samedi 13 juin 2015

Nouvelles brésiliennes



Le Salon du livre de Paris 2015 a été l'occasion pour les lecteurs français de découvrir tout un pan de la littérature brésilienne contemporaine.


Les Editions Envolume ont contribué à cette diffusion en lançant au même moment leur collection Brésil, dans laquelle s'inscrit ce recueil de nouvelles.
Et c'est bien là la fonction première de ce livre : donner envie de se plonger dans des oeuvres contemporaines méconnues. Une fonction apéritive en somme...
Ce tome 1 des Nouvelles brésiliennes regroupe ainsi dix courts récits, datant presque tous des années 1990-2000. Les écrivains représentés, plumes reconnues dans leur pays, n'étaient pour la plupart pas encore traduits en français. Citons-les : Rubens Figueiredo, Sergio Sant'Anna, Affonso Ferreira, Edla Van Steen, Luis Fernando Verissimo, Marçal Aquino, Marcia Bechara, João Paulo Cuenca, Amilcar Bettega, Godofredo de Oliveira Neto.Je dois avouer qu'ils m'étaient tous inconnus.


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Les nouvelles présentent une grande variété de styles et de thèmes. L'on croisera ainsi une jeune fille qui ne voit son amoureux qu'au carnaval annuel, un nouveau riche aux prises avec des habitants des favelas, un vieil amant décati, une épouse malheureuse...

Adoptant le dialogue théâtralisé, le style journalistique ou une narration plus classique, les dix écrivains rendent compte de leur pays dans sa diversité, entre inégalités sociales, explosion urbaine et traditions.On trouve aussi des thèmes plus intimes et universels comme l'amour ou la famille.

Un recueil intéressant et varié, dont le lecteur n'appréciera pas forcément toutes les nouvelles. Le principal intérêt semble de s'immerger dans des univers différents mais tous très forts, de poursuivre sa découverte des auteurs brésiliens actuels.

Merci à Babelio et aux Editions Envolume pour cette lecture.


Nouvelles brésilienne : tome 1, Editions Envolume, 2015






mercredi 22 avril 2015

L'Architecte du sultan, Elif Shafak

Istanbul au XVIe siècle.
Dans cette cité cosmopolite, centre culturel du monde, arrive par hasard Jahan, cornac "malgré lui" de douze ans.

Il accompagne un éléphanteau blanc, qui doit être offert au Sultan Soliman le Magnifique.
D'où vient-il ? Cela reste mystérieux, d'autant que le garçon possède un goût pour les mensonges et les jolies histoires.

Jahan se lie bientôt avec la fille du Sultan, au grand désespoir de sa nourrice. Il éprouvera les premiers émois amoureux.
Il est également remarqué par le grand architecte Sinan, à qui l'on doit les plus majestueuses constructions d'Istanbul, et devient son apprenti.

L'Architecte du sultan nous mène dans les ruelles et les arrière-cours d'une ville en pleine effervescence, carrefour des religions et des civilisations occidentales et orientales. On touche du doigt les débats intellectuels de l'époque et le quotidien à Istanbul. On observe la cité en train de se construire et l'on est plongé au coeur des intrigues de cour.

Jahan côtoie des personnages divers, comme Sinan son père de substitution, ou le chef des Gitans, toujours présent pour le sortir d'un mauvais pas, et bien sûr son éléphant, avec lequel il entretient une relation d'affection très touchante.

Le roman est à la fois une oeuvre historique, bercée d'une large part de fiction, et un conte oriental, clin d'oeil aux Mille et une nuits. Parfois il vire au genre policier et au roman d'aventures.

Mosquée de Soliman - Süleymaniye Camii - extérieur. De : stephanemartin. CC : BY-SA. Source : flickr

Ce n'est cependant pas le roman d'Elif Shafak que j'ai préféré. Le personnage de Jahan semble ne pas évoluer, portant un regard toujours aussi naïf sur les gens et les évènements, même après des décennies. L'aspect initiatique demeure donc limité. De même, les interrogations spirituelles ou les quêtes d'identité sont moins approfondies que dans d'autres de ses oeuvres, à l'exception des dernières pages.

Toutefois l'Architecte du Sultan demeure un roman dépaysant, très riche et documenté, à la lecture plaisante. Il a le mérite de peindre la période de la Renaissance au sein de l'Empire ottoman et de la rendre vivante. Je remercie les éditions Flammarion et Babelio pour cette découverte.

