lundi 23 janvier 2012

La Délicatesse, David Foenkinos

Disons-le d'emblée, je ne vais pas parler ici du film sorti sur les écrans ces jours-ci. Toutefois c'est bien le battage fait autour de l'œuvre cinématographique qui m'a donné envie de lire le livre du même nom.

Ce fut une belle surprise que ce roman qui porte bien son nom, la Délicatesse, une histoire et une écriture tout en sensibilité et en petites touches, en petits riens.

La Délicatesse s'ouvre sur l'histoire idyllique de François et Nathalie. Ils sont jeunes, ils sont beaux et tombent amoureux au premier regard dans un café parisien. L'auteur décrit d'ailleurs  en une très jolie scène cette "chute en amour" : François s'attache à la jeune femme car elle a demandé un jus d'abricot, choix qui augure selon lui de la suite harmonieuse de leur relation. S'ensuivent plusieurs années d'un bonheur conjugal parfait, rompu, comme tous les contes de fées, par un drame. Fauché par une voiture, le jeune homme meurt brusquement et laisse Nathalie, veuve avant l'heure, éplorée.
Kiss. Photo : Jeremy Vandel. CC : BY. Source : flickr

La peinture de cette dépression, qui ne verse jamais dans le misérabilisme ou la théâtralité, sonne très juste. Nathalie s'extrait peu à peu du monde, se noie dans le travail et ne perçoit qu'à peine les avances de son patron. Un jour cependant, sans crier gare, la jeune femme embrasse fougueusement Markus, un collègue suédois mal fagoté et d'apparence insignifiant. Elle-même ne s'explique pas ce geste à l'endroit d'un homme qui la dégoûterait presque. Markus, de son côté, est stupéfait qu'une telle femme s'intéresse à lui et en tombe amoureux, sentiment qui, il le réalisera bien vite, était déjà ancré en lui.
Markus et Nathalie commencent alors à se fréquenter, à tisser une relation aussi inattendue que tendre.

Comme je l'ai dit plus haut, l'écriture de ce roman est réellement fine, touchante. La naissance du sentiment amoureux, inexplicable, est parfaitement décrite alors que d'autres scènes (la malveillance sans nuance des collègues) ou certains procédés de distanciation (comme l'insertion de notes,  de listes) paraissent plus artificiels. La Délicatesse demeure néanmoins une belle découverte.

jeudi 19 janvier 2012

Génie des alpages, F'murrr

Petit poème bien sympathique de Romuald, le célèbre bélier dans la délirante BD de F'murrr, le Génie des alpages.

En étoile

Je m'suis fait sauter l'caisson
Tralalakon et Pan!
Les pieds en éventail
Tralalala,lala et Pan!
La cervelle en étoile sur le pavé
Jolie méduse rose
Et Pan! et Pan!
S'en est passé des choses
Dedans la pauvre coquille
Dehors l'est tout parti
maintenant, et pan et pan et Pan !
mes rêves, mes joies, mes peines
éparpillés sur le pavé, mouillé Tralalala la lé
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
C'est tout cassé,
Et moi zaussi
Et Pan! Et pan!

mardi 10 janvier 2012

Soufi mon amour, Elif Shafak

Dernier roman d'Elif Shafak, Soufi, mon amour s'inscrit dans la continuité des précédents tels La Bâtarde d'Istanbul ou Lait noir. Il s'agit là encore d'une oeuvre polyphonique, interrogeant sur le sens de la vie et des relations humaines.

L'intrigue se résume à l'imbrication de deux romans, d'inégale longueur.
Le premier, cadre de l'histoire globale, se déroule de nos jours dans une famille américaine aisée. Ella Rubinstein, femme au foyer modèle, a construit sa vie stable mais monotone autour de ses trois enfants adolescents et de son époux, cadre souvent retenu par son travail mais surtout par ses jeunes maîtresses. Ella accepte, d'abord pour meubler ses journées, un poste de lectrice au sein d'une maison d'édition. Il s'agit pour elle de rédiger des rapports de lecture afin d'orienter les choix de l'éditeur.
On lui soumet Doux Blasphème, roman d'un certain Aziz Z. Zahara. L'oeuvre relate la rencontre spirituelle dans le XIIIè siècle oriental entre le poète Rûmi, poète et fondateur des derviches tourneurs, et Shams de Tarbiz, soufi errant. Ces pages offrent un pendant mystique à l'apparente légèreté de la vie d'Ella.

Derviches. Photo : Vanessa Derouen. CC : BY-NC-ND. Source : collection personnelle.

