samedi 29 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

Sonia, quarante-deux ans, marie sa fille unique, Anna. Cette journée de noces, qui donne son titre au roman de Natacha Appanah, est narrée par la voix de ce personnage. Le mariage, loin d'être le prétexte à une histoire romantique, orchestre un retour mélancolique et parfois douloureux sur la vie de Sonia.
Ecrivain, mère célibataire, femme fantasque, Mauricienne d’origine et Lyonnaise d’adoption, Sonia revêt tous ces visages. En mariant sa fille, elle mesure ce qui les sépare. Le goût pour la rigueur et les convenances d’Anna heurte son indépendance d’esprit, et un mariage si jeune lui fait prendre peur, à elle qui n’a jamais su (voulu ?) retenir un homme.
Mais le roman est d’abord le récit d’un amour d’une mère pour sa fille, relation fusionnelle dans laquelle, vingt après, il faut laisser place à un autre.
Par petites touches, l’auteur dépeint cette journée de noces en la liant au passé des deux femmes, en y mettant au jour les craintes et pensées de Sonia. Certes c’est Anna qui se marie, mais c’est sa mère qui accède à un passage charnière de sa vie de femme au point de déclarer que les noces d’Anna sont “le plus beau jour de sa vie”.
Roman tout à la fois pudique et intimiste (sans verser dans l'autofiction pour autant), conté par la plume fine et brillante de son auteur, la Noce d’Anna est empreint d’une émotion diffuse qui nimbe ce beau portrait de femme.

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005

Second shooting. Photo : Turner and Moss. CC : BY-NC-ND. Source : flickr

jeudi 27 octobre 2011

La Noce d'Anna, Natacha Appanah

"Yves et Anna se chamaillent gentiment, ça me fait un cocon tout doux dans lequel je peux me tourner en boule, me rassurer. J'ai si peur de voir ma fille se marier à vingt-trois ans, j'ai peur, j'ai peur. Je voudrais lui dire de tout arrêter, que c'est pas grave, les fleurs, le château, tout ça, on te trouvera une plus jolie robe dans dix ans, c'est mieux de se marier avec des petites rides autour des yeux, on s'en fout des wedding planners, Alain s'en remettra, les invités aussi, on partira de Lyon, si tu veux, je serai avec toi, voyage un peu, fais la fête, fais la folle, perds pied, ne te marie pas. Pourquoi n'ai-je pas dit cela plus tôt ? Pourquoi n'ai-je pas été plus ferme, pourquoi n'ai-je pas tempêté, menacé ? Comment se fait-il que ma fille soit si différente de moi, que ses envies et ses désirs soient si éloignés des miens ?"

