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dimanche 26 janvier 2014

Le Poids du secret, Aki Shimazaki

Merveilleuse lecture que celle de ce roman en cinq actes écrit en langue française mais empreint d'une poésie toute asiatique. Son auteure est d'ailleurs elle-même entre Québec et Japon.

Il faut lire les cinq courts volumes d'un seul tenant, dans l'ordre voulu par Aki Shimazaki, pour voir se mettre en place intrigues et caractères tel un puzzle narratif.
L'histoire de cette pentalogie est construite autour de secrets pesant sur plusieurs générations d'une même famille dans le Japon du XXè siècle. Elle nous est contée selon plusieurs points de vue, au rythme des mensonges et des découvertes de chacun.

Le noeud originel, qui ouvre le premier tome Tsubaki, est la relation amoureuse et incestueuse de Yukiko et Yukio, frères et soeurs qui s'ignorent, à l'aube de la catastrophe de Nagasaki. L'on suit la liaison adultère entretenue par M.Horibe, père des deux adolescents, avec la mère de Yukio.

Les romans suivants constituent un retour en arrière, dans les premières années du siècle.
La narration adopte le point de vue de Yukio, spectateur impuissant de la tristesse maternelle, enfant illégitime puis amoureux éconduit. Ensuite c'est l'histoire de sa mère, Mariko Kanazawa née Coréenne et orpheline suite au tremblement de terre de 1923, qui est contée. Jeune fille séduite mais abandonnée à cause des convenances sociales, elle épouse le collègue de son ancien amant. Manquait une vision pour parachever le tableau, celle de l'époux de Mariko et père adoptif de Yukio. M. Takahashi, homme généreux et aimant, se révèlera lui aussi enferré dans un secret de filiation qu'il ne percera que sur le tard. Il narre l'histoire de sa famille et son amour pour Mariko et son enfant dans le tome 4.

Progressivement, nous revenons à l'époque contemporaine. Le volume 1 mettait en scène Namiko, fille de Yukiko, découvrant les secrets de sa mère à l'âge adulte via une lettre post-mortem. Le dernier volume instaure également un dialogue entre générations, entre une Mariko mourante et sa petite-fille à la veille de sa vie de femme.

Plusieurs niveaux de lecture transparaissent dans cette oeuvre. 
La trame historique japonaise est omniprésente et entre en résonance avec les affres personnels vécus par les personnages : tremblement de terre de 1923, Seconde guerre mondiale, de la politique expansionniste du Japon jusqu'aux désastres des bombes atomiques en passant par les liens avec la Russie. Ces évènements sont aussi prétextes à mettre en scène des réalités sociales : place des femmes, surtout célibataires, des enfants naturels, des étrangers, mariages arrangés, classes sociales.

Le roman trouve aussi toute sa profondeur en mettant en scène la spiritualité japonaise. Le shintoïsme, le bouddhisme et le catholicisme sont explicitement évoqués. Cependant, il m'a semblé que leur présence se manifeste surtout en filigrane. 
Ainsi la nature est un élément prépondérant de l'oeuvre. Elle fait sens dans l'économie du récit : les hirondelles, les fleurs, les coquillages et les lucioles qui donnent leurs noms aux différents volumes sont également des ressorts narratifs.
Leur rôle allégorique est plus prégnant. En effet ces éléments sont de véritables leitmotive : ils deviennent des prénoms ou des surnoms, révélant ainsi des personnalités, des scènes se répètent (la cueillette des fleurs dans une nature salvatrice, le jeu des coquillages ne pouvant s'unir parfaitement qu'une fois) créant des liens entre générations. D'une manière générale, la nature et ses éléments fondamentaux scandent les étapes du roman et l'évolution psychique des pesonnages : cours d'eau, feu des bombes, vent, campagne et forêt. L'utilisation récurrente de termes japonais met en valeur ces thèmes.
Cette spiritualité, jamais démonstrative, s'accompagne d'allusions aux âmes, qui semblent toujours réunies à travers les ans, à l'au-delà et à la réincarnation.

