais féministes dans l’Egypte actuelle. Elle se rêve en compagne égale d’un homme, qui serait son partenaire de vie et d’idées. Elle ne fantasme pas sur un souffre-douleur ou un tyran domestique. Pourtant elle sait qu’elle doit se plier aux coutumes du mariage arrangé et de la chasse au fiancé, véritables phénomènes sociaux en son pays.

Comme elle, on hésite souvent entre céder au défaitisme devant le défilé de ces caractères masculins ou prendre le parti d’en rire. Et comme elle, on capitule devant son humour à toute épreuve.

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal, Editions de l’Aube, 2012

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008


lundi 24 septembre 2012

Reflets dans un oeil d'homme, Nancy Huston

Si l'on décrète l'indifférence des sexes, comment faire pour penser ces plaies, sans même parler de les panser ? (p. 69)

Ironique, documenté et surtout salutaire que cet essai de la Canadienne Nancy Huston, Française d'adoption.
Elle conteste le postulat beauvoirien selon lequel "on ne naît pas femme : on le devient". Au contraire, affirme-t-elle, l'espèce humaine n'est pas qu'une construction culturelle, elle obéit aussi à la nature.
L'on est/naît bien fille ou garçon, femelle ou mâle, nos hormones diffèrent et de fait, nos comportements. Se parer, séduire sont les reliquats d'un besoin de perpétuer l'espèce. Ne remarque-t-on pas le sexe des enfants à la naissance ?
A ce titre, Nancy Huston tient les gender studies, chères aux Anglo-saxons, pour une imposture, tout comme les enseignements de biologie actuels selon lesquels genre et sexe seraient uniquement affaire de culture et de choix intime.
Bien plus, cette vision peut être dangereuse. Au sortir des atrocités de la Seconde Guerre mondiale, grandie sur le terreau de nauséabondes théories de différences naturelles infondées, nos sociétés n'ont plus osé affirmer les dissemblances entres hommes et femmes. De là, un mouvement paradoxal. Si la femme gagne son indépendance comme sujet, elle devient de plus en plus objet en ligne de mire pour les hommes, pour elle-même.
La femme est son image nous dit l'auteure. De fait, outre le féminisme, le développement des médias (notamment la photographie) a engendré ce phénomène, sources d'injonctions paradoxales. Être belle, sportive, coquette, vivre son désir sont des obligations même si cela doit provoquer essor de l'industrie esthétique, peur du vieillissement, anorexie, prostitution, viol, pornographie.

Notre société refuse les différences innées entre hommes et femmes mais ce sont pourtant elles qui sont scrutées, dédoublées dans leur image dès leur plus jeune âge.
L'auteure se refuse cependant à toute assertion péremptoire. Son analyse convoque plusieurs voix : récit crypto-autobiographique de situations vécues par une petite fille, puis adolescente et femme ; histoires de Jean Seberg, Anaïs Nin, Maryline Monroe, Nelly Arcan dans leur rapport complexe voire tragique à l'image et à la séduction ; interviews d'amis masculins ; avis de psychologues.
D'où il ressort que l'érotisme demeure bien différencié entre hommes et femmes, et ce dans beaucoup de sociétés. 
Un même mouvement incite à couvrir une femme devant un regard perçu comme désirant ou à l'exhiber comme un objet publicitaire, la beauté féminine faisant tout vendre dans nos contrées.

Two buildings and a woman reflection. Photo : Free-secret-life. CC : BY-NC-ND. Source : flickr

Le regard masculin est voyeur, voire violeur, depuis l'Antiquité. La référence littéraire invoquée est celle d'Actéon surprenant Diane au bain, vision qui provoque la métamorphose et la mort du jeune chasseur.
Cet épisode m'a fait songer à un travail universitaire que j'avais mené autour de l'œuvre d'Ovide. Le vocabulaire cynégétique est mêlé à celui de l'acuité visuelle comme métaphores de la sexualité masculine, de l'homme possédant un corps de femme, d'abord par son œil. Des personnages similaires à Actéon mettent en acte ce regard désirant dans une chasse/viol souvent porteuse de mort pour la vierge poursuivie.

Mais revenons à Nancy Huston. La femme est donc objet permanent du regard masculin. Parallèlement, la maternité décline dans notre imaginaire, seule différence visible entre hommes et femmes. L'image du désir prime sur celle de la maternité.
Nous autre femmes de l'Ouest sommes donc libres, égales et "frères" avec les hommes, ce qui ne nous empêche pas de vouloir être belles et d'avoir bien intériorisé de montrer notre corps au lieu de le dissimuler. (p. 293)

Analyse complexe tout en étant accessible, dérangeante parfois car mettant au jour nos tensions sociales et intimes. Quelle jeune femme contemporaine n'a pas reçu de ses parents, eux aussi modernes, une injonction du type "tu as la même valeur qu'un homme mais tu ne sortiras pas seule à cette heure" ?
Nancy Huston ne propose pas de théories, encore moins de réponses, mais interroge nos paradoxes. Non, la femme du XXIè siècle n'est pas (encore) libre et non, dans nos représentations collectives les moins avouables, elle n'a pas le statut d'un homme. Mais au lieu d'admettre cela et d'y travailler, nous le nions et, ironiquement, nous voilons la face. Egalité n'est pas identité.

Reflets dans un œil d'homme, Nancy Huston, Actes sud, 2012