mercredi 9 octobre 2013

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer

Comme nombre de lecteurs, j'avais découvert l'Autrichien Daniel Glattauer avec Quand souffle le vent du nord (2010) et sa suite, La Septième Vague (2011). Ces deux romans revisitaient le roman épistolaire et les envolées romantiques à l'ère du Web. Originaux mais parfois un peu trop à l'eau de rose.

On pouvait craindre le même travers au vu du titre et des premières pages de ce nouveau livre. Judith, trentenaire discrète, s'est habituée à son célibat. Elle partage sa vie entre sa boutique de luminaires et son cercle de proches. Sa rencontre inattendue avec le beau Hannes, architecte bien sous tous rapports, bouleverse son existence. Le jeune homme se montre particulièrement attentionné et galant, il est le gendre idéal et l'ami rêvé qui s'intègre immédiatement à l'existence de Judith.
Un peu trop peut-être... Une impression pesante apparaît au bout de quelques chapitres. Hannes est toujours "trop", présent, empressé envers la "belle-famille" et les amis de sa douce. Sa jalousie ne cesse de croître. Judith comprend alors que cet homme veut avoir une emprise totale sur sa vie. Elle cherche alors à rompre tout lien mais l'omniprésence de Hannes devient harcèlement.
De plus ce dernier a su si bien se faire aimer de tous que personne n'accorde de crédit aux craintes de la jeune femme. Seule Bianca, sa petite stagiaire, la croit, elle qui a une vision très pragmatique et tranchée des relations amoureuses : "Et si on le voit, on lui dira d'aller se faire foutre. Y en a qui ont besoin de ça pour comprendre." (p.123)


The Lamp. De : Brian Lane Winfield Moore. Source : flickr. CC : BY-SA
Le roman adopte le point de vue de Judith, qui sombre peu à peu dans un délire de persécution. S'il n'y avait ce personnage de Bianca pour commenter la déchéance de sa patronne et l'attitude de Hannes, le lecteur pourrait être tenté de croire Judith folle, comme tous ses intimes.
Le malaise se développe tout au long du roman, Hannes apparaît comme une personnalité perverse, distillant la crainte au quotidien, manoeuvrant habilement pour couper Judith de ses proches. Cette tension psychologique transforme l'histoire romantique en thriller. La division du roman en "phases", à l'image d'une maladie ou d'un plan soigneusement ourdi, et en chapitres brefs et efficaces ajoute à cette impression.
Un seul bémol, la fin, menée tambour battant par un détective débutant, résolvant tout de façon un peu trop simple et rapide. Néanmoins une très bonne lecture d'été et un auteur à suivre.

A toi pour l'éternité, Daniel Glattauer, Grasset, 2013. Traduit de l'allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret.

jeudi 3 octobre 2013

Les Evaporés, Thomas B. Reverdy

"A choisir son conjoint comme on fait passer un entretien d'embauche, il ne faut pas s'étonner qu'il y ait des licenciements en cas de crise."

Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013, p. 120-121

lundi 30 septembre 2013

Un Thé au Sahara

1947, un couple d'Américains nantis, Kit et Port Moresby, débarque en Afrique, dans le but de traverser le Sahara. A l'évidence ils s'aiment mais ne se supportent plus au quotidien.
Un jeune mondain, Tunner s'est incrusté dans le couple lors des prémices de ce périple. Tandis que Port passe ses nuits en bonne compagnie, le jeune homme tombe amoureux de Kit. Ces trois personnages côtoient une vieille Anglaise excentrique et son fils, qui feront une partie du périple avec eux.

Le film est construit en trois temps, au fur et à mesure que les voyageurs s'enfoncent dans les régions les plus méconnues des touristes et les plus inhospitalières du Sahara.
D'un trio, on passe à un duo, Port trouvant le moyen d'évincer Tunner, qu'il croit amant de sa femme. Il tombe malade de la typhoïde. Après avoir assisté à son agonie, Kit part seule dans le désert. Un chef bédouin s'éprend d'elle, rencontre qui donne lieu à des scènes très sensuelles, en rupture avec la difficile relation conjugale des Moresby.