La Noce d'Anna, Natacha Appanah, Gallimard, 2005, p.70

dimanche 23 octobre 2011

Melancholia

Il ne faut pas aborder Melancholia en gardant en tête la sortie douteuse de son réalisateur Lars von Trier lors du dernier festival de cannes. Sortie dont certains pensent qu'elle lui a coûté la Palme d'or.
Pour ma part, je ne connais la filmographie de Lars von Trier que de loin et mon objectif n'est donc pas de présenter une analyse de Melancholia dans la vie et l'œuvre de son auteur.
Pictural et musical, ce sont assurément les adjectifs qui viennent à l'esprit dès les premières minutes du film. Enchaînement de tableaux animés à la photographie aussi sublime qu'angoissante, références empruntées aux préraphaélites et au symbolisme : mariée dérivant à la manière de l'Ophelia de Millais, puis se débatant dans des entraves, mère paniquée s'enfonçant dans la terre d'un green, vue nocturne éclairée par trois astres dont le plus impressionnant finira par pulvériser la Terre...
Après cette ouverture, portée par la musique wagnérienne de l'opéra Tristan und Isolde (thème leitmotiv du film), Lars von Trier nous livre un diptyque. Les deux parties, d'égale longueur, portent le nom des deux sœurs du film, Justine et Claire, opposées et complémentaires, blonde et brune, irrationnelle et cartésienne, qui s'aiment et se haïssent tout à la fois.
Le premier volet du diptyque rompt radicalement avec l'esthétisme du prologue. On bascule tout à coup dans le réalisme voire la légèreté, caméra à l'épaule : c'est le mariage de Justine et la limousine des jeunes époux ne peut accéder au lieu de la réception, le manoir de Claire, à cause d'un sentier étriqué. S'ensuit un huis-clos familial, digne des comédies de mœurs : mère hostile au mariage, père fantasque et immature, beau-frère grippe-sou, patron envahissant... le tout dans une propriété imposante, hors du monde et du quotidien.
Cependant, le malaise instillé par l'ouverture du film se répand peu à peu dans ce drame familial pourtant d'abord bien différent.
L'opposition entre les sœurs se fait jour. Alors que Justine sombre au fil de la soirée dans une dépression qu'elle semble déjà connaître, refuse les conventions, s'échappe mentalement puis physiquement de la noce, Claire, l'organisatrice rationnelle, campe sur la bienséance, se montre aussi forte qu'assurée. A l'aube Justine a tout perdu, époux, emploi, famille, à l'exception de sa sœur.
A cette déliquescence sociale et mentale s'ajoutent des détails troublants : les "fils laineux" décrits par Justine pour évoquer son mal-être, une mystérieuse étoile, une mariée qui se laisse métaphoriquement couler. Autant d'indices figurant dans le prologue qui donnent à penser que cette ouverture magistrale était avant tout le sommaire de l'œuvre. L'issue fatale semble se profiler, inéluctablement.

  © Les Films du Losange
La seconde partie adopte un autre ton. Les invités sont partis, le manoir n'est plus habité que par Claire, son compagnon et son fils ainsi que par Justine. La dépression a envahi la jeune femme, prostrée et incapable même de se nourrir. Dans ce cadre familial restreint, le cataclysme se prépare.
La fin du monde n'a ici rien à voir avec une production hollywoodienne. Nulle scène de foule paniquée ou de monument détruit, nul discours des autorités exhortant à la prière (grand classique du genre), nulle vue cosmique avec force effets spéciaux suivant le parcours de l'astre Melancholia vers la Terre, tableau réservé à l'ouverture. Tout se déroule à huis-clos et l'on oscille entre les réactions des personnages : science rassurante, crainte, résignation.
Le rapport de force entre les sœurs s'inverse alors. Claire a tout à perdre, son futur et son enfant, elle s'enfonce dans la peur de mourir. Justine au contraire a fini de sombrer. Persuadée que "la vie sur Terre est mauvaise", elle ne craint aucunement l'apocalypse et paraît même désirer l'arrivée de cette planète Melancholia qui, jusque dans son nom, incarne sa tristesse et sa volonté de destruction. C'est elle qui saura comment rassurer son neveu et diriger sa sœur à l'ultime moment.
Entre ces deux portraits de femmes, magnifiquement interprétées par Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg, l'enfant de Claire, fils et neveu, plus clairvoyant que les adultes. N'est-ce pas lui qui, dès la réception calamiteuse de Justine, sait qu'il doit se raccrocher non pas à sa mère ni à son père, mais à sa tante "steelbreaker" ("capable de rompre l'acier") ?
Melancholia est un film étrange, esthétique et inquiétant, riche de plusieurs niveaux de sens et de multiples références. Film qui pose de nombreuses questions sans jamais y répondre : est-on dans le fantastique ou la métaphore pure, que signifie ce 19e trou sur le parcours de golf, pourquoi le domaine de Claire devient-il soudain infranchissable ? Film sur l'apocalypse peut-être, mais surtout sur la manière d'être au monde et aux autres. Enfin, film qui sonne et laisse le spectateur KO dans les premières minutes, silencieuses, du générique de fin.

