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lundi 17 mars 2014

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano

« Pour un gâteau de huit convives compter… » , ainsi s’ouvre et s’égrène la recette du fabuleux dessert au café qui donne son titre au livre de Joëlle Tiano.

Centenaire, Irina Sasson se remémore peu à peu cette recette qui accompagna chaque moment de sa vie de femme. Transmise par une cousine à son mariage, elle est là pour signer l’entrée de la jeune femme dans sa nouvelle famille, pour célébrer une naissance ou consoler de la perte d’un être.
Irina psalmodie cette recette qui fait renaître ses souvenirs. Son enfance turque et sa jeunesse parisienne, l’union convenue avec le « vieil » Antonio qui la mène dans en Amérique du sud, la vie de famille et l’adoption par ce nouveau pays, le désir amoureux, les choix qui jalonnent l’existence, le deuil…

La palette des émotions, des bonheurs et des drames qui font une vie et une personne est dessinée par la voix de cette femme. Elle est relayée par le récit d’un narrateur et les interventions, à la 2e personne, de la petite-fille d’Irina.

Coffee and walnut cake. De : dichohecho. CC : BY. Source : flickr


Rien d’extraordinaire à première vue à l’exposé de cette intrigue. Mais un charme indéniable se dégage de ce bref roman. Est-ce la répétition de la recette, qui donne une note sensuelle au récit, l’entrelacs des voix ou la peinture des personnages ? 
A la fois réaliste et historique par certains aspects (évocation de la Shoah, de Mai 68), le livre offre aussi un univers intime et onirique qui n’est pas sans rappeler celui de Véronique Ovaldé. L’Amérique latine contée n’est pas ancrée dans un espace-temps précis, elle mêle portugais et espagnol, Indiens et Européens. La nature y est luxuriante et les parfums capiteux. Ces éléments entrent en résonance avec l’apprentissage de la féminité et de la maternité. Il constitue le véritable fil rouge de cette vie à la fois ordinaire et singulière.

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano, Les Mues, 2007

mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008


vendredi 28 juin 2013

All my darling daughters, Fumi Yoshinaga

Un manga sur lequel je suis tombée par hasard dans ma bibliothèque.

Le trait, plutôt doux, m'a attirée ainsi qu'un rapide coup d'oeil au résumé : les relations entre une mère et sa fille adulte.

Il n'y a pas vraiment d'histoire suivie dans ce manga, mais des situations, des saynètes. Avec comme fil conducteur les deux personnages cités plus haut. Yukiko est une jeune femme de trente ans. Elle vit chez sa mère Marie avec laquelle elle entretient une relation fusionnelle. Mais à 50 ans, Marie réchappe d'une grave maladie et décide de vivre pleinement, ce qui se manifeste par une union soudaine avec un jeune homme.
Ne comprenant pas cette situation, Yukiko quitte la maison et se marie elle-même avec un collègue.

Mother statue, Senjo-ji. Photo : Sberla. Source : Flickr. CC : BY 2.0
Voilà pour le point de départ. Autour de ces personnages gravitent des membres de la famille et des amis. Chaque chapitre raconte leur histoire, leur rapport à la vie et à l'amour. On s'y perd un peu parfois, les ellipses temporelles étant fréquentes, mais l'on finit par saisir les liens entre les histoires et par là même entre les personnages.

Une agréable lecture doublée d'un regard souvent juste sur les relations mère/fille, la dissonance entre l'image complexée que l'on a de soi et ce que l'on projette chez les autres et la nécessité de se construire hors des normes.

All my darling daughters de Fumi Yoshinaga, Casterman, 2003

lundi 24 septembre 2012

Reflets dans un oeil d'homme, Nancy Huston

Si l'on décrète l'indifférence des sexes, comment faire pour penser ces plaies, sans même parler de les panser ? (p. 69)

Ironique, documenté et surtout salutaire que cet essai de la Canadienne Nancy Huston, Française d'adoption.
Elle conteste le postulat beauvoirien selon lequel "on ne naît pas femme : on le devient". Au contraire, affirme-t-elle, l'espèce humaine n'est pas qu'une construction culturelle, elle obéit aussi à la nature.
L'on est/naît bien fille ou garçon, femelle ou mâle, nos hormones diffèrent et de fait, nos comportements. Se parer, séduire sont les reliquats d'un besoin de perpétuer l'espèce. Ne remarque-t-on pas le sexe des enfants à la naissance ?
A ce titre, Nancy Huston tient les gender studies, chères aux Anglo-saxons, pour une imposture, tout comme les enseignements de biologie actuels selon lesquels genre et sexe seraient uniquement affaire de culture et de choix intime.
Bien plus, cette vision peut être dangereuse. Au sortir des atrocités de la Seconde Guerre mondiale, grandie sur le terreau de nauséabondes théories de différences naturelles infondées, nos sociétés n'ont plus osé affirmer les dissemblances entres hommes et femmes. De là, un mouvement paradoxal. Si la femme gagne son indépendance comme sujet, elle devient de plus en plus objet en ligne de mire pour les hommes, pour elle-même.
La femme est son image nous dit l'auteure. De fait, outre le féminisme, le développement des médias (notamment la photographie) a engendré ce phénomène, sources d'injonctions paradoxales. Être belle, sportive, coquette, vivre son désir sont des obligations même si cela doit provoquer essor de l'industrie esthétique, peur du vieillissement, anorexie, prostitution, viol, pornographie.

