samedi 13 octobre 2012
lundi 24 septembre 2012
Reflets dans un oeil d'homme, Nancy Huston
Si l'on décrète l'indifférence des sexes, comment faire pour penser ces plaies, sans même parler de les panser ? (p. 69)
Ironique, documenté et surtout salutaire que cet essai de la Canadienne Nancy Huston, Française d'adoption.
Elle conteste le postulat beauvoirien selon lequel "on ne naît pas femme : on le devient". Au contraire, affirme-t-elle, l'espèce humaine n'est pas qu'une construction culturelle, elle obéit aussi à la nature.
L'on est/naît bien fille ou garçon, femelle ou mâle, nos hormones diffèrent et de fait, nos comportements. Se parer, séduire sont les reliquats d'un besoin de perpétuer l'espèce. Ne remarque-t-on pas le sexe des enfants à la naissance ?
A ce titre, Nancy Huston tient les gender studies, chères aux Anglo-saxons, pour une imposture, tout comme les enseignements de biologie actuels selon lesquels genre et sexe seraient uniquement affaire de culture et de choix intime.
Bien plus, cette vision peut être dangereuse. Au sortir des atrocités de la Seconde Guerre mondiale, grandie sur le terreau de nauséabondes théories de différences naturelles infondées, nos sociétés n'ont plus osé affirmer les dissemblances entres hommes et femmes. De là, un mouvement paradoxal. Si la femme gagne son indépendance comme sujet, elle devient de plus en plus objet en ligne de mire pour les hommes, pour elle-même.
La femme est son image nous dit l'auteure. De fait, outre le féminisme, le développement des médias (notamment la photographie) a engendré ce phénomène, sources d'injonctions paradoxales. Être belle, sportive, coquette, vivre son désir sont des obligations même si cela doit provoquer essor de l'industrie esthétique, peur du vieillissement, anorexie, prostitution, viol, pornographie.
Notre société refuse les différences innées entre hommes et femmes mais ce sont pourtant elles qui sont scrutées, dédoublées dans leur image dès leur plus jeune âge.
L'auteure se refuse cependant à toute assertion péremptoire. Son analyse convoque plusieurs voix : récit crypto-autobiographique de situations vécues par une petite fille, puis adolescente et femme ; histoires de Jean Seberg, Anaïs Nin, Maryline Monroe, Nelly Arcan dans leur rapport complexe voire tragique à l'image et à la séduction ; interviews d'amis masculins ; avis de psychologues.
D'où il ressort que l'érotisme demeure bien différencié entre hommes et femmes, et ce dans beaucoup de sociétés.
Un même mouvement incite à couvrir une femme devant un regard perçu comme désirant ou à l'exhiber comme un objet publicitaire, la beauté féminine faisant tout vendre dans nos contrées.
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| Two buildings and a woman reflection. Photo : Free-secret-life. CC : BY-NC-ND. Source : flickr |
Le regard masculin est voyeur, voire violeur, depuis l'Antiquité. La référence littéraire invoquée est celle d'Actéon surprenant Diane au bain, vision qui provoque la métamorphose et la mort du jeune chasseur.
Cet épisode m'a fait songer à un travail universitaire que j'avais mené autour de l'œuvre d'Ovide. Le vocabulaire cynégétique est mêlé à celui de l'acuité visuelle comme métaphores de la sexualité masculine, de l'homme possédant un corps de femme, d'abord par son œil. Des personnages similaires à Actéon mettent en acte ce regard désirant dans une chasse/viol souvent porteuse de mort pour la vierge poursuivie.
Mais revenons à Nancy Huston. La femme est donc objet permanent du regard masculin. Parallèlement, la maternité décline dans notre imaginaire, seule différence visible entre hommes et femmes. L'image du désir prime sur celle de la maternité.
Nous autre femmes de l'Ouest sommes donc libres, égales et "frères" avec les hommes, ce qui ne nous empêche pas de vouloir être belles et d'avoir bien intériorisé de montrer notre corps au lieu de le dissimuler. (p. 293)
Analyse complexe tout en étant accessible, dérangeante parfois car mettant au jour nos tensions sociales et intimes. Quelle jeune femme contemporaine n'a pas reçu de ses parents, eux aussi modernes, une injonction du type "tu as la même valeur qu'un homme mais tu ne sortiras pas seule à cette heure" ?