Bedouin camp in the Sahara. De : jonl1973.  Source : flickr. CC : BY-SA


Tout au long du film, l'Afrique est représentée comme magnifique et inquiétante, mais également réaliste et sordide : maladies, misère, poussière et délabrement ne sont pas masqués.
L'ambiance se fait de plus en plus pesante, reflétant la psyché des personnages. Les Moresby apparaissent à la recherche d'eux-mêmes et en difficulté avec les autres, rarement bienveillants et aimants.

Un film de Bernardo Bertolucci (d'après le roman de Paul Bowles), avec Debra Winger, John Malkovich, Campbell Scott.
Sortie : 1990

mardi 24 septembre 2013

Salé sucré

Un festival de saveurs et un entrecroisement de cuisine et relations humaines.

Dans la Taipei moderne Monsieur Chu est un cuisinier hors pair, symbole de la tradition chinoise et enchanteur des gourmets.
Comme dans les contes, il a trois filles très différentes. Toutes ont une façon particulière d'aborder les sentiments et la famille, voire la cuisine. L'aînée, Jian-Jen, professeur de chimie, refuse l'amour tant qu'elle le peut. Depuis une déception remontant à plusieurs années, elle s'est enfermée dans la religion chrétienne et fuit les hommes. La mort de sa mère l'a érigée en seconde maîtresse de maison.
La cadette, Jian-Chien, paraît la plus indépendante. Eloignée par son père du monde culinaire qu'elle adorait, elle est devenue une business woman accomplie, entre voyages, contrats et promesse d'appartement ultra-moderne. L'amour se résume pour elle aux relations libres et au sexe. C'est pourtant elle qui montrera le sens le plus aigu de la famille et qui reviendra aux sources de tout, la cuisine.
Enfin, Jian-Ning, âgée de vingt ans, est étudiante et serveuse dans un fast-food. Elle volera le petit ami de sa collègue et tombera rapidement enceinte.
D'autres femmes interviennent régulièrement, qui sont autant de caractères marqués : une voisine discrète et sa petite fille, prise en affection par Monsieur Chu, sa mère également, qui aimerait mettre le grappin sur le cuisinier.
L'oncle Wen, ami de la famille, est l'une des rares figures masculines, exception faite des petits amis occasionnels. Sa disparition provoque questionnements existentiels et choix de vie chez les protagonistes.

Chinese food restaurant Saimendo. De midorisyu. Source : flickr. CC : BY

Ce film est éminemment sensuel. La cuisine est partout présente, dès le générique d'ouverture et la préparation minutieuse du repas dominical. On ne cesse de voir à l'écran des bouillons mijoter, des viandes se faire couper et napper, des légumes finement préparés, des thés dont on sentirait presque le parfum. Les personnages eux-mêmes commentent ces mets et leur préparation, donnant l'eau à la bouche au spectateur.
A ces plaisirs du palais répondent ceux de la chair, les relations amoureuses sont au cœur des préoccupations, pour toutes les générations. Se refuser à l'amour paraît impossible. En revanche l'île de Taïwan est entrée dans la modernité, on est bien loin des traditions chinoises ancestrales. Les relations sans lendemain sont légion, de même que l'indépendance des femmes ou les couples mixtes.
Comme en cuisine, les rapports humains doivent être faits d'équilibre et d'harmonie, de sucré et de salé, de yin et de yang.

Un film plaisant, agréable à regarder, qui met en scène des personnages tranchés et touchants.

Un film de Ang Lee, avec Sihung Lung, Chien-Lien Wu, Kuei-Mei Yang, Yu-Wen Wang, Sylvia Chang.
Sortie : 1994

mercredi 18 septembre 2013

Triangle rose, Michel Dufranne-Milorad Vicanovic-Christian Lerolle

En ces temps où l'on manifeste pour refuser des droits à d'autres, où l'on trouve normal de discrimer des personnes dont la vie privée est "différente" et où le terme de "pédé" est une insulte banale, le roman graphique Triangle rose offre une réflexion salutaire.

Un lycéen rend visite à son arrière-grand-père. Son but est de lui faire évoquer les camps de concentration pour un devoir, mouroirs dont il le sait rescapé.
Mais il ignore que cet aïeul était allemand et surtout qu'il a connu l'horreur de la déportation pour son homosexualité.