Notre société refuse les différences innées entre hommes et femmes mais ce sont pourtant elles qui sont scrutées, dédoublées dans leur image dès leur plus jeune âge.
L'auteure se refuse cependant à toute assertion péremptoire. Son analyse convoque plusieurs voix : récit crypto-autobiographique de situations vécues par une petite fille, puis adolescente et femme ; histoires de Jean Seberg, Anaïs Nin, Maryline Monroe, Nelly Arcan dans leur rapport complexe voire tragique à l'image et à la séduction ; interviews d'amis masculins ; avis de psychologues.
D'où il ressort que l'érotisme demeure bien différencié entre hommes et femmes, et ce dans beaucoup de sociétés. 
Un même mouvement incite à couvrir une femme devant un regard perçu comme désirant ou à l'exhiber comme un objet publicitaire, la beauté féminine faisant tout vendre dans nos contrées.

Two buildings and a woman reflection. Photo : Free-secret-life. CC : BY-NC-ND. Source : flickr

Le regard masculin est voyeur, voire violeur, depuis l'Antiquité. La référence littéraire invoquée est celle d'Actéon surprenant Diane au bain, vision qui provoque la métamorphose et la mort du jeune chasseur.
Cet épisode m'a fait songer à un travail universitaire que j'avais mené autour de l'œuvre d'Ovide. Le vocabulaire cynégétique est mêlé à celui de l'acuité visuelle comme métaphores de la sexualité masculine, de l'homme possédant un corps de femme, d'abord par son œil. Des personnages similaires à Actéon mettent en acte ce regard désirant dans une chasse/viol souvent porteuse de mort pour la vierge poursuivie.

Mais revenons à Nancy Huston. La femme est donc objet permanent du regard masculin. Parallèlement, la maternité décline dans notre imaginaire, seule différence visible entre hommes et femmes. L'image du désir prime sur celle de la maternité.
Nous autre femmes de l'Ouest sommes donc libres, égales et "frères" avec les hommes, ce qui ne nous empêche pas de vouloir être belles et d'avoir bien intériorisé de montrer notre corps au lieu de le dissimuler. (p. 293)

Analyse complexe tout en étant accessible, dérangeante parfois car mettant au jour nos tensions sociales et intimes. Quelle jeune femme contemporaine n'a pas reçu de ses parents, eux aussi modernes, une injonction du type "tu as la même valeur qu'un homme mais tu ne sortiras pas seule à cette heure" ?
Nancy Huston ne propose pas de théories, encore moins de réponses, mais interroge nos paradoxes. Non, la femme du XXIè siècle n'est pas (encore) libre et non, dans nos représentations collectives les moins avouables, elle n'a pas le statut d'un homme. Mais au lieu d'admettre cela et d'y travailler, nous le nions et, ironiquement, nous voilons la face. Egalité n'est pas identité.

Reflets dans un œil d'homme, Nancy Huston, Actes sud, 2012

vendredi 3 février 2012

Accabadora, Michela Murgia

Dans la Sardaigne des années 50, Bonaria Urrai prend comme fill'e anima ("fille d'âme") la petite Maria Listru, bien volontiers cédée par sa mère, veuve déjà encombrée de trois enfants. La fillette grandit auprès de sa Tzia qu'elle pense couturière et qui lui offre l'attention et l'éducation qu'elle n'a pas reçues.
Mais dans ce village hors du temps, la vieille Bonaria est souvent mandée en cachette pour accomplir une mystérieuse besogne. Elle est l'accabadora, la "dernière mère"en sarde, celle qui offre la mort aux êtres souffrants.
Pressentant un secret, Maria, désormais jeune fille, ne cherche pas à en savoir davantage jusqu'à ce que l'activité de sa mère de coeur la touche au plus proche.


Sardegna-la campagna7. Photo : CharlesFred.CC : BY-NC-SA. Source : flickr

On se laisse transporter par l'atmosphère et la langue (merveilleusement traduite par Nathalie Bauer) de ce roman. Il nous mène dans une Sardaigne rurale et traditionnelle, encore marquée par le rythme agricole, par l'omniprésence de la religion et des superstitions, par le dialecte parlé par tous en lutte contre l'italien.
En ce sens, le bref épisode turinois paraît plus terne dans ses descriptions et ses personnages bourgeois moins convaincants, comme pour montrer que Maria n'y a pas sa place.

