samedi 22 février 2014

Sortilèges du bleu, Elisabeth Coudol


Sortilèges du bleu est un recueil de nouvelles très bref, une cinquantaine de pages à peine, mais à la fois ludique et riche. Le genre de la nouvelle en lui-même est exigeant. Il s'agit de donner vie en quelques lignes à des personnages et à une intrigue, l'auteur réussit à merveille ce pari littéraire.


Les huit nouvelles du livre sont toutes liées à la couleur bleu, de façon plus ou moins évidente. Celle-ci est tantôt un élément presque anecdotique (teinte des yeux, d'un objet), tantôt un ressort narratif. Le lecteur finit par s'amuser à déceler ce "fil  bleu" tout au long de l'oeuvre.

Sortilèges du bleu met en scène des personnages en butte à la réalité, un décalage frisant parfois la pathologie. On croise ainsi un homme épris d'un banc, un autre l'est du bleu même, un artiste aigri, un mari humilié... Ce sont toujours des hommes qui sont en proie à ces névroses. Et souvent, ils sont opposés à des femmes absentes, fuyantes voire fortes et humiliantes.

L'auteur nous fait toucher du doigt le point de bascule où la faille s'exprime, le moment de rupture avec les normes sociales et psychiques.

Bleu. De : Touvert. CC : BY. Source : flickr.
Faut-il donc voir dans l'emploi de cette couleur un jeu sur ce cliché chromatique : le bleu équivaut au masculin ? Elisabeth Coudol, qui est aussi artiste peintre, semble jouer sur les connotations liées à au bleu : l'expression anglaise "I'm blue" exprimant la tristesse est ici déclinée par de multiples formes de mélancolie. L'auteur donne aussi à voir toutes les nuances du bleu par l'écriture : bleu Klein, crudité fluo d'un marqueur, azur souvenir d'un voyage...

Ce recueil au propos parfois grave mais au style léger se caractérise par une forme de distance avec les histoires racontées. Cette impression est accrue par l'emploi d'un vocabulaire soutenu. Ainsi un certain humour peut affleurer.

Une jolie découverte permise par les éditions Dialogues et Babelio, via l'opération Masse critique.
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jeudi 6 février 2014

La Vie est belle

Voilà un film plus que connu, ayant accédé au statut de chef-d'oeuvre.
Oui, mais justement, ce n'est pas vers ce genre de films que l'on va le plus facilement. Et j'aime bien, de temps à autre, me replonger dans l'un de ces classiques.

La Vie est belle est une fable, un conte de Noël qui commence pourtant comme un cauchemar. Un homme est sur le point de se suicider. Des anges devisent dans le ciel et décident de le sauver (scène assez amusante avec les effets spéciaux de l'époque). Ils envoient donc sur Terre un ange de seconde zone, qui cherche ainsi à gagner ses ailes. Auparavant, ils font défiler la vie du désespéré devant les yeux de son futur sauveur.

Nous faisons donc connaissance avec le personnage de George Bailey, un véritable modèle d'altruisme dès sa jeunesse : il sauve son jeune frère de la noyade et son patron d'une faute professionnelle.
George n'a qu'un rêve, quitter sa bourgade de province pour étudier et voyager. Mais la mort de son père, propriétaire d'une banque venant en aide aux déshérités, l'oblige à rester sur place. Au fil des ans, il voit s'amenuiser ses espoirs d'évasion. Il fonde une famille et poursuit l'entreprise familiale, en butte à l'avidité du plus gros propriétaire de la ville. Pendant ce temps, ce sont ses amis et son frère qui partent, étudient, deviennent héros de guerre.
George ne cesse d'honorer le but de son père : offrir un toit aux plus pauvres. Il résiste à la crise mais sera finalement piégé par son ennemi. Perdant 8 000 dollars à la veille de Noël, George songe au suicide.
L'ange dépêché pour l'en dissuader lui montre alors ce qu'aurait été la vie de ses proches sans son existence. Une mention spéciale à son épouse, transformée en vieille fille nécessairement bibliothécaire...



