jeudi 24 novembre 2011

Les Cubains, Pierre Desproges

"Une série de désastres ont frappé Cuba l'année dernière. Force nous est de lire la volonté de Dieu dont l'anticommunisme n'est un secret pour personne."

"Les Cubains" in Tout Desproges. Pierre Desproges.2008

mardi 22 novembre 2011

Blue Bay Palace, Natacha Appanah

Il y a quelques temps, ce blog présentait le troisième roman de l'écrivain Natacha Appanah, La Noce d'Anna.
Blue Bay Palace est son second livre. Bien loin de la France, il nous entraîne dans l'île Maurice, terre volcanique dont est originaire l'auteure.
Là aussi, c'est la voix d'une femme qui se fait entendre, celle de Maya, dix-neuf ans. Fille unique d'un couple issu des plus basses castes d'Inde, elle rêve de voyages et d'ascension sociale. Hors de question pour elle de trimer comme son père et toute sa communauté au Blue Bay Palace, hôtel de luxe pour touristes fortunés en quête d'exotisme. Nous ne sommes pas là dans un paysage de carte postale, mais bien dans les arrière-boutiques les plus humbles de l'île. Impensable également pour Maya de mener la vie de sa mère, en rupture avec sa famille et enfermée dans les automatismes domestiques. 


Contrasts. Photo : Sandy Kirchlechner. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais l'amour vient, comme souvent, contrarier ces plans. Maya rencontre Dave, patron du restaurant de l'hôtel, et une passion naît entre les jeunes gens. Mais l'un et l'autre sont issus de castes différentes, réminiscence vivante du système indien, et seuls les gestes volés, les après-midis d'amour cachés leur sont permis. Pourtant Maya veut croire qu'une union au grand jour est possible quitte pour cela à user de moyens la menant tout droit au chaos et à la folie.



Tout comme les autres romans de Natacha Appanah, Blue Bay Palace dépeint de façon très fine mouvements et sentiments de l'âme tourmentée. L'écriture nerveuse et la concision de l'œuvre (à peine une centaine de pages) miment l'urgence dans laquelle se trouve Maya, celle de retrouver son amant, celle de mettre fin à son désespoir.

Blue Bay Palace, Natacha Appanah, Gallimard, 2004

jeudi 17 novembre 2011

Oda a la tipografia, Pablo Neruda

Un extrait de l'Oda a la tipografia de Pablo Neruda, poème enchanteur par sa musicalité, déclaration d'amour à l'écriture vivante et inscrite dans le cours du monde.
Poème empli de souvenirs, qui avait ouvert un cycle d'animations sur la poésie calligraphiée, dans une vie antérieure.

Pero,
tipografía,
déjame
celebrarte
en la pureza
de tus
puros perfiles,
en la redoma
de la letra
O,
en el fresco
florero
de la
Y
griega,
en la
Q
de Quevedo
(cómo puede pasar
mí poesía
frente a esa letra
sin sentir el antiguo escalofrío
del sabio moribundo?),
a la azucena
multi
multiplicada
de la
V
de victoria,
en la
E
escalonada
para subir al cielo,
en la
Z
con su rostro de rayo,
en la P
anaranjada.

Amor,
amo
las letras
de tu pelo,
la
U
de tu mirada,
las
S
de tu talle.
En las hojas
de la joven primavera
relumbra el alfabeto
diamantino,
las esmeraldas
escriben tu nombre
con iniciales fresca del rocío.
Mi amor,
tu cabellera
profunda
como selva o diccionario
me cubre
con su totalidad
de idioma
rojo.
En todo,
en la estela
del gusano
se lee,
en la rosa se lee,
las raíces
están llenas de letras
retorcidas
por la humedad del bosque
y en el cielo
de Isla Negra, en la noche,
leo,
leo
en
el firmamento frío
de la costa,
intenso,
diáfano de hermosura,
desplegado,
con estrellas capitales
y minúsculas
y exclamaciones
de diamante helado,
leo, leo
en la noche de Chile
austral, perdido
en las celestes soledades
del cielo,
como en un libro
leo
todas
las aventuras
y en la hierba
leo,
leo
la verde, la arenosa
tipografía
de la tierra agreste,
leo
los navíos, los rostros
y las manos,
leo
en tu corazón
en donde
viven
entrelazados
la inicial
provinciana
de tu nombre
y
el arrecife
de mis apellidos.
Leo
tu frente,
leo
tu cabellera
y en el jazmín
las letras
escondidas
elevan
la incesante
primavera
hasta que yo descifro
la enterrada
puntuación
de la amapola
y la letra
escarlata
del estío :
son las exactas flores de mi canto.

