mardi 19 juin 2012

Poetry

Mija a 65 ans et vit dans la province coréenne du Gyeonggi. Elle élève seule son petit-fils adolescent depuis le départ de sa fille. Humble et toujours coquette, la vieille femme doit composer avec un quotidien des plus modestes. Alors que la maladie la gagne peu à peu, elle doit travailler comme femme de ménage pour un vieillard pingre et lubrique. Le tableau s'assombrit encore lorsque son petit-fils est impliqué dans le suicide sordide d'une collégienne. Mais il suffit, lui dit-on, d'étouffer l'affaire et de dédommager la famille, à elle qui possède à peine de quoi vivre. 
Comme une parenthèse dans cette vie plutôt rude, Mija suit des cours de poésie à la maison de la culture. A terme, le professeur veut voir ses élèves composer eux-mêmes un poème. Mija s'y emploie avec difficulté et insensiblement commence à observer le monde, à percevoir le sens et la beauté d'un arbre ou d'un abricot tombé à terre. Mais dans ce monde, la vie peut-elle être si simple, la pureté poétique existe-t-elle ? Le temps fane tout, les êtres se révèlent froids et cyniques. Mija se débat entre cette réalité et ses valeurs.


Poetry, malgré son sujet, s'écoule à un rythme aussi calme que le Han qui traverse la province. La tragédie affleure par touches dès la première scène, tableau bucolique des rives du fleuve perturbé par la dérive d'un corps. Et c'est la réalité crue qui s'imposera.
Émouvant portrait de cette femme, incarnée et portée Yoon Jung-Hee, un peu en décalage avec son monde, qui finit par comprendre ce que peut exprimer la poésie. Les fleurs du monde et le reste...

Un film de Lee Chang-Dong, avec Yoon Jung-hee, Kim Hira, Ahn Naesang
Sortie : 15 juillet 2010

lundi 11 juin 2012

Sept Jours à la Havane

Sur le modèle de deux précédents, à Paris et à New-York, sept réalisateurs composent un film de sept courts métrages autour d'une ville, ici la capitale cubaine.
Chacune de ces petites œuvres suit un jour de la semaine et adopte un ton différent.

  • El Yuma. A Cuba, un yuma est un étranger, surtout américain. Ici, il s'agit d'un jeune acteur de passage à Cuba. Il se plonge dans les nuits havanaises et leur milieu interlope et rencontre une ravissante jeune femme.
  • Jam session. On accompagne Emir Kusturica (dans son propre rôle). Le réalisateur venu chercher un prix à la Havane finit la soirée avec son chauffeur, sur fond de musique et de rhum.
  • La Tentacion de Cecilia. Cecilia est une chanteuse talentueuse, mais sans avenir artistique sur son île. Un impresario espagnol lui promet amour et gloire (la beauté, elle l'a déjà), si elle le suit à Madrid. Va-t-elle se laisser séduire ou rester aux côtés de son amant qui ne rêve que de fuite aux États-Unis ?
  • Diary of a beginner. Elia Suleiman, diplomate palestinien, est en mission à l'ambassade de la Havane. Perdu dans cette ville inconnue, dans un pays dont il ignore la langue et les codes, il ne peut qu'observer la vie cubaine, toujours en retrait.
  • Ritual. Une jeune fille, soupçonnée par ses parents d'avoir une relation homosexuelle, doit subir une cérémonie nocturne et muette au fin fond d'une forêt.
  • Dulce Amargo. Dans le quartier du Vedado, une famille lutte quotidiennement pour joindre les deux bouts. L'histoire se noue autour de la mère, pâtissière au noir, qui doit confectionner tant bien que mal un gâteau de commande pour le soir même. Entre les coupures d'électricité, les produits qui manquent et le départ d'amis pour l'étranger, la journée se déroule à un rythme frénétique.
  • La Fuente. Au coeur de la Habana vieja, aussi vivante que délabrée, une vieille femme rêve d'une fête dédiée à Oshun, déesse assimilée à la Vierge et symbole de la féminité. Elle impose à tout son immeuble de se mobiliser pour organiser les festivités.


Sept Jours à la Havane nous donne à voir, à entendre et à sentir presque différentes ambiances de la ville. Nous parcourons ainsi plusieurs lieux touristiques, l'inévitable Malecon, des quartiers divers depuis la 5e avenue huppée de Kohly jusqu'à la populaire Habana vieja en passant par le résidentiel Vedado. Toutes les histoires sont liées entre elles par des personnages et des situations, rendant ainsi l'ensemble plus cohérent.

Les courts métrages se présentent comme des tranches de vie, respectant toute une unité de temps (une journée ou une nuit). Elles sont à la fois vues par  le regard des étrangers, souvent peu aguerris à la réalité havanaise, voire totalement perdus : savoureux film d'Elia Suleiman, sans parole ou presque par la force des choses qui tire sa force comique du décalage entre le personnage et son environnement, se rapprochant ainsi des films muets. Mais elles sont aussi vécues et perçues par les Cubains, notamment dans les derniers courts métrages.