La Vie est belle est certes un film manichéen et naïf, le bien triomphant du mal et la morale étant récompensée. Cependant il se rapproche par cela du schéma du conte et le merveilleux (notamment chrétien) affleure parfois. Des éléments réalistes sont cependant présents comme la trame historique. On voit défiler l'histoire américaine du début du XXe siècle : crise de 1929, Seconde Guerre Mondiale. A noter aussi une critique, un peu caricaturale, du capitalisme dévorant l'humain.

Au final, ce joli film, plein d'humour, délivre un message positif sur l'accomplissement de soi et l'importance de chaque être humain sur Terre : "Each man's life touches so many other lives. When he isn't around, he leaves an awful hole, doesn't he ?" déclare l'ange Clarence (La vie de chaque homme touche tant d'autres vies. Lorsqu'il n'est pas là, il laisse un terrible vide).
George n'aura pas réalisé ses rêves de jeunesse mais il aura laissé une oeuvre humaniste derrière lui.

Un film de Frank Capra, avec James Stewart, Donna Reed. Sortie : 1947

dimanche 26 janvier 2014

Le Poids du secret, Aki Shimazaki

Merveilleuse lecture que celle de ce roman en cinq actes écrit en langue française mais empreint d'une poésie toute asiatique. Son auteure est d'ailleurs elle-même entre Québec et Japon.

Il faut lire les cinq courts volumes d'un seul tenant, dans l'ordre voulu par Aki Shimazaki, pour voir se mettre en place intrigues et caractères tel un puzzle narratif.
L'histoire de cette pentalogie est construite autour de secrets pesant sur plusieurs générations d'une même famille dans le Japon du XXè siècle. Elle nous est contée selon plusieurs points de vue, au rythme des mensonges et des découvertes de chacun.

Le noeud originel, qui ouvre le premier tome Tsubaki, est la relation amoureuse et incestueuse de Yukiko et Yukio, frères et soeurs qui s'ignorent, à l'aube de la catastrophe de Nagasaki. L'on suit la liaison adultère entretenue par M.Horibe, père des deux adolescents, avec la mère de Yukio.

Les romans suivants constituent un retour en arrière, dans les premières années du siècle.
La narration adopte le point de vue de Yukio, spectateur impuissant de la tristesse maternelle, enfant illégitime puis amoureux éconduit. Ensuite c'est l'histoire de sa mère, Mariko Kanazawa née Coréenne et orpheline suite au tremblement de terre de 1923, qui est contée. Jeune fille séduite mais abandonnée à cause des convenances sociales, elle épouse le collègue de son ancien amant. Manquait une vision pour parachever le tableau, celle de l'époux de Mariko et père adoptif de Yukio. M. Takahashi, homme généreux et aimant, se révèlera lui aussi enferré dans un secret de filiation qu'il ne percera que sur le tard. Il narre l'histoire de sa famille et son amour pour Mariko et son enfant dans le tome 4.

Progressivement, nous revenons à l'époque contemporaine. Le volume 1 mettait en scène Namiko, fille de Yukiko, découvrant les secrets de sa mère à l'âge adulte via une lettre post-mortem. Le dernier volume instaure également un dialogue entre générations, entre une Mariko mourante et sa petite-fille à la veille de sa vie de femme.

Plusieurs niveaux de lecture transparaissent dans cette oeuvre. 
La trame historique japonaise est omniprésente et entre en résonance avec les affres personnels vécus par les personnages : tremblement de terre de 1923, Seconde guerre mondiale, de la politique expansionniste du Japon jusqu'aux désastres des bombes atomiques en passant par les liens avec la Russie. Ces évènements sont aussi prétextes à mettre en scène des réalités sociales : place des femmes, surtout célibataires, des enfants naturels, des étrangers, mariages arrangés, classes sociales.

