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mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

samedi 1 mars 2014

Comme les amours, Javier Marias

El enamoramiento exprime en espagnol  le fait de tomber amoureux. Il est impossible de traduire cet ensemble d’attirance, de passion, de coup de foudre et d’envie impérieuse d’être avec l’autre qui éclot dans les premiers temps d’un amour.
Ce terme au pluriel donne son titre original au dernier roman de Javier Marias. De fait, l’œuvre traite de cet état amoureux chez plusieurs personnages.

Comme les amours (le titre français) est un roman exigeant.
L’intrigue tient en quelques lignes cependant. Maria, éditrice madrilène, a pour habitude de déjeuner chaque matin face à un couple idyllique à ses yeux. Elle ne se manifeste pas mais les observe. Un jour, l’homme disparaît. Maria apprend qu’il s’agit d’un homme d’affaires, Deverne ou Desvern, et qu’il vient d’être assassiné en pleine rue. Elle entre alors en contact avec la veuve Luisa Alday, et surtout avec le meilleur ami du mari, Javier Diaz-Varela. Ressentant un élan amoureux envers ce dernier, elle perçoit toutefois que l’intérêt de Javier se porte ailleurs.

Le roman brille surtout par l’introspection psychologique qu’il déploie, malgré son argument proche du thriller et du genre policier. Le lecteur peut se laisser noyer par les réflexions, réelles ou imaginaires, menées par les protagonistes. Maria étant l’unique narratrice, seul son point de vue, forcément partiel et partial, nous sera donné. Si l’on sait assez tôt comment s’est produite la mort de Deverne, de nombreuses zones d’ombre persistent. Le mensonge, la demi-vérité reviennent comme des thèmes majeurs.
La mort et l’amour s’entremêlent sans cesse au travers de questionnements philosophiques : jusqu’où peut-on aller par amour ? Quelle place occupent les défunts pour les vivants ? Comment et pourquoi naît le sentiment amoureux ?

Aucune réponse facile n’est apportée. Au contraire, l’auteur use d’une langue riche et de développements théoriques pour évoquer les sentiments et les détours de l’âme humaine. Les sujets sont nombreux, les points de vue et la vérité, à géométrie variable.


Art au balcon. De : spc49. CC : BY.  Source : flickr
Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014 (Los Enamoramientos)

jeudi 27 février 2014

Comme les amours, Javier Marias

"Oui, nous sommes tous des succédanés des gens que nous n'avons presque jamais connus, des gens qui ne s'approchèrent pas ou qui passèrent sans s'arrêter dans la vie de ceux que nous aimons à présent, ou qui s'y arrêtèrent mais se lassèrent finalement et qui disparurent sans laisser de trace ou seulement la poussière que soulèvent leurs pieds dans la fuite, ou qui moururent causant à ceux que nous aimons une mortelle blessure, qui presque toujours finit par se refermer. Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible, les laissés-pour-compte, les survivants, ce qui désormais reste, les soldes, et c'est sur des bases si peu nobles que s'érigent les amours les plus grandes et que se fondent les meilleures familles, nous provenons tous de là, de ce produit du hasard et du conformisme, des rejets, des timidités et des échecs d'autrui, et même dans ces conditions nous donnerions parfois n'importe quoi pour continuer auprès de celui que nous avons un jour récupéré dans un grenier ou une brocante, que par chance nous avons gagné aux cartes ou qui nous ramassa parmi les déchets ; contre toute vraisemblance, nous parvenons à nous convaincre de nos engouements hasardeux, et nombreux sont ceux qui croient voir la main du destin dans ce qui n'est autre qu'une tombola de village quand l'été agonise..."

Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014, pp.140-141

mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

jeudi 23 février 2012

Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel

"Tu ne peux même pas t'imaginer ce que c'est que d'ouvrir l'œil, le matin, en ayant encore en soi ce vieux réflexe de bonheur, puis de se rappeler soudainement qu'on est condamné".

 Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel, les Allusifs, 2002, p.118

Un très beau livre mais très dur, dont je ne me suis pas sentie le courage de faire la critique.Sylvain Trudel, écrivain québécois, se met dans la peau d'un adolescent condamné par un cancer. Le jeune Frédéric, poète à ses heures, maudit la condition humaine et les illusions de sa brève existence.

vendredi 3 février 2012

Accabadora, Michela Murgia

Dans la Sardaigne des années 50, Bonaria Urrai prend comme fill'e anima ("fille d'âme") la petite Maria Listru, bien volontiers cédée par sa mère, veuve déjà encombrée de trois enfants. La fillette grandit auprès de sa Tzia qu'elle pense couturière et qui lui offre l'attention et l'éducation qu'elle n'a pas reçues.
Mais dans ce village hors du temps, la vieille Bonaria est souvent mandée en cachette pour accomplir une mystérieuse besogne. Elle est l'accabadora, la "dernière mère"en sarde, celle qui offre la mort aux êtres souffrants.
Pressentant un secret, Maria, désormais jeune fille, ne cherche pas à en savoir davantage jusqu'à ce que l'activité de sa mère de coeur la touche au plus proche.