Cependant, les histoires s'imbriquent et le premier récit, centré sur Ella doit être lu au miroir du second.
A travers le personnage de Shams et ses voyages, Elif Shafak nous dépeint de façon vivante et pittoresque l'Asie mineure médiévale avec ses érudits, ses marchands, mais aussi ses mendiants, ses prostituées. Mais ce roman est surtout une véritable initiation au soufisme, et par là à l'amour dans son sens le plus noble. Les Règles de vie, au nombre de 40, sont énoncées par le derviche tout au long du récit et en scandent les étapes. Elles permettent l'initiation spirituelle de Rûmi, tout comme celle d'Ella, éveillée à la vie par Aziz.

Autre intérêt de ce roman, et non des moindres dans le contexte actuel : le soufisme, "voie" mystique et intérieure, tranche avec l'Islam orthodoxe et offre une lecture du Coran humaniste et tolérante. Très bien documenté, Soufi, mon amour est une porte ouverte sur cette culture souvent caricaturée.

Soufi mon amour, Elif Shafak, Phébus, 2010

jeudi 29 décembre 2011

Soufi mon amour, Elif Shafak

"Peu importe qui nous sommes et où nous vivons, tout au fond, nous nous sentons tous incomplets. C'est comme avoir perdu quelque chose et éprouver la nécessité de le retrouver. Quel est ce "quelque chose" ? La plupart d'entre nous ne le découvriront jamais. Et parmi ceux qui y parviennent, plus rares encore sont ceux qui partent à sa quête."
Soufi mon amour, Elif Shafak, Phébus, 2010, p. 59

mardi 20 décembre 2011

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê

Ce petit ouvrage appartient à la collection "Les affranchis" chez l'éditeur Nil. Une demande aux auteurs : "Ecrivez la lettre que vous n'avez jamais écrite".

Il s'agit là d'une lettre sur un sujet difficile dans notre société actuelle où la famille-cocon devient le dernier refuge à défendre, où une femme se doit de devenir mère pour avoir accéder à la complétude (exigence pseudo-naturelle qui n'est pas imposée aux hommes avec pareille vigueur).
Linda Lê compose donc à contre-courant cette lettre à "l'enfant qu'[elle n'aura] pas". Situation d'autant plus douloureuse que son compagnon ressent, lui, le désir de donner la vie. 
Il est frappant de noter que nombre de blogs, bien souvent féminins, n'ont pas saisi l'ironie dans les clichés maniés dans les premières pages par l'auteure. En effet, Linda Lê explique à son ami ce refus de donner la vie avec force arguments philosophiques et sociaux : il est impensable de lancer un enfant dans un monde pareil, la vie n'est que vide et inutilité. Mais rapidement, on ressent que ce ne sont là que des excuses intellectuelles, revendiquées d'ailleurs comme telles, et répondant en joute verbale aux arguments tout aussi littéraires et pensés de son compagnon. 


Parental Child Abduction 5. Photo : MegaBu7. CC : BY. Source : flickr


Non, Linda Lê ne sera pas mère car rien ne l'y mène : ni le modèle maternel d'une "Big Mother" tyrannique luttant contre la féminité de ses filles, ni son corps, ni son mode de vie. 
Pour elle qui se débat déjà avec ses démons, la grossesse, l'accouchement et le lien tissé avec l'enfant ne sont en aucun cas des réponses.
Mais il n'y a dans cette lettre, intime et touchante, nulle revendication collective. L'auteure ne s'érige pas en modèle féministe cherchant à délivrer la femme de cet aspect animal qu'on voudrait lui imposer de toute éternité. Ce non-désir d'enfant, elle le ressent ainsi, il est étroitement lié aux tours et détours de son histoire personnelle. Parallèlement, Linda Lê dépeint fort bien le discours violent qui s'abat sans nuance sur les femmes nullipares : immaturité, incomplétude, anormalité, égoïsme.

Cependant, ce fils prend vie au cours de la lettre. L'auteure en narre l'enfance, l'adolescence puis la jeunesse possibles. Être imaginaire que Linda Lê se refuse explicitement à assimiler à la création littéraire, il nourrit et apaise celle qui ne l'a pourtant pas engendré.