La plus grande partie du livre prend place dans l'Allemagne des années 1930. Andreas est un jeune publicitaire talentueux, cultivé et fêtard. Il retrouve régulièrement la même clique de jeunes gens, hommes et femmes, homosexuels comme lui. L'insouciance est de mise dans ces années folles. Andreas navigue entre tous ses amants, parfois des militaires. 
Peu à peu le nazisme s'insinue : Hitler devient chancelier et les premières lois discriminantes sont mises en oeuvre. Mais rares sont les amis d'Andreas qui prennent la mesure du changement : eux ne sont pas Juifs, ce sont des "bons Allemands" et le paragraphe 175 du Code pénal (qui punit l'homosexualité et sera appliqué en France sous Pétain) est trop obsolète pour être une menace. Certains fuient la capitale voire le pays, mais il faut des arrestations et des exécutions pour qu'Andreas comprenne qu'il est lui aussi un homme déviant et à éliminer aux yeux des Nazis.
Il est emprisonné et mené dans les camps. Quand il en ressort, c'est pour comprendre que sa vie et son être sont brisés.
Les homosexuels, identifiés par un triangle rose, plus grand que les autres marques, sur leur habit de détenus, ne sont pas considérés comme de vraies victimes du Reich. 
Pour mémoire, l'homosexualité cessa d'être illégale en France en 1982 et en Allemagne en 1994. A la fin du XXè siècle, des heurts violents avaient encore lieu, niant à cette catégorie de déportés la reconnaissance légitime de leurs souffrances.

Triangle rose est très juste sur le plan historique. A travers les personnages, amis et voisins d'Andreas, on a un tableau de la société allemande de l'époque : communisme, antisémitisme "banal", personnages de militaires variés (tous ne sont pas des brutes épaisses), lâcheté des dénonciateurs.
La montée du nazisme, les mesures légales et leurs conséquences sur les homosexuels sont très finement observées. Le chapitre relatif aux camps ne constitue pas la majeure partie de ce roman graphique. Il en est le point culminant, le calvaire ultime qui détruit un homme. Mais les épisodes antérieurs, dans une Allemagne de plus en plus menaçante, et surtout postérieurs, reflétant une société toujours aussi intolérante et divisée, me paraissent les plus intéressants. Peut-être car les camps nous sont déjà connus par des documentaires et commémorations nombreux.


Jamais insoutenable, Triange rose n'ajoute cependant aucune surenchère à l'horreur et demeure assez sobre. 
La violence nous est dite par des vignettes brèves et par le sort de personnages complexes et émouvants : le naïf Andreas prendra trop tard la mesure du danger, sa mère garde sa souffrance secrète, leur amie homosexuelle subit aussi les exactions nazies.

Je n'ai pas toujours accroché au trait, parfois un peu trop réaliste à mon goût. Cependant, je trouve qu'il reflète la déchéance physique des personnages, démolis en à peine dix ans de leur vie.

Un roman graphique fort, humain et engagé dans son propos.

Triangle rose de Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle, Quadrants, 2011



jeudi 12 septembre 2013

La Cartographie des nuages, David Mitchell

"Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j'ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent... Croyant qu'il s'agissait des terres de l'âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d'en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d'approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd'hui pour obtenir une carte définitive d'un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages."

La Cartographie des nuages, David Mitchell, Editions de l'Olivier, 2007 (traduit par Manuel Berri), p. 485.

dimanche 8 septembre 2013

Un Don, Toni Morrison

Encore un écrivain majeur que je découvre sur le tard.

Un Don met en scène les jeunes Etats-Unis de 1690. A l'époque, le pays en est à ses balbutiements. Il est peu à peu colonisé par des Européens ayant un compte à régler avec le Vieux continent. Ce sont des hommes criblés de dettes, des criminels en cavale, des prostituées, des femmes vendues par leur famille à un époux Américain. Des communautés s'implantent, se développent presque en autarcie et les lois peinent à s'imposer, hormis celles du puritanisme protestant.