Tsubaki at Inogashira Park, de Akihito Fujii. Source : flickr. CC : BY-SA

Une lecture psychanalytique me paraît également intéressante.
Les théories de la psychogénéalogie sont au centre du roman, les situations se répétent : paternité impossible, subie ou choisie, enfants abandonnés, fratries séparées, jeunes filles recherchant un homme plus âgé et abandonnées, question de l'origine, amours impossibles en opposition avec les unions raisonnables voire arrangées. La prédominance des rêves comme révélateurs de la psyché des personnages est également un thème profondément psychanalytique.
Cependant, ces noeuds finissent par se résoudre au fil du temps : par le meurtre du père, par le recul analytique des dernières générations et surtout par la révélation des vérités cachées.

Toutes ces pistes m'ont permis de mieux comprendre pourquoi le Poids du secret s'attache surtout à la branche "illégitime" de la famille, celle de Yukio. Seule Yukiko, à travers son amour incestueux et son parricide, est mise en avant dans sa lignée. Peut-être est-ce aussi car la jeune femme une fois mariée a littéralement et symboliquement fui son univers familial et national : elle et son mari ont quitté le Japon, Namiko a suivi ses traces en fondant sa propre famille avec un Américain. D'ailleurs c'est en retournant sur la terre de ses ancêtres que cette dernière prendra pleinement conscience de ces fameux secrets.

Une oeuvre très riche dont je n'ai pas exploité tous les sens, faute d'une connaissance assez vaste de la culture japonaise.
Les secrets sont racontés via une écriture fluide et calme, malgré les horreurs mises en scène. Cela engendre de prime abord une impression de distance, voire de froideur, qui ne doit pas décourager. En effet, c'est peu à peu que l'oeuvre se dévoile, par le jeu des images, des répétitions, et déploie toute sa poésie.

Le Poids du secret, de Aki Shimazaki, Actes sud, 2005-2009 (Lemeac, 1999-2004)

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

vendredi 16 août 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

Au Japon, les johatsu sont ceux qui du jour au lendemain fuient leur vie, quittent tout. La police n'enquête pas, car il n'y a pas de crime, et la famille déshonorée n'ébruite pas la disparition. Ce phénomène serait né à l'époque Edo. Endettés et criminels en cavale se réfugiaient dans les sources chaudes du Mont Fuji, d'où leur nom d'"évaporés". La crise des années 1990 puis celle qui succéda à Fukushima en 2011 engendrèrent pareilles fuites.
Kaze est l'un de ces évaporés. Ayant percé au jour un scandale boursier, il n'a d'autre choix que celui de disparaître dans les bas fonds de Tokyo, le quartier des travailleurs pauvres et sans nom, San'ya.
Sa femme et sa fille, Yukiko le recherchent cependant, avec l'aide de Richard B., un détective américain épris de la jeune femme.

Ce roman se lit rapidement. D'un style plutôt sec et factuel dans les premières pages, accru par la brièveté des chapitres, il gagne en épaisseur au fil de la lecture. On épouse successivement le point de vue de chaque protagoniste : Kaze l'évaporé, Akainu l'orphelin victime du tsunami, Yukiko l'émigrée étrangère en son pays et l'Américain lost in translation.

A travers eux et la multitude de personnages secondaires, on découvre une peinture méconnue du Japon contemporain, univers difficilement compréhensible pour un oeil occidental. Les tenants et les aboutissants politico-financiers de l'après-Fukushima sont également dénoncés : main mise de la mafia sur les places boursières (avec la bénédiction des Etats-Unis), politiques cachant la réalité de la catastrophe nucléaire, travailleurs-esclaves sacrifiés, crise perdurant depuis 20 ans et encore renforcée.

Japon 2010. De : _Higher_. CC : BY. Source : flickr
Dans cette société à la fois policée et corrompue, les trajectoires personnelles s'entrecroisent entre amours impossibles et familles déchirées. L'évocation des sentiments est ténue et passe souvent par la description des paysages ravagés, vestiges de la vie d'avant, ou par des rêves nostalgiques. 

Un roman japonais mais vu par des yeux occidentaux.

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013

J'ai reçu de l'éditeur, lu et commenté ce livre via l'opération Masse critique du site Babelio.Babelio 
Babelio

vendredi 28 juin 2013

All my darling daughters, Fumi Yoshinaga

Un manga sur lequel je suis tombée par hasard dans ma bibliothèque.

Le trait, plutôt doux, m'a attirée ainsi qu'un rapide coup d'oeil au résumé : les relations entre une mère et sa fille adulte.