L'Architecte du sultan, Elif Shafak (traduit de l'anglais-Turquie-par Dominique Goy-Blanquet), Flammarion, 2015


mardi 19 août 2014

Je t'écoute, Federica De Paolis

Téléphone sur cour…pour reprendre le célèbre titre d’Hitchcock.

Diego, globe-trotter pour guides de voyage, doit rentrer précipitamment en Italie. Souffrant des yeux, il passe ses journées dans l’appartement familial. Il se rend vite compte que la ligne téléphonique fonctionne étrangement : Diego peut écouter toutes les conversations de ses voisins.

Il n’est pas ici question de meurtres, mais de plongée dans l’intimité des autres.

Diego prend conscience des souffrances qu’il côtoie sans même le savoir : couples en déroute, malades qui se cachent, adolescentes anorexiques… Incapable de rester insensible à ce qu’il entend, le jeune homme cherche à intervenir dans ces existences qu’il découvre.

Hold all my calls. De : Furryscaly. CC : BY-SA. Source : flickr

La rencontre avec la mystérieuse  et fragile Agnese sera un point de bascule. Diego renouera avec sa sœur partie vivre aux Etats-Unis et découvrira les secrets de sa propre famille.


Ce roman possède une atmosphère très particulière, assez mélancolique tout en étant ancrée dans le quotidien. Les êtres se cherchent, se frôlent et se touchent, parfois en des scènes très crues, en fait à la recherche d’eux-mêmes.

Je t'écoute, Federica De Paolis, traduit de l'italien par Françoise Liffran, Grasset, 2012

mardi 12 août 2014

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah

Voici le troisième livre de Natacha Appanah que j'évoque, les Rochers de Poudre d'or étant son premier roman.

L'auteure, mauricienne et d'origine indienne, nous conte une partie de l'histoire de son pays : l'arrivée des Indiens travailleurs volontaires à la fin du XIXè siècle.

Maurice est encore aujourd'hui une terre très indienne, peuplée de communautés peu marquées par le métissage créole.
Les Indiens débarqués dans les années 1890 sur l'île étaient des engagés sous contrat, destinés à remplacer la population africaine, abolition de l'esclavage oblige. Mais bien peu avaient conscience du sort que leur réservaient les propriétaires terriens français et anglais dans les plantations de cannes à sucre.

A travers plusieurs personnages, aux origines différentes mais au destin mauricien similaire, la fiction, presque un conte dans sa forme, donne à voir le parcours de ces travailleurs indiens. 
On croise ainsi la route de Badri, joueur invétéré, Vythee, à la recherche de son frère parti pour l'île, Chotty, qui plie sous le poids d'une dette héréditaire, et Ganga, jeune femme noble qui fuit son destin de veuve. Tous embarqueront sur le Kala Pani, cet océan funeste pour les Hindous, dans l'espoir d'une vie meilleure.

La traversée, narrée par la voix du médecin de bord, est un cauchemar sans fin, entre maladies, suicides et invasion de rats.

A l'arrivée, si les noms de Maurice sonnaient comme une promesse d'eldorado, la réalité est tout autre. Poudre d'or, la mal nommée, n'est peuplée que de roches et de champs de cannes sans fin. Les Indiens sont engagés sans limite auprès de leurs patrons et voient leurs espoirs de retours s'amenuiser.



Comme dans l'oeuvre ultérieure de Natacha Appanah, on est frappé par la précision et la concision de l'écriture, poétique et pathétique tout en manifestant une grande économie de termes. La violence et la douleur sont présentes du début à la fin de l'oeuvre, sous toutes leurs déclinaisons.
Un roman dur et maîtrisé qui donne à voir, sous l'angle de la fiction, un pan de l'histoire de Maurice.

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah, Gallimard, 2003

mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

mardi 29 juillet 2014

Je voyage seule

"Viaggio sola" (titre original) pourrait être la devise d'Irene. 
Son métier a tout pour faire rêver : elle est "cliente mystère" dans les hôtels, et à ce titre est payée pour inspecter les plus grands palaces, y mesurer la température des vins et les courbettes du personnel.