Un film de Lars von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsboutg, Kiefer Sutherland, John Hurt, Charlotte Rampling


Sortie : 10 août 2011

jeudi 20 octobre 2011

Rêver en cubain, Cristina Garcia

"Herminia fait signe à Felicia depuis une petite porte de la maison délabrée. Elle porte un chemisier jaune dont le col a l'éclat de la lune absente. Ses bras noirs et ronds agitent l'obscurité.
"Dépêche-toi ! La Madrina est prête !" (...)
"Bienvenida, hija !", l'accueille la Madrina, d'une voix qu'a éraillé le dévouement aux infortunés. "Nous t'attendions."
Les paumes tournées vers le haut, elle décrit un arc de cercle autour d'elle avec ses bras. Son visage est satiné de transpiration comme un duvet d'amande sous un turban de coton blanc ; la blouse de dentelle qui lui dégage les épaules laisse voir à la naissance du cou deux grains de beauté identiques, aussi gros et aussi noirs qu'un scarabée. Des jupes de gaze superposées, d'une finesse de membrane, frôlent ses pieds, nus sur le sol en ciment froid. La pièce vert glauque, au plafond bas, ondoie dans les flammes et l'encens de cent cierges.
Contre le mur du fond préside une statue d'ébène de Santa Barbara, la Reine Noire. Des offrandes de pommes et de bananes sont déposées à ses pieds. Sur les autels des autres saints et dieux s'accumulent des oblats odorants : du maïs grillé, des pièces de monnaie, et un cigare aromatique pour Saint-Lazare, protecteur des paralytiques ; de la noix de coco et de la kola amère pour Obatala, roi du Drap Blanc ; des ignames rôties, du vin de palme et un sac de sel pour Oggun, patron des métaux.
Au premier plan, Ellegua, dieu des carrefours, habite les œufs d'argile dans neuf jattes de tailles diverses. Les œufs ont des yeux et des bouches en cauris et macèrent dans un élixir d'herbes et d'eau bénite. Quatre métisses, vêtues de jupes et de tabliers à carreaux,prient agenouillées devant les autels. Un homme, pur Yoruba d'un noir bleuté, se tient silencieux au milieu de la pièce coiffé d'un fez en coton amidonné (...).
-Ellegua demande une chèvre, dit le santero en remuant à peine les lèvres. (...)
La Madrina rassemble les fidèles autour de Felicia. Elles l'entourent de guirlandes, de perles de couleur et lui caressent le visage et les paupières avec des branches de romarin. Le santero revient avec la chèvre, dont la bouche et les oreilles sont ficelées. Felicia prend une bouchée de noix de coco râpée et la crache au visage de la chèvre, lui baisant les oreilles tandis qu'elle geint doucement. Felicia frotte ses seins contre le museau de l'animal. "Kosi iku, kosi arun, kosi araye", chantent les femmes.
Le santero fait passer la chèvre par-dessus les offrandes et lui perce le cou d'un geste vif, avec un couteau de boucher, en orientant le flot de sang sur les œufs en argile. La chèvre frémit puis cesse de bouger. Le santero lui agite une boîte de sel au-dessus de la tête, puis verse du miel sur l'offrande."

Rêver en cubain, Cristina Garcia, Denoël, 1993, pp.28-30. Traduction Geneviève Doz

Résumé : La vie de Celia Almeida, révolutionnaire cubaine convaincue et de ses enfants : Felicia, la santera mangeuse d'hommes, Lourdes, l'Américaine d'adoption en rupture avec ses origines et mère de Pilar, adolescente nostalgique de Cuba, Javier, marié à une Européenne. L'histoire de Cuba et de ses habitants, de leurs rapports à la Révolution de Castro et à leur pays d'origine.
Dans ce passage, Felicia tente, par la santeria, de retrouver la paix avec l'esprit de son père Jorge del Pino, mort aux Etats-Unis.

mardi 11 octobre 2011

Chico et Rita

La Havane des années 2000, le vieux Chico, cireur de chaussures pour touristes, survit dans les quartiers du centre minés par le délabrement et le quotidien difficile. Seule l'écoute d'anciennes mélodies de jazz sur son poste de radio antédiluvien lui redonne le sourire et il se souvient.

La Havane à la fin des années quarante, à l'époque où Cuba est encore le bordel des Etats-Unis, où les hôtels de la mafia côtoient les boutiques Rolex et Chevrolet dans les rues de l'île. L'époque aussi où la discrimination et le racisme s'affichent.