Il n'y a pas vraiment d'histoire suivie dans ce manga, mais des situations, des saynètes. Avec comme fil conducteur les deux personnages cités plus haut. Yukiko est une jeune femme de trente ans. Elle vit chez sa mère Marie avec laquelle elle entretient une relation fusionnelle. Mais à 50 ans, Marie réchappe d'une grave maladie et décide de vivre pleinement, ce qui se manifeste par une union soudaine avec un jeune homme.
Ne comprenant pas cette situation, Yukiko quitte la maison et se marie elle-même avec un collègue.

Mother statue, Senjo-ji. Photo : Sberla. Source : Flickr. CC : BY 2.0
Voilà pour le point de départ. Autour de ces personnages gravitent des membres de la famille et des amis. Chaque chapitre raconte leur histoire, leur rapport à la vie et à l'amour. On s'y perd un peu parfois, les ellipses temporelles étant fréquentes, mais l'on finit par saisir les liens entre les histoires et par là même entre les personnages.

Une agréable lecture doublée d'un regard souvent juste sur les relations mère/fille, la dissonance entre l'image complexée que l'on a de soi et ce que l'on projette chez les autres et la nécessité de se construire hors des normes.

All my darling daughters de Fumi Yoshinaga, Casterman, 2003

mercredi 31 octobre 2012

Expositions Van Gogh et Hiroshige, Pinacothèque de Paris


Van Gogh n'a jamais mis un orteil sur la terre japonaise, pourtant une partie de son œuvre est fortement marquée par l'art de l'estampe.
C'est ce rapprochement étonnant que propose la Pinacothèque de Paris à travers deux expositions complémentaires. L'une est consacrée à Utagawa Hiroshige, maître du mouvement ukiyo-e. L'autre place en regard des reproductions d'estampes de cet artiste avec des toiles de Van Gogh.

Commençons par l'exposition Van Gogh, rêves de Japon.  
A la fin des années 1880, Van Gogh est à Paris et connaît les derniers feux de la mode japonisante. Il commence à se constituer une collection d'estampes qu'il trouve chez le marchand Bing, celles d'Hosukai ou Hiroshige. A travers cet art et plusieurs références littéraires, le peintre néerlandais élabore sa vision personnelle d'un Japon idéal.
Son départ pour le Midi de la France quelques années plus tard accroît la forte impression que lui procure, à distance, ce pays. Dans plusieurs lettres, adressées à des amis ou à son frère, Van Gogh dépeint avec enthousiasme la clarté et les couleurs du sud, proches, selon lui, de la lumière japonaise.
A la fin des années 1890, alors que le peintre est également marqué par son séjour volontaire à l'asile, il commence à utiliser des éléments picturaux japonais : perspective, cadrage à la fois intérieur et extérieur, aplats de couleur.
L'exposition présente une quarantaine de tableaux de Van Gogh, surtout des paysages, et à côté, une estampe d'Hiroshige de laquelle le peintre se serait inspiré. Si pour certaines, la ressemblance est frappante, comme ici....


...pour d'autres œuvres, la comparaison s'apparente plutôt à un jeu ludique destiné à orienter le visiteur. Evidemment Van Gogh n'a pas peint tel personnage ou tel arbre en référence à une estampe précise, mais l'influence générale est présente. La composition des paysages, la claire sérénité des peintures, les jeux de couleur et de lumière sont bien les mêmes d'un artiste à l'autre. Ce qui est mis en exergue est surtout le dialogue entre ces deux arts, ces deux cultures, Hiroshige ayant lui-même emprunté certaines techniques à l'art européen.

Au-delà de la comparaison, une exposition de Van Gogh est en elle-même un évènement et les toiles valent le détour. On pourra apprécier la touche du peintre, plus fine au fil des années, ses couches colorées aussi impressionnantes de près que de loin, quand l'image globale prend forme.

L'exposition proposée en regard s'intitule Hiroshige, l'art du voyage.
Aucune rétrospective n'avait été faite sur ce maître de l'estampe japonais en France. Au Japon, cet artiste du XIXè siècle est le représentant le plus estimé de l'ukiyo-e ("images du monde flottant"), style d'estampes d'inspiration bouddhiste, peintures des saisons, du temps et des sensations.