Le roman trouve aussi toute sa profondeur en mettant en scène la spiritualité japonaise. Le shintoïsme, le bouddhisme et le catholicisme sont explicitement évoqués. Cependant, il m'a semblé que leur présence se manifeste surtout en filigrane. 
Ainsi la nature est un élément prépondérant de l'oeuvre. Elle fait sens dans l'économie du récit : les hirondelles, les fleurs, les coquillages et les lucioles qui donnent leurs noms aux différents volumes sont également des ressorts narratifs.
Leur rôle allégorique est plus prégnant. En effet ces éléments sont de véritables leitmotive : ils deviennent des prénoms ou des surnoms, révélant ainsi des personnalités, des scènes se répètent (la cueillette des fleurs dans une nature salvatrice, le jeu des coquillages ne pouvant s'unir parfaitement qu'une fois) créant des liens entre générations. D'une manière générale, la nature et ses éléments fondamentaux scandent les étapes du roman et l'évolution psychique des pesonnages : cours d'eau, feu des bombes, vent, campagne et forêt. L'utilisation récurrente de termes japonais met en valeur ces thèmes.
Cette spiritualité, jamais démonstrative, s'accompagne d'allusions aux âmes, qui semblent toujours réunies à travers les ans, à l'au-delà et à la réincarnation.

Tsubaki at Inogashira Park, de Akihito Fujii. Source : flickr. CC : BY-SA

Une lecture psychanalytique me paraît également intéressante.
Les théories de la psychogénéalogie sont au centre du roman, les situations se répétent : paternité impossible, subie ou choisie, enfants abandonnés, fratries séparées, jeunes filles recherchant un homme plus âgé et abandonnées, question de l'origine, amours impossibles en opposition avec les unions raisonnables voire arrangées. La prédominance des rêves comme révélateurs de la psyché des personnages est également un thème profondément psychanalytique.
Cependant, ces noeuds finissent par se résoudre au fil du temps : par le meurtre du père, par le recul analytique des dernières générations et surtout par la révélation des vérités cachées.

Toutes ces pistes m'ont permis de mieux comprendre pourquoi le Poids du secret s'attache surtout à la branche "illégitime" de la famille, celle de Yukio. Seule Yukiko, à travers son amour incestueux et son parricide, est mise en avant dans sa lignée. Peut-être est-ce aussi car la jeune femme une fois mariée a littéralement et symboliquement fui son univers familial et national : elle et son mari ont quitté le Japon, Namiko a suivi ses traces en fondant sa propre famille avec un Américain. D'ailleurs c'est en retournant sur la terre de ses ancêtres que cette dernière prendra pleinement conscience de ces fameux secrets.

Une oeuvre très riche dont je n'ai pas exploité tous les sens, faute d'une connaissance assez vaste de la culture japonaise.
Les secrets sont racontés via une écriture fluide et calme, malgré les horreurs mises en scène. Cela engendre de prime abord une impression de distance, voire de froideur, qui ne doit pas décourager. En effet, c'est peu à peu que l'oeuvre se dévoile, par le jeu des images, des répétitions, et déploie toute sa poésie.

Le Poids du secret, de Aki Shimazaki, Actes sud, 2005-2009 (Lemeac, 1999-2004)

vendredi 29 novembre 2013

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal

En Egypte, passés 25 ans (ou 20, 30 selon les régions, mais certainement pas plus de 35 !), et qu’on est une femme célibataire, on devient une « vieille fille ». Et cela même si on sort d’études longues et qu’on occupe un poste à responsabilités.
Dès lors l’obsession de la famille entière, voire  du quartier, est de marier la jeune esseulée.
La narratrice, Bride (fiancée en anglais), nous fait toucher du doigt cette réalité avec humour. Dans la Ronde des prétendants, roman au style vif et au ton enlevé, Ghada Abdel Aal transpose son blog devenu le plus célèbre du genre en langue arabe.

Dressed up, de Evelyn Hill. Source : flickr. CC :  BY 2.0
Devant des parents désespérés de la caser enfin, les « prétendants » se succèdent selon des règles définies : le rendez-vous, les présents, les questions à aborder. Tous sont plus ridicules et mufles les uns que les autres. Sans cette pression sociale, on doute qu’une femme universitaire à l’ironie aussi cinglante ait pu se retourner sur eux.