A l'enfant que je n'aurai pas, Linda Lê, Nil, 2011

samedi 10 décembre 2011

Du Domaine des murmures, Carole Martinez

En l'an 1187, la jeune Esclarmonde, fille unique et chérie du seigneur régnant sur le Domaine des Murmures, refuse pour mari l'impétueux Lothaire de Montfaucon.
Le jour même de ses noces, elle décide de s'offrir à Dieu et de se faire emmurer dans une chapelle attenante au château paternel. Mais violée à la veille de sa réclusion, la jeune fille entre enceinte dans sa cellule.
Ignorante de son état, elle donnera naissance à un fils. Sa retraite spirituelle qui devait l'exclure du monde physique ne sera pas exempte d'une expérience charnelle, le lien maternel.
En retrait des vivants, Esclarmonde acquiert une vision mystique du monde, influant sur la destinée de son Domaine. Elle retient la Faucheuse, ouvre le chemin des croisades et prophétise l'avenir.

Photo : philippematon. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
A première vue, rien de commun entre Du Domaine des murmures et le Cœur cousu, premier roman de Carole Martinez. En effet, le Cœur cousu narrait le destin de Frasquita, un peu sorcière, et de sa nombreuse famille dans une Andalousie baignée de magie et de soleil ardent. 
Cependant, comme dans ce roman, l'auteure reprend ici les codes de l'époque et de l'endroit qu'elle évoque. Du Domaine des murmures nous plonge au cœur du Moyen-Âge, époque des croisades et de l'Eglise toute-puissante, mais aussi de l'amour courtois, des fées et des ogres, d'un au-delà lié à l'eau et à la forêt impénétrable, d'un univers où se mêlent morts et vivants, humains et animaux. Carole Martinez écrit dans une langue influencée par la poésie des lais, qui rappelle Chrétien de Troyes ou Marie de France. 


Esclarmonde partage aussi avec Frasquita son féminisme avant l'heure, dans un monde dominé par les hommes, et son destin exceptionnel.

Carole Martinez réussit, avec Du Domaine des murmures, le tour de force de se détacher, dans le ton, le style, l'intrigue, du roman qui avait fait son succès, tout en jetant les leitmotive d'une œuvre encore en devenir.
Notons également que l'auteure a été finaliste du Goncourt, cette année 2011.

Du Domaine des murmures, Carole Martinez, Gallimard, 2011

jeudi 1 décembre 2011

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt

Histoire de cette lecture
J'ai lu pour la première fois la Vie d'une autre il y a plus d'un an, à la suite d'un furetage dans une librairie lyonnaise et sans doute attirée par la mention d'un prix de lecteurs dont il avait fait l'objet. Livre lu avec plaisir et abandonné dans la maison familiale. Le souvenir de ce roman m'est revenu récemment, à la suite d'une discussion avec ma mère, tombée par hasard sur lui et touchée par cette lecture. Je me suis alors rendue compte que ce livre m'avait également impressionnée, au sens propre. Bien que les détails m'échappent aujourd'hui, j'ai choisi de ne pas le relire avant la rédaction de ce billet, mais plutôt d'en rendre compte de façon certes incomplète mais fidèle à ce qui reste de la lecture plusieurs mois après.

Rhimzoming mimesis catharsis pleats. Photo : Jef Safi. CC : BY-NC-ND. Source : flickr.


Le livre lui-même
Fin des années 80, Marie fête avec des amis sa nouvelle embauche dans une société de production. Durant la soirée un peu arrosée, elle rencontre l'Argentin Pablo. Le coup de foudre est immédiat et les jeunes gens finissent la nuit ensemble.
Le lendemain, Marie se réveille aux côtés de cet homme, mais, petit détail, douze ans se sont écoulés, le couple est désormais marié et parents de jeunes enfants. Marie n'a aucun souvenir de ces années. Elle décide cependant de faire face seule à ce vide et de mener elle-même l'enquête sur cette vie qui lui échappe.

Fantastique, cauchemar, amnésie, maladie psychiatrique ? Le thème de l'absence à soi et l'oubli incompréhensif de sa propre existence devient un poncif des téléfilms et romans plus que médiocres. Ici, ce n'est pas le cas.
Le roman, entièrement narré par Marie (en focalisation interne donc, pour les puristes), livre peu à peu ses clefs. Le personnage découvre, auprès de ses proches, que, d'épouse et mère comblée, elle s'est soudain muée en ombre triste. La nouvelle Marie, amnésique, semble surprendre chacun, Pablo le premier, par son caractère retrouvé. Que s'est-il donc passé dans la trame de son existence pour provoquer pareil oubli ?
Tout en ménageant rythme et suspens, l'auteur mène une véritable interrogation sur le couple, les rêves de jeunesse qui s'évanouissent et les êtres qui changent.

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt, Actes Sud, 2007