L'exposition, très complète, donne à voir plusieurs séries d'oeuvres d'Hiroshige, notamment ses estampes des voyages mythiques entre Edo (la Tokyo d'avant 1868) et Kyoto. La muséographie, un peu confuse au début, se déploie ensuite dans les différents niveaux de la Pinacothèque plongée dans la pénombre pour l'occasion.

Expositions temporaires du 3 octobre 2012 au 17 mars 2013, Pinacothèque de Paris
Tarifs : 17 euros pour un billet couplé, 10 euros pour un billet simple


samedi 7 avril 2012

Jirô Taniguchi

A l'occasion du récent Salon du livre de Paris, consacré cette année 2012 à la littérature japonaise, l'envie me prend d'évoquer ici une récente découverte (pour moi) : le mangaka Jirô Taniguchi.
Ses oeuvres, publiées dans la collections Ecritures de Casterman, sont à la lisière, par le narration et le trait, du manga japonais et de la bande dessinée occidentale, remarque empruntée au journal Marianne.

Ma plus récente lecture est celle des deux tomes des Années douces, adaptation du roman de Hiromi Kawakami.
L'histoire en est d'apparence très simple. Un soir, alors qu'elle dîne dans un café, Tsukiko, jeune femme de trente-sept ans, croise le regard d'un homme plus âgé et réalise qu'il s'agit de son ancien professeur de japonais, alors qu'elle n'était encore que lycéenne.
La discussion se noue, les rendez-vous et les balades plus ou moins fortuits se poursuivent au long des mois et une véritable affection apparaît malgré la différence de générations.
Le "maître" comme le nommera toujours Tsukiko est un homme à l'ancienne mode, veuf, d'âge avancé, véritable puits de culture qui ne livre qu'assez peu ses sentiments et son passé. La narration, faite par le personnage de la jeune femme exclusivement, accentue cette impression de détachement et de mystère.
En revanche, l'histoire et les états d'âme de Tsukiko nous sont tout à fait connus. Célibataire, un peu en décalage avec sa génération, la jeune femme est troublée par son ancien professeur. Elle éprouve peu à peu la douleur de son absence, le désir et la jalousie alors même que la cour faite par un homme de son âge lui est totalement indifférente.
Il ne faut pas s'attendre ici à de grandes péripéties. L'intrigue se déroule dans le calme apparent et le trouble intérieur. L'auteur n'explique pas la naissance du sentiment amoureux mais la montre, par la répétition des scènes de "rencontres"  et de cuisine qui scandent l'oeuvre comme des chapitres, les ellipses temporelles où se crée le manque de l'autre, les rapprochements ténus entre les personnages. De belles scènes oniriques, ancrées dans les paysages de marge (le rivage, la forêt), les éléments naturels ou le folklore japonais, apportent une profondeur réflexive jamais lourde sur la relation entre cet homme et cette femme, dont l'un doit composer avec son passé déjà lointain et l'autre construire sa vie.

Blossom bird
Blossom Bird par HokutoSuisse. CC : BY-NC-SA. Photo : flickr


Cette problématique de la transmission, du temps qui passe sur la jeunesse, ce trait de dessin délicat et cet onirisme sont présents également dans un autre livre de Jirô Taniguchi, Quartier lointain (deux tomes).
L'auteur y raconte cette fois une histoire à la lisière du fantastique. Un homme d'affaires débordé, stressé, peu préoccupé de sa famille, se trompe de train alors qu'il rentre de la capitale. Il se retrouve ainsi par mégarde dans la ville de son enfance, dans le cimetière où repose sa mère. Sous l'effet de l'alcool, il s'évanouit et se réveille dans le corps de l'adolescent qu'il était à quatorze ans, mais en ayant conservé son esprit d'adulte.
Sous les traits d'un jeune garçon, il retrouve donc le chemin de sa maison et par là même sa famille. Nous sommes dans les années 60, quelques mois avant la mystérieuse disparition de son père. L'homme mûr redevenu adolescent va alors tenter de comprendre ce départ subit et surtout essayer de l'empêcher.
Ce père sera donc sans cesse jaugé, analysé et peut-être finalement compris par son fils désormais du même âge. Là encore une peinture de la vie et du passage à l'âge adulte, avec ses choix (se mettre en couple, avoir des enfants, renoncer ou non à ses rêves).