Oui mais nous sommes en Egypte. L’incitation à se mettre en couple, également présente dans nos sociétés occidentales, prend alors une autre tournure.
Dans un pays en pleine mutation sociale, les hommes continuent d’être minoritaires (l’on fait des enfants jusqu’à avoir un héritier mâle) et les traditions ont la vie dure. Pourtant, les femmes travaillent, pourraient être indépendantes et ce n’est plus forcément la question religieuse qui entre en ligne de compte. Mais l’éducation et l’idéologie machiste perdurent. Une femme continue d’attendre d’être mariée pour voyager ou avoir des enfants. Quant à flirter avec tout un chacun, il ne faut pas même y songer lorsqu’on est une jeune fille respectable. Tous ces éléments nous sont expliqués dans de brefs chapitres, intercalés entre les rendez-vous « galants ».

Bride a pourtant des aspirations modernes, entrées dans les normes sous nos latitudes mais féministes dans l’Egypte actuelle. Elle se rêve en compagne égale d’un homme, qui serait son partenaire de vie et d’idées. Elle ne fantasme pas sur un souffre-douleur ou un tyran domestique. Pourtant elle sait qu’elle doit se plier aux coutumes du mariage arrangé et de la chasse au fiancé, véritables phénomènes sociaux en son pays.

Comme elle, on hésite souvent entre céder au défaitisme devant le défilé de ces caractères masculins ou prendre le parti d’en rire. Et comme elle, on capitule devant son humour à toute épreuve.

La Ronde des prétendants de Ghada Abdel Aal, Editions de l’Aube, 2012

vendredi 1 novembre 2013

Gravity

Quoi de mieux qu'un bon blockbuster en ces temps rafraîchis pour passer un après-midi de congés ? Encouragée par la critique quasi unanime, mon choix s'est porté sur le film Gravity d'Alfonso Cuaron et il a fallu de la constance pour trouver une séance encore libre.

A l'arrivée, mon avis est mitigé.
L'histoire tient en quelques mots. Lors d'une intervention technique dans l'espace, le docteur Ryan Stone et l'astronaute Matt Kowalsky sont victimes d'une nuée de débris. La navette explose. Livrés à eux-mêmes, ils doivent trouver un moyen de rentrer sur Terre.

Je ne me prononcerai pas sur le réalisme scientifique du film, n'étant pas une experte et d'autres sont plus légitimes en la matière. Voir notamment cet article de la Libre.be.

Les points positifs tout d'abord : le film est sublime, avec l'aide de la 3D le spectateur est réellement immergé dans l'espace. Les repères sont perdus, encore davantage lorsque la caméra adopte un point de vue subjectif. En bref, on s'y croit. Si l'on ajoute à cela l'efficacité du scénario (comment survivre avant le retour des débris), on ne voit pas le temps passer et le divertissement tient ses promesses.

Sauf que...il ne faut justement rien attendre d'autre de ce film qu'un excellent divertissement. Et parions que le passage sur petit écran lui fera perdre de son intérêt.
Tous les poncifs du film catastrophe américain sont enchaînés, encore plus rapidement que les déchets tueurs qui menacent Sandra Bullock ! Dans l'ordre (attention spoilers, quoique...) : l'astronaute qui clame que c'est sa dernière mission (malheureux, c'est à ce moment-là que le pire arrive ! ), la mort expédiée de personnages au moins tertiaires, la blessure intérieure de l'héroïne qu'il lui faudra vaincre, le machisme de son compagnon d'infortune, le sacrifice pour que l'héroïne vive, la chance incroyable qu'elle connaît dans son malheur et les ressources insoupçonnées qu'elle déploie in extremis, la morale (se surpasser et faire preuve de courage) et les métaphores bien lourdes, et ce n'est pas un jeu de mots. 
Et n'oublions pas la traditionnelle critique anti-russe, héritage de l'ère soviétique, dès qu'il s'agit de parler d'espace. Car si la catastrophe survient et balaie toutes les navettes américaines et chinoises, c'est à cause d'un missile russe !


Certes l'héroïne peut être touchante, en mère endeuillée, certes on comprend que tout cela ramène à la renaissance de la femme et à la maternité. Voir à ce propos, l'article de Rue 89 en date du 30 octobre 2013. Mais les variations autour de ces thèmes sont amenées avec tant d'emphase et si peu de subtilité que cela empêche le film de s'élever au-delà de la prouesse technique. On pourra ainsi s'amuser à relever toutes les occurences d'images foetales, de cordon ombilical, d'eau et de ventre maternels.
Dans le genre film catastrophe exprimant en filigrane un message, j'avais préféré Melancholia de Lars Von Trier.