Nuevas Odas elementales, Pablo Neruda, 1956

Traduction personnelle : 
Mais, typographie, laisse moi te célébrer dans la pureté de tes purs profils, dans le verre de ta lettre O, dans le frais vase à fleurs du Y grec, dans le Q de Quévédo (comment ma poésie peut-elle passer au devant de cette lettre sans sentir l'antique frisson du sage moribond ?), dans le lys multi multiplié du V de victoire, dans le E de l'échelle qui monte au ciel, dans le Z à la face d'éclair, dans le P orangé.
Amour, j'aime les lettres de tes cheveux, le U de ton regard, le S de ta taille. Sur les feuilles du jeune printemps étincelle l'alphabet de diamant, les émeraudes écrivent ton nom avec les initiales de la fraîche rosée.
Mon amour, ta chevelure profonde comme une forêt ou un dictionnaire me couvre de tout son langage rouge. Dans tout, dans le sillage du ver, on lit, dans la rose on lit, les racines sont pleines de lettres tordues par l'humidité de la forêt, et dans le ciel de l'Ile Noire, à la nuit, je lis, je lis, dans le firmament froid de la côte, intense, diaphane de beauté, déployé, aux étoiles capitales et minuscules, aux exclamations de diamant gelé, je lis, je lis, dans la nuit du Chili austral, perdu dans les célestes solitudes du ciel, comme dans un livre je lis toutes les aventures dans l'herbe je lis, je lis la typographie verte, de sable, de la terre agricole, je lis les navires, les visages et les mains, je lis en ton cœur là où vivent enlacés l'initiale provinciale de ton nom et le récif de mes noms.
Je lis ton front, je lis ta chevelure, et dans le jasmin les lettres cachées élèvent l'incessant printemps jusqu'à ce que je déchiffre la ponctuation enterrée du coquelicot, et la lettre écarlate de l'été : ce sont là les fleurs exactes de mon chant.


vendredi 11 novembre 2011

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy

Tout en poésie et en finesse, ce premier roman de Minh Tran Huy, romancière et journaliste franco-vietnamienne, était une excellente surprise de la rentrée littéraire 2007.
Epousant le point de vue de Lam, lycéenne aussi brillante que réservée, l'auteure aborde des sujets à la fois intimes et universels. En effet, la jeune fille, dont les parents ont fui le Viêt-Nam, rencontre Nam lors d'un séjour linguistique. Leurs origines communes lient les adolescents. Cependant, la souffrance du jeune homme, boat people arraché à ses parents, l'empêche de se confier tout à fait. Lam n'est pour lui qu'une sœur quand celle-ci espérerait davantage. Par cette relation et un voyage sur la terre de ses ancêtres, la jeune fille mesure ce qui la rapproche mais aussi l'éloigne du Viêt-Nam. Au sein du récit sont tissés les épisodes d'un conte asiatique que narrait autrefois Nam à sa sœur.


Ombre chinoise à la vietnamienne. Photo : Abracadapix Photography. CC : BY-NC-ND . Source : flickr


Profondément vietnamien, le récit fait pourtant sens pour chacun. Sont abordés les thèmes de l'adolescence, de l'amitié, de l'identité. Le roman touche aussi au politique quand il évoque l'immigration ou la terreur entretenue par le régime socialiste vietnamien. Mais jamais l'auteur ne se départit de subtilité. Bien plus que la description directe, ce sont les entrelacs des histoires singulières qui font affleurer émotion et réflexion.
Comme un écho, Minh Tran Huy a publié un recueil de contes vietnamiens, également chez Actes Sud.

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy, Actes Sud, 2007

jeudi 3 novembre 2011

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol

"Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’était les mots : car j’avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection, comme d’autres font pour les timbres.
J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent, quand j’étais seul, pour le plaisir de les entendre.
Or, dans les discours de l’oncle, il y en avait de tout nouveaux, et qui étaient délicieux : damasquiné, florilège, filigrane, ou grandioses : archiépiscopal, plénipotentiaire.
Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images."