"Clichés" ai-je lu dans de nombreuses critiques. Cela me paraît discutable. Certes les étrangers représentés logent tous à l'hôtel Nacional ou au Riviera, s'enivrent de rhum et de mulatas au bord du Malecon un cigare à la bouche. Mais n'est-ce pas là justement une façon de montrer combien la vision extérieure sur le pays est étriquée ? De plus ces Yumas côtoient des Cubains sans toujours comprendre leur comportement et leur mentalité. Les Havanais vivent à leurs côtés, expriment leurs espoirs et leurs déceptions, doivent composer avec leur vie complexe.

La solidarité entre générations et entre voisins, le système D, les coupures d'électricité et d'eau, la prostitution plus ou moins masquée, les fêtes où l'on se libère du quotidien, le culte des orishas apparaissent toujours, clairement ou en filigrane, selon les films. Mais pour qui connaît un peu Cuba, ce ne sont pas là seulement des lieux communs, mais aussi une réalité quotidienne.

Un film enfin qui ne se mêlerait pas de politique...(d'ailleurs pourquoi un film sur Cuba devrait-il forcément se muer en pamphlet contre le régime castriste ?). Là encore, on peut émettre des réserves à cette assertion.
Sept Jours à la Havane nous montre des jeunes filles prêtes à tout pour quelques pesos, des difficultés à simplement vivre correctement. Aucune critique vraiment dans cet ingénieur qui déclare préférer faire le taxi, ce médecin qui cumule les métiers illégaux pour survivre, ces balseros désespérés, ou ce discours fleuve de Castro qui scande le film de Suleiman et devient aussi vain que ridicule ?
Tout cela n'est certes pas le sujet principal des courts métrages, mais on ne peut nier la toile politique.

Pour finir sur une note plus gaie, Sept Jours à la Havane remplira de joie les amateurs de musique cubaine. On y entend sans cesse salsa, son, reggaeton et rumba, avec même quelques incursions dans la nueva trova. A noter la présence d'Alexander Abreu (Habana D'Primera) dans l'une des histoires.

El Capitolio, La Havane

Un film de Benicio del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem, Elia Suleiman, Gaspar Noé, Juan Carlos Tabío et Laurent Cantet. 
Sortie le 30 mai 2012.
Sept Jours à la Havane a été présenté au festival de Cannes 2012 dans la sélection Un Certain Regard.

mardi 5 juin 2012

Callejon de Hamel, La Havane, Cuba, mars 2011

Petite rue des quartiers populaires de la Havane, lieu du métissage hispano-africain caractéristique de Cuba, le Callejon de Hamel est peuplé des œuvres de Salvador Gonzalez. Le dimanche, la rumba et les orishas y prennent place. 

lundi 21 mai 2012

Chercher le garçon

Le refrain est connu.
Emilie a 35 ans, elle est jeune et jolie, a un job passionnant et un charmant appartement à Marseille. Oui, mais elle est seule. Comprendre, sans petit ami.
Un soir de réveillon, la jeune femme décide de rompre cet état de fait en s'inscrivant sur le site de rencontres Meet me.
Vont alors s'enchaîner les rendez-vous plus ou moins réussis et les hommes plus ou moins fréquentables. Tout le panel de la faune errant sur Internet est représenté : les dragueurs compulsifs, les romantiques désespérés, les pervers, les timides, les arrogants... Pressée de passer in real life (dans la vie réelle) avec ses contacts virtuels, Emilie ne laisse cependant aucune chance aux "vrais" hommes qu'elle croise. Quand sa cousine lui conseille de s'en remettre au hasard, la jeune femme a une idée très personnelle de comment s'y prendre.
Ce film, d'une heure seulement, est en fait la version longue d'un court-métrage. Traitant du sujet en vogue des trentenaires englués dans leur célibat sur un ton plutôt léger et humoristique, il peine à trouver une conclusion à son propos.

Le ballet des rencontres Internet est relativement réaliste au fond et tranche avec le happy-end plus convenu. Mais sans doute fallait-il éviter que la protagoniste (et le spectateur avec elle) ne sombrât dans le désespoir de la solitude.
L'ensemble reste cependant plaisant et amusant, l'improvisation des acteurs, Sophie Cattani en tête, confère un aspect vivant aux situations. Et en toile de fond Marseille, son vieux port, son Frioul, sans oublier son célébrissime (hélas) soap.

Un film de Dorothée Sebbagh, avec Sophie Cattani
Sortie : 2 mai 2012


lundi 7 mai 2012

El Chino


Profitons de l'enthousiasme humaniste de ces dernières heures pour évoquer un joli film argentin. Il passera sans doute inaperçu faute de salles pour le distribuer.