Chico est un jeune pianiste de jazz qui rêve d'une carrière américaine, espoir que tente de réaliser son acolyte Ramon. Quand Chico rencontre Rita, chanteuse métisse aussi sensuelle que l'était Jessica Rabbit (car on parle d'animation), c'est le coup de foudre dans la plus pure tradition hollywoodienne. Mais si la passion, musicale et amoureuse, est immédiate, leur relation sera faite de déchirements. Lassée des infidélités de son amant, Rita part pour les Etats-Unis et parvient rapidement au faîte de la gloire. Entre New-York, Paris, Hollywood et la Havane désormais gouvernée par le Che et Castro, Chico la suit, la retrouve, la perd de nouveau.

Chico et Rita est un film d'animation "pour adultes", comprenez par là qu'on y voit des scènes très sensuelles, d'intimité et de danse. La technique de dessin, artisanale, rend merveilleusement compte de ces mouvements. Les décors et les atmosphères également sont criants de vérité, les réalisateurs ayant travaillé à partir de photographies d'époque.

L'histoire tout entière est portée par la musique, afro-cubaine d'abord (quel bonheur de voir chanter et danser un guaguanco) mais surtout jazz. Le film est d'ailleurs librement inspiré de la vie du musicien Bebo Valdes (qui signe aussi la BO). Enfin le film rend hommage brillamment aux codes cinématographiques hollywoodiens, tant dans le dessin que dans les personnages et les références. Mais il reste néanmoins aussi cubain que ses personnages, capables d'abandonner une réception mondaine pour déguster les fameux frijoles dans une arrière-cuisine.

Chico et Rita a été primé au festival d'animation d'Annecy 2011. Le story-board existe également sous forme de bande dessinée, chez Denöel Graphic.

Cantante en la Habana vieja. Photo : Sam Kelly. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
Film d'animation réalisé en 2010 par Fernando Trueba, Javier Mariscal, Tono Errando

samedi 1 octobre 2011

Medianeras

Buenos Aires, une mégalopole comme il en existe partout dans le monde aujourd’hui. Avec son lot de névroses, de communication (faussement) simplifiée par les médias et réseaux sociaux, d’inconnus qui se croisent sans cesse et qui se complèteraient si bien, s’ils voulaient bien sortir un peu de leur tchat et de leurs sites de rencontre si vains. Les medianeras incarnent parfaitement l’architecture urbaine sans âme : ce sont les murs mitoyens et aveugles des immeubles derrière lesquels vivent retranchés, souvent dans de minuscules appartements, les citadins esseulés. Studios totalement désordonnés qui reflètent la confusion des êtres.
Chercher l’âme sœur dans un tel contexte revient à se replonger dans un “Où est Charlie ?” (“Donde esta Wally ?” en Argentine), livre préféré de Mariana, l’une des protagonistes du film. Elle est architecte au chômage, et aménage des vitrines de magasins en attendant. Un peu perdue et phobique, elle sort d’une relation de quatre ans dont elle a su très vite qu’elle ne lui convenait pas. Dans l’immeuble d’en face, séparé d’elle par ces fameuses medianeras vit Martin (et sosie d’Alexandre Astier), hypocondriaque, agoraphobe et web-designer.
Evidemment, comme dans toute comédie romantique, le spectateur sait comment l’histoire va finir. Mais le ton du film, à la fois léger, grinçant et ironique, l’espace urbain mis en scène et les jolies trouvailles narratives et visuelles du réalisateur Gustavo Taretto permettent de s’attacher et de s’identifier très vite aux personnages (certes, surtout quand on a le même âge, les mêmes déboires, voire des ex avec les mêmes prénoms). On n’assistera pas aux traditionnels rencontre, rendez-vous manqués, rupture et réconciliation des comédies romantiques. On suit au contraire Mariana et Martin en parallèle jusqu’à ce que…


Un film de Gustavo Taretto, avec Pilar Lopez de Avala, Inés Efron, Javier Drolas.
Sortie : 1 juin 2011