A voir tout de même, mais impérativement au cinéma !

Un film d'Alfonso Cuaron, avec Sandra Bullock et George Clooney.
Sortie : 23 octobre 2013




mercredi 16 octobre 2013

Esprit d'hiver, Laura Kasischke

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux", cette phrase sybilline qui ouvre, scande et scelle Esprit d'hiver, est la meilleure expression de ce roman.

Encore une fois, Laura Kasischke, dont le nom de prononce "Kaziski" (interview de Marine Landrot pour Télérama), nous livre une oeuvre magistrale et maîtrisée, à la noirceur ouatée.

Impossible d'en dire trop, sous peine de déflorer la clef de l'intrigue. Juste inciter le lecteur à se montrer attentif aux détails, comme dans un roman policier, dès les premières lignes. Ce qui semble étrange ou à peine inhabituel cache des drames.

Pourtant, comme toujours chez Laura Kasischke, le cadre du roman est on ne peut plus traditionnel et quotidien. Holly, mère de famille américaine, se réveille tard le matin de Noël. Son mari part en catastrophe pour l'aéroport où patientent ses parents tandis qu'Holly s'attelle aux préparatifs du repas de fête. Elle s'apprête à attendre famille et amis en compagnie de Tatiana, sa fille adoptive ramenée de Russie treize ans plus tôt.
Mais à ce dérèglement minime, quelques heures de retard, s'en ajoutent d'autres : un blizzard imprévu bloque les invités, Holly est freinée dans ses tâches par de multiples incidents et appels téléphoniques, l'adolescente est d'une humeur exécrable.
Le huis-clos entre mère et fille est gagné par une tension psychologique malsaine. Toutes deux sont enfermées dans une unité de temps (l'action se déploie sur un seul jour) et de lieu (la maison est ceinte par la neige).
L'écheveau bien tissé de la journée se délite et le lecteur prend conscience que ce phénomène reflète la psyché d'Holly, point central du récit en focalisation interne. Seule la dernière page quittera ce point de vue.
Holly se remémore son passé, avec un ressassement qui confine à l'obsession. Se croisent des épisodes, en apparence factuels, mais qui prennent sens au fil du récit. L'adoption de Tatiana dans un triste orphelinat sibérien, la beauté irréelle de cette enfant bleutée qu'on protège du monde, la mort des parentes d'Holly, d'une poule nommée Sally (prénom originel de Tatiana), l'impossibilité pour l'héroïne de devenir poétesse, les abandons ressentis par la jeune fille et sa mère.

Blizzard 2007. De : tengrrl. Source : flickr : CC : BY-SA

La maternité est exprimée par des images inquiétantes, telle une viande sanguinolente ou des corps étrangers.
Dans l'histoire d'Holly, être mère est lié à une maladie génétique, une malédiction qu'elle entend rompre par l'adoption mais qui la poursuit cependant.
Ce désir d'enfant et l'amour sans borne qu'elle éprouve pour Tatiana apparaissent de plus en plus troubles : Holly avait pour réel désir celui d'écrire et l'adoption est venue pour aider à sa réalisation.
Le refoulement, paradoxalement encouragé par une psychologue, est également prégnant.
Tous ces éléments construisent le récit, instaurant une atmosphère à la fois figée et perturbée, douce et emplie de haine. L'écriture de Laura Kasischke est faite d'images poétiques, de répétitions et de violence (ruptures dans la syntaxe, caractères inquiétants).
On hésite alors entre explications surnaturelle ou psychique au malaise né entre Holly et sa fille, avant que l'atroce réalité ne reprenne ses droits.
L'irruption de l'horreur dans un univers faussement protecteur est la marque de l'auteur. On songe, à la lecture d'Esprit d'hiver, à son roman Un Oiseau blanc dans le blizzard, pour ses relations entre mère et fille, la mort et l'hiver qui rôdent sans cesse et l'introspection psychologique.

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, C. Bourgois, 2013. Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet (titre original : Mind of Winter)

mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.