Nous suivons les trajectoires entrelacées de plusieurs personnages.
Lorsque le récit n'est pas à la 3e personne, nous entendons la voix de Florens. Jeune fille noire et esclave, celle-ci vivait avec sa mère et son jeune frère sur l'exploitation du Senhor d'Ortega. Celle qu'elle nomme a minha mãe l'a livrée, alors qu'elle était encore enfant, à un étranger, Jacob Van Aark, en paiement d'une dette. Depuis, Florens ne cesse de voir sa mère en rêve, de revivre ce rejet originel. Elle tombera amoureuse d'un forgeron, Noir mais libre, venu décorer la maison de son maître.
Sur la propriété des Van Aark, coupée du monde, évolue d'autres protagonistes. Lina, Amérindienne elle aussi réduite en esclavage, a vu le massacre de sa tribu. Très proche de la maîtresse de maison, elle prend Florens sous son aile. Sorrow, une autre esclave, est la seule rescapée d'un naufrage. Deux jeunes gens, Willard et Scully, travaillent également sur la propriété, en attendant de pouvoir racheter leur liberté et rembourser la traversée qui les a menés en Amérique. Enfin Rebekka, femme de Jakob, presque chassée par sa famille en vue du mariage avec ce colon, perd ses enfants les uns après les autres.

Le roman est relativement court (moins de 200 pages) mais se révèle extrêmement riche de thèmes et d'images.
La narration n'est pas linéaire, les ellipses et retours en arrière sont fréquents et l'on passe d'un personnage à un autre. Le récit relate indifféremment leur enfance ou l'âge adulte. Le lecteur doit donc être attentif aux quelques indices temporels, spatiaux que lui livre l'auteur.

Toni Morrison offre ici une peinture des Etats-Unis originels. Un monde bien loin de l'American dream où cohabitent violence, fanatisme religieux et esclavage.
La notion de race destinée à la servitude en est encore à ses prémices : le roman met en scène aussi bien des Noirs, des indigènes, des métisses ou des Blancs esclaves. Cependant, les premières lois discriminatoires anti-Noirs se font jour. La mère de Florens évoque elle-même sa perte d'identité, quand amenée enchaînée d'Afrique, elle est devenue une simple negrita dépourvue de culture et d'histoire. Les luttes raciales commencent également à émerger et le Sud du pays voit les premières plantations se développer. L'Europe  perçoit le bénéfice de cette main d'oeuvre gratuite et abondante, qu'elle traite comme du bétail.
Mais le thème de la servitude dépasse ceux de l'esclavage et du racisme. Il est lié à celui de la féminité intrinsèquement. Sur le navire qui la mène en Amérique, la jeune Rebekka réalise qu'une femme ne peut être que "servante, prostituée ou épouse", ce qui revient presque au même. Les viols et les grossesses plus ou moins souhaitées reviennent comme des leitmotive de l'oeuvre. La passion amoureuse éprouvée par Florens est également, dans sa violence, une forme d'asservissement.


Mrs Amos Davis and former slave Charlotte. Photo : Florida memory. Source : flickr. Pas de copyright

Le rapport mère/enfant est une autre clef de ce roman. Florens ne comprend pas l'abandon de sa mère et n'éprouve elle-même aucun attrait pour les enfants. Pourtant c'est bien l'amour maternel, inconditionnel, qui a commandé ce geste. Mais Florens ne parviendra pas à le saisir et à gagner la paix. Lina est une figure de mère adoptive pour la petite esclave et se console par là-même de l'absence de sa famille. Sorrow, fille sans mère et garçon manqué, est transfigurée par la maternité et y trouve son identité. Dans le même temps Rebekka voit mourir ses petits les uns après les autres et perd ainsi le seul espoir d'amour qui lui restait. Amour qu'elle projettera dans une foi exaltée.
La féminité tient une place centrale dans le roman. Face à ces femmes sans racines, les hommes sont souvent réduits à des figures de maîtres, plus ou moins doux, ou tout du moins de dominateurs. Seuls les esclaves, avec les figures de Willard et Scully, sont tout autant asservis que leurs homologues féminins.

Tous ces drames passés sous la plume poétique de Toni Morrison deviennent des symboles d'êtres en errance, d'un pays en devenir.
Les principaux protagonistes vivent entre eux, recréant une fausse famille aux liens peu à peu distendus. La nature, magnifiquement décrite comme une sorte d'Eden, est aussi un lieu menaçant et laissé à l'abandon. Foisonnant, le roman donne à voir des portraits complexes, des scènes entremêlées qui dessinent le destin d'humains et d'une nation.

Un Don de Toni Morrison, C. Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke. Edition originale : A Mercy, 2008