Dans sa vie personnelle également, Irene "voyage seule". Célibataire, elle profite de la liberté que lui offre son poste. Pourtant, elle commence à s'interroger sur sa vie, à partir des modèles autour d'elles et des rencontres qu'elle fait. Sa soeur incarne la mère de famille parfaite, en apparence du moins. Son ex amant et meilleur ami (Stefano Accorsi, particulièrement charmant) va se retrouver père à son insu et semble s'adapter à la situation. Des rencontres éphémères également dans les hôtels où elle descend la marquent : un homme très séduisant et très marié, une anthropologue qui est presque une alter ego.

Irene fait alors des tentatives. Elle essaie de se rapprocher de ses petites nièces, de renouer d'autres liens avec son meilleur ami... Mais tout cela est bancal.

Je voyage seule est une comédie romantique de son époque : l'héroïne n'y rêve plus forcément du prince charmant, elle tente surtout d'être en accord avec elle-même et l'idée qu'elle se fait de son bonheur. C'est la liberté de choix qui est mise en scène, de façon parfois comique mais surtout très tendre.

Sur ce thème, voir aussi le livre de Jean-Claude Kaufmann.

Un film de Maria Sole Tognazzi, avec Margherita Buy, Stefano Accorsi, Fabrizia Sacchi. Sortie : 2014

mardi 22 juillet 2014

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann

Notre société compte de plus en plus de célibataires, et pas uniquement la nôtre, le mouvement semblant se déployer en même temps que le développement socio-économique des populations.
Témoin averti des signes de notre temps, des mouvements du couple, des hommes et femmes de la France contemporaine, le sociologue Jean-Claude Kaufmann revoit en 2006 son essai autour du célibat féminin.

Mais ainsi qu'il l'affirme dans la préface, peu d'éléments ont changé en une quasi-décennie, si ce n'est l'arrivée d'Internet sur le marché de la rencontre, la mondialisation des échanges qui s'en est ensuivie ainsi que le célibat devenu phénomène de mode (nous sommes à l'époque de Sex and the city). Si les manifestations de la vie en solo sont quelque peu différentes, le ressenti demeure pourtant identique.

Divisé en trois parties, la Femme seule et le prince charmant jette un éclairage nouveau sur le célibat que connaissent de plus en plus de femmes entre 20 et 50 ans. Jean-Claude Kaufmann l'inscrit dans une perspective socio-historique. Loin d'être simplement un choix ou une caractéristique de "vieille fille" inadaptée au modèle communément admis, il est le fruit d'une dynamique sociale, incitant la femme à se libérer, à retarder l'entrée dans un moule désormais vécu comme archaïque et, plus largement, de l'individualisation de la société.

Sola en la arena/alone on the sand. De : Dany_vr. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais prises dans ce flux, les femmes en solo n'ont pas conscience des mouvements à l'oeuvre. Le sociologue brosse leur portrait, à partir de témoignages écrits, dans toute sa complexité. Il nomme cela la "vie en deux". Etre célibataire apporte tour à tour joie de vivre en toute indépendance, légèreté, richesse sociale (qu'envient bien souvent les femmes en couple installé), et "solitude noire", découragement et repli sur soi. Renier la réalisation de soi et la liberté du célibat pour une stabilité et une vie plus sereine (la triade mari-maison-bébé) se révèle très problématique.

La figure du Prince, qui occupe les pensées et les rêves, devient polymorphe. Il doit être parfois celui des contes, l'homme parfait arrachant à la médiocrité quotidienne. Mais il est aussi l'amoureux des premiers jours qui fait vibrer, le futur père potentiel qui rassure, l'ami-amant disponible mais pas envahissant. La routine amoureuse attire mais révulse en même temps et l'homme marié s'engouffre bien vite dans cette brèche.
Le Prince existe également pour la femme déjà en couple. Dans tous les cas il demeure du domaine du rêve et permet d'accepter la "vraie vie", la réalité d'un amour tangible.

Le célibat n'est pas figuré comme une tare ou un problème inexplicable, ce que ressentent fréquemment les jeunes femmes en butte au "doigt accusateur" de la société ou de leurs propres représentations. Il devient la preuve d'une construction identitaire ouverte (la "trajectoire d'autonomie" que décrit Kaufmann), mouvante, passionnante et surtout miroir de notre époque. Il n'est pas une preuve du "rien" que croient être certaines de ces femmes, il est un nouveau mode de vie, lié à des modèles inédits pas encore intériorisés et à peine théorisés.

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann, A. Colin, 2006