Sardegna-la campagna7. Photo : CharlesFred.CC : BY-NC-SA. Source : flickr

On se laisse transporter par l'atmosphère et la langue (merveilleusement traduite par Nathalie Bauer) de ce roman. Il nous mène dans une Sardaigne rurale et traditionnelle, encore marquée par le rythme agricole, par l'omniprésence de la religion et des superstitions, par le dialecte parlé par tous en lutte contre l'italien.
En ce sens, le bref épisode turinois paraît plus terne dans ses descriptions et ses personnages bourgeois moins convaincants, comme pour montrer que Maria n'y a pas sa place.

C'est la relation entre Tzia Bonaria et Maria Listru qui tisse le roman, rapport complexe de tendresse et de rejet mêlés.

Accabadora a reçu le prix Campiello 2010.

Accabadora, Michela Murgia, Seuil, 2011

jeudi 19 janvier 2012

Génie des alpages, F'murrr

Petit poème bien sympathique de Romuald, le célèbre bélier dans la délirante BD de F'murrr, le Génie des alpages.

En étoile

Je m'suis fait sauter l'caisson
Tralalakon et Pan!
Les pieds en éventail
Tralalala,lala et Pan!
La cervelle en étoile sur le pavé
Jolie méduse rose
Et Pan! et Pan!
S'en est passé des choses
Dedans la pauvre coquille
Dehors l'est tout parti
maintenant, et pan et pan et Pan !
mes rêves, mes joies, mes peines
éparpillés sur le pavé, mouillé Tralalala la lé
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
Et moi zaussi
Et Pan! Et pan!

mardi 1 novembre 2011

Les Revenants, Laura Kasischke

L'oeuvre de Laura Kasischke, romancière et poétesse américaine, peint le portrait peu flatteur de la  middle class américaine. Femmes au foyer, lycéennes populaires, étudiants argentés.
Pourtant, cet univers lisse et ordonné se fendra peu à peu.
Laura Kasischke nous donne à voir un monde qui nous échappe, menacé par un danger latent. Cette intrusion néfaste est cependant l'oeuvre du quotidien et des rapports humains pervertis.

Les Revenants, dernier roman de l'écrivain, plus long et plus abouti que les précédents, trouve opportunément sa place dans nos lectures en cette période de Toussaint, Halloween et autres célébrations des disparus.

Le livre s'ouvre sur un prologue saisissant, inquiétant mais empreint de calme. Une nuit de pleine lune, une femme assiste à l'accident de voiture de deux jeunes gens. Pourtant, si la jeune fille est touchée, il n'y a aucune effusion de sang, son compagnon est indemne et serein.
Après ces quelques pages lapidaires posant magistralement le ton du roman, le lecteur apprend que la jeune accidentée, Nicole Werner, membre d'une sororité et étudiante modèle, a succombé à ses blessures. Craig, son petit ami, également étudiant, revient pourtant à l'université l'année suivante. Il continue d'y vivre avec Perry, son colocataire.
Mais la rumeur enfle, Nicole, ou plutôt son fantôme, aurait été aperçue sur le campus.

Se met en place un ballet de personnages rappelant pour beaucoup les figures des romans précédents de Laura Kasischke : le couple Nicole et Craig, Perry, Josie (membre de la sororité et amie de Nicole), Mira (anthropologue et professeur), Shelly (autre enseignante, témoin de l'accident), les familles des protagonistes. Des "enquêtes" parallèles se mettent en place afin de faire la lumière sur la mort de l'étudiante, qui se heurte à de nombreuses incohérences.
La trame générale ne saurait être davantage dévoilée, tant la construction du roman, éclatée temporellement entre l'avant et l'après-accident, elliptique, participe de l'intrigue et de la construction des personnages.


Ghost fear
Ghost fear. Photo : doug88888. CC : BY-NC. flickr



Une fois de plus, nous sommes plongés dans un univers américain typique. Laura Kasischke en maîtrise les différents prismes : peinture presque sociologique à la David Lodge du monde universitaire, topoï des teen-movies (entre mystérieuses fraternités et films d'épouvante), portraits de femmes au foyer et de familles en apparence heureuses. Le genre fantastique également est effleuré avec ses animaux et sa nature apparemment doués de pensées plus conscientes que celles des hommes. Mais, comme toujours chez Laura Kasischke, ce n'est qu'une voie de plus pour dépeindre la réalité la plus crue(lle).

Le fil conducteur de tous ces thèmes demeure l'omniprésence de la mort, que cela soit au travers des légendes urbaines de fantômes hantant le campus, de parents que l'on a pas vus disparaître, d'une soeur que l'on n'a jamais connue mais qu'on a su imaginer, de la médecine légale ou de l'étude anthropologique de rites funéraires. La fascination morbide est mise en scène. Les jeunes étudiants aiment à frôler ce point de non retour, pratiquant des rituels macabres, croyant côtoyer les défunts et se passionnant pour les cours dispensés à la morgue. Mais la mort n'est pas (seulement) là où on l'attend, là où on la craint ni comme on la pense. 

Omniprésence également de la dualité entre Eros et Thanatos : les personnages, bien souvent très typés, sont aussi des corps sexués, mus par le désir charnel et l'amour physique. Pulsion de désir et de vie qui ne les lie pas les uns aux autres mais entraîne tromperies, blessures et disparitions.

Pour finir, cette lecture par Marine Landrot (Télérama) donne un aperçu de l'écriture de Laura Kasischke en traduction, de son style imagé et fluide.
Les Revenants, Laura Kasischke, C. Bourgois, 2011