Nancy Huston ne propose pas de théories, encore moins de réponses, mais interroge nos paradoxes. Non, la femme du XXIè siècle n'est pas (encore) libre et non, dans nos représentations collectives les moins avouables, elle n'a pas le statut d'un homme. Mais au lieu d'admettre cela et d'y travailler, nous le nions et, ironiquement, nous voilons la face. Egalité n'est pas identité.
Reflets dans un œil d'homme, Nancy Huston, Actes sud, 2012
dimanche 5 août 2012
jeudi 5 juillet 2012
mardi 19 juin 2012
Poetry
Mija a 65 ans et vit dans la province coréenne du Gyeonggi. Elle élève seule son petit-fils adolescent depuis le départ de sa fille. Humble et toujours coquette, la vieille femme doit composer avec un quotidien des plus modestes. Alors que la maladie la gagne peu à peu, elle doit travailler comme femme de ménage pour un vieillard pingre et lubrique. Le tableau s'assombrit encore lorsque son petit-fils est impliqué dans le suicide sordide d'une collégienne. Mais il suffit, lui dit-on, d'étouffer l'affaire et de dédommager la famille, à elle qui possède à peine de quoi vivre.
Comme une parenthèse dans cette vie plutôt rude, Mija suit des cours de poésie à la maison de la culture. A terme, le professeur veut voir ses élèves composer eux-mêmes un poème. Mija s'y emploie avec difficulté et insensiblement commence à observer le monde, à percevoir le sens et la beauté d'un arbre ou d'un abricot tombé à terre. Mais dans ce monde, la vie peut-elle être si simple, la pureté poétique existe-t-elle ? Le temps fane tout, les êtres se révèlent froids et cyniques. Mija se débat entre cette réalité et ses valeurs.
Poetry, malgré son sujet, s'écoule à un rythme aussi calme que le Han qui traverse la province. La tragédie affleure par touches dès la première scène, tableau bucolique des rives du fleuve perturbé par la dérive d'un corps. Et c'est la réalité crue qui s'imposera.
Émouvant portrait de cette femme, incarnée et portée Yoon Jung-Hee, un peu en décalage avec son monde, qui finit par comprendre ce que peut exprimer la poésie. Les fleurs du monde et le reste...
Un film de Lee Chang-Dong, avec Yoon Jung-hee, Kim Hira, Ahn Naesang
Sortie : 15 juillet 2010
lundi 11 juin 2012
Sept Jours à la Havane
Sur le modèle de deux précédents, à Paris et à New-York, sept réalisateurs composent un film de sept courts métrages autour d'une ville, ici la capitale cubaine.
Chacune de ces petites œuvres suit un jour de la semaine et adopte un ton différent.
- El Yuma. A Cuba, un yuma est un étranger, surtout américain. Ici, il s'agit d'un jeune acteur de passage à Cuba. Il se plonge dans les nuits havanaises et leur milieu interlope et rencontre une ravissante jeune femme.
- Jam session. On accompagne Emir Kusturica (dans son propre rôle). Le réalisateur venu chercher un prix à la Havane finit la soirée avec son chauffeur, sur fond de musique et de rhum.
- La Tentacion de Cecilia. Cecilia est une chanteuse talentueuse, mais sans avenir artistique sur son île. Un impresario espagnol lui promet amour et gloire (la beauté, elle l'a déjà), si elle le suit à Madrid. Va-t-elle se laisser séduire ou rester aux côtés de son amant qui ne rêve que de fuite aux États-Unis ?
- Diary of a beginner. Elia Suleiman, diplomate palestinien, est en mission à l'ambassade de la Havane. Perdu dans cette ville inconnue, dans un pays dont il ignore la langue et les codes, il ne peut qu'observer la vie cubaine, toujours en retrait.
- Ritual. Une jeune fille, soupçonnée par ses parents d'avoir une relation homosexuelle, doit subir une cérémonie nocturne et muette au fin fond d'une forêt.