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol, Pastorelly, 1957

Le concours organisé par Fanny m'a immédiatement fait penser à ce passage. Je l'ai lu petite et il m'a marquée au point d'en garder des souvenirs assez précis et d'avoir, un temps aussi, fait cette collection.







mardi 1 novembre 2011

Les Revenants, Laura Kasischke

L'oeuvre de Laura Kasischke, romancière et poétesse américaine, peint le portrait peu flatteur de la  middle class américaine. Femmes au foyer, lycéennes populaires, étudiants argentés.
Pourtant, cet univers lisse et ordonné se fendra peu à peu.
Laura Kasischke nous donne à voir un monde qui nous échappe, menacé par un danger latent. Cette intrusion néfaste est cependant l'oeuvre du quotidien et des rapports humains pervertis.

Les Revenants, dernier roman de l'écrivain, plus long et plus abouti que les précédents, trouve opportunément sa place dans nos lectures en cette période de Toussaint, Halloween et autres célébrations des disparus.

Le livre s'ouvre sur un prologue saisissant, inquiétant mais empreint de calme. Une nuit de pleine lune, une femme assiste à l'accident de voiture de deux jeunes gens. Pourtant, si la jeune fille est touchée, il n'y a aucune effusion de sang, son compagnon est indemne et serein.
Après ces quelques pages lapidaires posant magistralement le ton du roman, le lecteur apprend que la jeune accidentée, Nicole Werner, membre d'une sororité et étudiante modèle, a succombé à ses blessures. Craig, son petit ami, également étudiant, revient pourtant à l'université l'année suivante. Il continue d'y vivre avec Perry, son colocataire.
Mais la rumeur enfle, Nicole, ou plutôt son fantôme, aurait été aperçue sur le campus.

Se met en place un ballet de personnages rappelant pour beaucoup les figures des romans précédents de Laura Kasischke : le couple Nicole et Craig, Perry, Josie (membre de la sororité et amie de Nicole), Mira (anthropologue et professeur), Shelly (autre enseignante, témoin de l'accident), les familles des protagonistes. Des "enquêtes" parallèles se mettent en place afin de faire la lumière sur la mort de l'étudiante, qui se heurte à de nombreuses incohérences.
La trame générale ne saurait être davantage dévoilée, tant la construction du roman, éclatée temporellement entre l'avant et l'après-accident, elliptique, participe de l'intrigue et de la construction des personnages.


Ghost fear
Ghost fear. Photo : doug88888. CC : BY-NC. flickr



Une fois de plus, nous sommes plongés dans un univers américain typique. Laura Kasischke en maîtrise les différents prismes : peinture presque sociologique à la David Lodge du monde universitaire, topoï des teen-movies (entre mystérieuses fraternités et films d'épouvante), portraits de femmes au foyer et de familles en apparence heureuses. Le genre fantastique également est effleuré avec ses animaux et sa nature apparemment doués de pensées plus conscientes que celles des hommes. Mais, comme toujours chez Laura Kasischke, ce n'est qu'une voie de plus pour dépeindre la réalité la plus crue(lle).

Le fil conducteur de tous ces thèmes demeure l'omniprésence de la mort, que cela soit au travers des légendes urbaines de fantômes hantant le campus, de parents que l'on a pas vus disparaître, d'une soeur que l'on n'a jamais connue mais qu'on a su imaginer, de la médecine légale ou de l'étude anthropologique de rites funéraires. La fascination morbide est mise en scène. Les jeunes étudiants aiment à frôler ce point de non retour, pratiquant des rituels macabres, croyant côtoyer les défunts et se passionnant pour les cours dispensés à la morgue. Mais la mort n'est pas (seulement) là où on l'attend, là où on la craint ni comme on la pense. 

Omniprésence également de la dualité entre Eros et Thanatos : les personnages, bien souvent très typés, sont aussi des corps sexués, mus par le désir charnel et l'amour physique. Pulsion de désir et de vie qui ne les lie pas les uns aux autres mais entraîne tromperies, blessures et disparitions.

Pour finir, cette lecture par Marine Landrot (Télérama) donne un aperçu de l'écriture de Laura Kasischke en traduction, de son style imagé et fluide.
Les Revenants, Laura Kasischke, C. Bourgois, 2011