C'est la relation entre Tzia Bonaria et Maria Listru qui tisse le roman, rapport complexe de tendresse et de rejet mêlés.

Accabadora a reçu le prix Campiello 2010.

Accabadora, Michela Murgia, Seuil, 2011

mardi 20 décembre 2011

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê

Ce petit ouvrage appartient à la collection "Les affranchis" chez l'éditeur Nil. Une demande aux auteurs : "Ecrivez la lettre que vous n'avez jamais écrite".

Il s'agit là d'une lettre sur un sujet difficile dans notre société actuelle où la famille-cocon devient le dernier refuge à défendre, où une femme se doit de devenir mère pour avoir accéder à la complétude (exigence pseudo-naturelle qui n'est pas imposée aux hommes avec pareille vigueur).
Linda Lê compose donc à contre-courant cette lettre à "l'enfant qu'[elle n'aura] pas". Situation d'autant plus douloureuse que son compagnon ressent, lui, le désir de donner la vie. 
Il est frappant de noter que nombre de blogs, bien souvent féminins, n'ont pas saisi l'ironie dans les clichés maniés dans les premières pages par l'auteure. En effet, Linda Lê explique à son ami ce refus de donner la vie avec force arguments philosophiques et sociaux : il est impensable de lancer un enfant dans un monde pareil, la vie n'est que vide et inutilité. Mais rapidement, on ressent que ce ne sont là que des excuses intellectuelles, revendiquées d'ailleurs comme telles, et répondant en joute verbale aux arguments tout aussi littéraires et pensés de son compagnon. 


Parental Child Abduction 5. Photo : MegaBu7. CC : BY. Source : flickr


Non, Linda Lê ne sera pas mère car rien ne l'y mène : ni le modèle maternel d'une "Big Mother" tyrannique luttant contre la féminité de ses filles, ni son corps, ni son mode de vie. 
Pour elle qui se débat déjà avec ses démons, la grossesse, l'accouchement et le lien tissé avec l'enfant ne sont en aucun cas des réponses.
Mais il n'y a dans cette lettre, intime et touchante, nulle revendication collective. L'auteure ne s'érige pas en modèle féministe cherchant à délivrer la femme de cet aspect animal qu'on voudrait lui imposer de toute éternité. Ce non-désir d'enfant, elle le ressent ainsi, il est étroitement lié aux tours et détours de son histoire personnelle. Parallèlement, Linda Lê dépeint fort bien le discours violent qui s'abat sans nuance sur les femmes nullipares : immaturité, incomplétude, anormalité, égoïsme.

Cependant, ce fils prend vie au cours de la lettre. L'auteure en narre l'enfance, l'adolescence puis la jeunesse possibles. Être imaginaire que Linda Lê se refuse explicitement à assimiler à la création littéraire, il nourrit et apaise celle qui ne l'a pourtant pas engendré.

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê, Nil, 2011

samedi 29 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

Sonia, quarante-deux ans, marie sa fille unique, Anna. Cette journée de noces, qui donne son titre au roman de Natacha Appanah, est narrée par la voix de ce personnage. Le mariage, loin d'être le prétexte à une histoire romantique, orchestre un retour mélancolique et parfois douloureux sur la vie de Sonia.
Ecrivain, mère célibataire, femme fantasque, Mauricienne d’origine et Lyonnaise d’adoption, Sonia revêt tous ces visages. En mariant sa fille, elle mesure ce qui les sépare. Le goût pour la rigueur et les convenances d’Anna heurte son indépendance d’esprit, et un mariage si jeune lui fait prendre peur, à elle qui n’a jamais su (voulu ?) retenir un homme.
Mais le roman est d’abord le récit d’un amour d’une mère pour sa fille, relation fusionnelle dans laquelle, vingt après, il faut laisser place à un autre.
Par petites touches, l’auteur dépeint cette journée de noces en la liant au passé des deux femmes, en y mettant au jour les craintes et pensées de Sonia. Certes c’est Anna qui se marie, mais c’est sa mère qui accède à un passage charnière de sa vie de femme au point de déclarer que les noces d’Anna sont “le plus beau jour de sa vie”.
Roman tout à la fois pudique et intimiste (sans verser dans l'autofiction pour autant), conté par la plume fine et brillante de son auteur, la Noce d’Anna est empreint d’une émotion diffuse qui nimbe ce beau portrait de femme.

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005

Second shooting. Photo : Turner and Moss. CC : BY-NC-ND. Source : flickr