- Dulce Amargo. Dans le quartier du Vedado, une famille lutte quotidiennement pour joindre les deux bouts. L'histoire se noue autour de la mère, pâtissière au noir, qui doit confectionner tant bien que mal un gâteau de commande pour le soir même. Entre les coupures d'électricité, les produits qui manquent et le départ d'amis pour l'étranger, la journée se déroule à un rythme frénétique.
- La Fuente. Au coeur de la Habana vieja, aussi vivante que délabrée, une vieille femme rêve d'une fête dédiée à Oshun, déesse assimilée à la Vierge et symbole de la féminité. Elle impose à tout son immeuble de se mobiliser pour organiser les festivités.
Sept Jours à la Havane nous donne à voir, à entendre et à sentir presque différentes ambiances de la ville. Nous parcourons ainsi plusieurs lieux touristiques, l'inévitable Malecon, des quartiers divers depuis la 5e avenue huppée de Kohly jusqu'à la populaire Habana vieja en passant par le résidentiel Vedado. Toutes les histoires sont liées entre elles par des personnages et des
situations, rendant ainsi l'ensemble plus cohérent.
Les courts métrages se présentent comme des tranches de vie, respectant toute une unité de temps (une journée ou une nuit). Elles sont à la fois vues par le regard des étrangers, souvent peu aguerris à la réalité havanaise, voire totalement perdus : savoureux film d'Elia Suleiman, sans parole ou presque par la force des choses qui tire sa force comique du décalage entre le personnage et son environnement, se rapprochant ainsi des films muets. Mais elles sont aussi vécues et perçues par les Cubains, notamment dans les derniers courts métrages.
"Clichés" ai-je lu dans de nombreuses critiques. Cela me paraît discutable. Certes les étrangers représentés logent tous à l'hôtel Nacional ou au Riviera, s'enivrent de rhum et de mulatas au bord du Malecon un cigare à la bouche. Mais n'est-ce pas là justement une façon de montrer combien la vision extérieure sur le pays est étriquée ? De plus ces Yumas côtoient des Cubains sans toujours comprendre leur comportement et leur mentalité. Les Havanais vivent à leurs côtés, expriment leurs espoirs et leurs déceptions, doivent composer avec leur vie complexe.
La solidarité entre générations et entre voisins, le système D, les coupures d'électricité et d'eau, la prostitution plus ou moins masquée, les fêtes où l'on se libère du quotidien, le culte des orishas apparaissent toujours, clairement ou en filigrane, selon les films. Mais pour qui connaît un peu Cuba, ce ne sont pas là seulement des lieux communs, mais aussi une réalité quotidienne.
Un film enfin qui ne se mêlerait pas de politique...(d'ailleurs pourquoi un film sur Cuba devrait-il forcément se muer en pamphlet contre le régime castriste ?). Là encore, on peut émettre des réserves à cette assertion.
Sept Jours à la Havane nous montre des jeunes filles prêtes à tout pour quelques pesos, des difficultés à simplement vivre correctement. Aucune critique vraiment dans cet ingénieur qui déclare préférer faire le taxi, ce médecin qui cumule les métiers illégaux pour survivre, ces balseros désespérés, ou ce discours fleuve de Castro qui scande le film de Suleiman et devient aussi vain que ridicule ?
Tout cela n'est certes pas le sujet principal des courts métrages, mais on ne peut nier la toile politique.
Pour finir sur une note plus gaie, Sept Jours à la Havane remplira de joie les amateurs de musique cubaine. On y entend sans cesse salsa, son, reggaeton et rumba, avec même quelques incursions dans la nueva trova. A noter la présence d'Alexander Abreu (Habana D'Primera) dans l'une des histoires.
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| El Capitolio, La Havane |
Un film de Benicio del Toro, Pablo Trapero, Julio Medem, Elia Suleiman, Gaspar Noé,
Juan Carlos Tabío et Laurent Cantet.
Sortie le 30 mai 2012.
Sept Jours à la Havane a été présenté au festival de Cannes 2012 dans la sélection Un Certain Regard.
mardi 5 juin 2012
Callejon de Hamel, La Havane, Cuba, mars 2011
Petite rue des quartiers populaires de la Havane, lieu du métissage hispano-africain caractéristique de Cuba, le Callejon de Hamel est peuplé des œuvres de Salvador Gonzalez. Le dimanche, la rumba et les orishas y prennent place.
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