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mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

samedi 7 avril 2012

Jirô Taniguchi

A l'occasion du récent Salon du livre de Paris, consacré cette année 2012 à la littérature japonaise, l'envie me prend d'évoquer ici une récente découverte (pour moi) : le mangaka Jirô Taniguchi.
Ses oeuvres, publiées dans la collections Ecritures de Casterman, sont à la lisière, par le narration et le trait, du manga japonais et de la bande dessinée occidentale, remarque empruntée au journal Marianne.

Ma plus récente lecture est celle des deux tomes des Années douces, adaptation du roman de Hiromi Kawakami.
L'histoire en est d'apparence très simple. Un soir, alors qu'elle dîne dans un café, Tsukiko, jeune femme de trente-sept ans, croise le regard d'un homme plus âgé et réalise qu'il s'agit de son ancien professeur de japonais, alors qu'elle n'était encore que lycéenne.
La discussion se noue, les rendez-vous et les balades plus ou moins fortuits se poursuivent au long des mois et une véritable affection apparaît malgré la différence de générations.
Le "maître" comme le nommera toujours Tsukiko est un homme à l'ancienne mode, veuf, d'âge avancé, véritable puits de culture qui ne livre qu'assez peu ses sentiments et son passé. La narration, faite par le personnage de la jeune femme exclusivement, accentue cette impression de détachement et de mystère.
En revanche, l'histoire et les états d'âme de Tsukiko nous sont tout à fait connus. Célibataire, un peu en décalage avec sa génération, la jeune femme est troublée par son ancien professeur. Elle éprouve peu à peu la douleur de son absence, le désir et la jalousie alors même que la cour faite par un homme de son âge lui est totalement indifférente.
Il ne faut pas s'attendre ici à de grandes péripéties. L'intrigue se déroule dans le calme apparent et le trouble intérieur. L'auteur n'explique pas la naissance du sentiment amoureux mais la montre, par la répétition des scènes de "rencontres"  et de cuisine qui scandent l'oeuvre comme des chapitres, les ellipses temporelles où se crée le manque de l'autre, les rapprochements ténus entre les personnages. De belles scènes oniriques, ancrées dans les paysages de marge (le rivage, la forêt), les éléments naturels ou le folklore japonais, apportent une profondeur réflexive jamais lourde sur la relation entre cet homme et cette femme, dont l'un doit composer avec son passé déjà lointain et l'autre construire sa vie.

Blossom bird
Blossom Bird par HokutoSuisse. CC : BY-NC-SA. Photo : flickr


Cette problématique de la transmission, du temps qui passe sur la jeunesse, ce trait de dessin délicat et cet onirisme sont présents également dans un autre livre de Jirô Taniguchi, Quartier lointain (deux tomes).
L'auteur y raconte cette fois une histoire à la lisière du fantastique. Un homme d'affaires débordé, stressé, peu préoccupé de sa famille, se trompe de train alors qu'il rentre de la capitale. Il se retrouve ainsi par mégarde dans la ville de son enfance, dans le cimetière où repose sa mère. Sous l'effet de l'alcool, il s'évanouit et se réveille dans le corps de l'adolescent qu'il était à quatorze ans, mais en ayant conservé son esprit d'adulte.
Sous les traits d'un jeune garçon, il retrouve donc le chemin de sa maison et par là même sa famille. Nous sommes dans les années 60, quelques mois avant la mystérieuse disparition de son père. L'homme mûr redevenu adolescent va alors tenter de comprendre ce départ subit et surtout essayer de l'empêcher.
Ce père sera donc sans cesse jaugé, analysé et peut-être finalement compris par son fils désormais du même âge. Là encore une peinture de la vie et du passage à l'âge adulte, avec ses choix (se mettre en couple, avoir des enfants, renoncer ou non à ses rêves).