Jun, jeune homme chinois, voit mourir sous ses yeux sa fiancée, écrasée par une vache littéralement tombée du ciel. Il se retrouve alors en Argentine, sur les traces d'un vieil oncle, désormais sa seule famille. Mais Jun ne parle pas un mot d'espagnol et se fait rapidement dérober ses quelques biens. Heureusement (?) pour lui il croise la route de Roberto, un droguiste misanthrope et maniaque.
Mais ce dernier, s'il ne peut souffrir bien longtemps la compagnie de ses semblables, est aussi un homme droit. Ne concevant pas d'abandonner le jeune étranger à son triste sort, il l'accueille dans sa boutique de Buenos Aires, lui fait une place dans sa maison et tente de retrouver sa famille (avant tout pour se débarrasser de lui, il est vrai). Il va essayer de supporter ce garçon, très gentil mais un peu encombrant, qui perturbe ses habitudes.
Jun et Roberto ne parlent pas la même langue, ont des caractères aux antipodes l'un de l'autre, Cette distance est renforcée, pour le spectateur, par le fait que les paroles de Jun ne sont jamais sous-titrées ni traduites. Comme Roberto, on ne le comprend que par bribes. Cependant les deux hommes finissent tout de même par s'entendre et par influer sur le cours de leurs existences mutuelles. Leur amitié naissante est également encouragée par la charmante Mari, voisine amoureuse de Ricardo. Il ne cesse de la repousser mais elle insiste avec raison car la carapace gagne à être percée.

El Chino brode sur un sujet rebattu au cinéma, la rencontre improbable de deux personnalités aussi éloignées que possible qui parviennent cependant à nouer des liens forts. Mais le film distille un charme qui fonctionne. Au premier abord, la comédie est charmante, entre situations cocasses, quiproquos et caractères amusants. Mais on sourit plus qu'on ne rit dans cette histoire, et El Chino aborde en fait des thèmes comme le destin, le sens de la vie ou la place des sentiments.
Un film dans lequel les avions et les vaches font et défont les couples et les familles.

Un film de Sebastian Borensztein, avec Ricardo Darin, Ignacio Huang, Muriel Santa Ana.
Sortie : 8 février 2012

samedi 14 avril 2012

La Havane année zéro, Karla Suarez

En 1993, Cuba subit de plein fouet la chute du grand frère soviétique et la crise économique qui  s'est ensuivie. Le pays est au plus fort de la "période spéciale", notamment à la Havane. Ses habitants manquent de tout, les projets personnels ne peuvent plus exister, les transports ne fonctionnent plus qu'au ralenti et les coupures d'électricité sont quotidiennes.
 
Dans ce contexte, Julia, enseignante en mathématiques, se partage entre trois hommes, trois histoires sentimentales différentes : Euclides, son ancien amant, un professeur retraité, Angel, son nouvel amour, un homme torturé par le souvenir de son ex-femme et Leonardo, un romancier passionné par sa future oeuvre mêlant fiction et réel. Autour d'eux gravite aussi Barbara, une journaliste italienne. 
Tous ces personnages sont liés par une interrogation commune : et si le téléphone avait été inventé à Cuba ? Question originale dans un pays où les télécommunications sont revenues à un stade préhistorique. En effet tous recherchent le manuscrit d'un certain Meucci, inventeur italien établi dans l'île au XIXè siècle, dont l'invention aurait été spoliée par Bell. Tous sont liés d'une façon ou d'une autre à cette histoire et ont un intérêt à mettre la main sur sa preuve écrite.
Mais surtout tous mentent en permanence (le titre original est d'ailleurs Ellos mienten), pour se préserver ou pour embellir un quotidien trop terne. Ont-ils de réels motifs pour retrouver le manuscrit de ce Meucci ou veulent-ils simplement pallier l'ennui permanent de leur existence ?

Slogans révolutionnaires sur la rive du Rio Almendares, quartier Kohly, La Havane, Cuba
Impossible d'en dire plus sous peine de dévoiler les rebondissements d'un roman construit comme une équation mathématique aux inconnues multiples. Julia elle-même, la narratrice, est à la fois manipulatrice et manipulée, proie et prédatrice au milieu des hommes parmi lesquels elle doit lutter. 

La lecture demande une attention continue car le rythme du roman est haletant et les retournements de situation continuels, ce qui offre une saisissante opposition avec la peinture d'un pays éreinté, presque à l'arrêt où le moindre contact et le moindre déplacement tiennent lieu d'exploits.
La Havane année zéro offre en outre une évocation intéressante de l'histoire et de la mentalité cubaines des années 90. Sont évoquées les difficultés et la vie quotidiennes, comme l'appartement possédé par Angél dans le quartier du Vedado (luxe) où il vit seul (luxe suprême) ou les périples de Julia entre sa banlieue d'Alamar et le centre ville, mais aussi des données sociales plus générales : la chasse au touriste, la fuite désespérée des balseros, la déqualification des emplois. Les personnages, tour à tour lâches et courageux, fiers et prêts à tout pour sortir de leurs problèmes, dressent un portrait polymorphe du peuple cubain.

La Havane année zéro, Karla Suarez, traduction de François Gaudry, Métailié, 2012