samedi 5 mai 2012
samedi 14 avril 2012
La Havane année zéro, Karla Suarez
En 1993, Cuba subit de plein fouet la chute du grand frère soviétique et la crise économique qui s'est ensuivie. Le pays est au plus fort de la "période spéciale", notamment à la Havane. Ses habitants manquent de tout, les projets personnels ne peuvent plus exister, les transports ne fonctionnent plus qu'au ralenti et les coupures d'électricité sont quotidiennes.
Dans ce contexte, Julia, enseignante en mathématiques, se partage entre trois hommes, trois histoires sentimentales différentes : Euclides, son ancien amant, un professeur retraité, Angel, son nouvel amour, un homme torturé par le souvenir de son ex-femme et Leonardo, un romancier passionné par sa future oeuvre mêlant fiction et réel. Autour d'eux gravite aussi Barbara, une journaliste italienne.
Tous ces personnages sont liés par une interrogation commune : et si le téléphone avait été inventé à Cuba ? Question originale dans un pays où les télécommunications sont revenues à un stade préhistorique. En effet tous recherchent le manuscrit d'un certain Meucci, inventeur italien établi dans l'île au XIXè siècle, dont l'invention aurait été spoliée par Bell. Tous sont liés d'une façon ou d'une autre à cette histoire et ont un intérêt à mettre la main sur sa preuve écrite.
Mais surtout tous mentent en permanence (le titre original est d'ailleurs Ellos mienten), pour se préserver ou pour embellir un quotidien trop terne. Ont-ils de réels motifs pour retrouver le manuscrit de ce Meucci ou veulent-ils simplement pallier l'ennui permanent de leur existence ?
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| Slogans révolutionnaires sur la rive du Rio Almendares, quartier Kohly, La Havane, Cuba |
Impossible d'en dire plus sous peine de dévoiler les rebondissements d'un roman construit comme une équation mathématique aux inconnues multiples. Julia elle-même, la narratrice, est à la fois manipulatrice et manipulée, proie et prédatrice au milieu des hommes parmi lesquels elle doit lutter.
La lecture demande une attention continue car le rythme du roman est haletant et les retournements de situation continuels, ce qui offre une saisissante opposition avec la peinture d'un pays éreinté, presque à l'arrêt où le moindre contact et le moindre déplacement tiennent lieu d'exploits.
La Havane année zéro offre en outre une évocation intéressante de l'histoire et de la mentalité cubaines des années 90. Sont évoquées les difficultés et la vie quotidiennes, comme l'appartement possédé par Angél dans le quartier du Vedado (luxe) où il vit seul (luxe suprême) ou les périples de Julia entre sa banlieue d'Alamar et le centre ville, mais aussi des données sociales plus générales : la chasse au touriste, la fuite désespérée des balseros, la déqualification des emplois. Les personnages, tour à tour lâches et courageux, fiers et prêts à tout pour sortir de leurs problèmes, dressent un portrait polymorphe du peuple cubain.
La Havane année zéro, Karla Suarez, traduction de François Gaudry, Métailié, 2012
samedi 7 avril 2012
Jirô Taniguchi
A l'occasion du récent Salon du livre de Paris, consacré cette année 2012 à la littérature japonaise, l'envie me prend d'évoquer ici une récente découverte (pour moi) : le mangaka Jirô Taniguchi.
Ses oeuvres, publiées dans la collections Ecritures de Casterman, sont à la lisière, par le narration et le trait, du manga japonais et de la bande dessinée occidentale, remarque empruntée au journal Marianne.
Ma plus récente lecture est celle des deux tomes des Années douces, adaptation du roman de Hiromi Kawakami.
L'histoire en est d'apparence très simple. Un soir, alors qu'elle dîne dans un café, Tsukiko, jeune femme de trente-sept ans, croise le regard d'un homme plus âgé et réalise qu'il s'agit de son ancien professeur de japonais, alors qu'elle n'était encore que lycéenne.
La discussion se noue, les rendez-vous et les balades plus ou moins fortuits se poursuivent au long des mois et une véritable affection apparaît malgré la différence de générations.
Le "maître" comme le nommera toujours Tsukiko est un homme à l'ancienne mode, veuf, d'âge avancé, véritable puits de culture qui ne livre qu'assez peu ses sentiments et son passé. La narration, faite par le personnage de la jeune femme exclusivement, accentue cette impression de détachement et de mystère.
En revanche, l'histoire et les états d'âme de Tsukiko nous sont tout à fait connus. Célibataire, un peu en décalage avec sa génération, la jeune femme est troublée par son ancien professeur. Elle éprouve peu à peu la douleur de son absence, le désir et la jalousie alors même que la cour faite par un homme de son âge lui est totalement indifférente.
Il ne faut pas s'attendre ici à de grandes péripéties. L'intrigue se déroule dans le calme apparent et le trouble intérieur. L'auteur n'explique pas la naissance du sentiment amoureux mais la montre, par la répétition des scènes de "rencontres" et de cuisine qui scandent l'oeuvre comme des chapitres, les ellipses temporelles où se crée le manque de l'autre, les rapprochements ténus entre les personnages. De belles scènes oniriques, ancrées dans les paysages de marge (le rivage, la forêt), les éléments naturels ou le folklore japonais, apportent une profondeur réflexive jamais lourde sur la relation entre cet homme et cette femme, dont l'un doit composer avec son passé déjà lointain et l'autre construire sa vie.
Cette problématique de la transmission, du temps qui passe sur la jeunesse, ce trait de dessin délicat et cet onirisme sont présents également dans un autre livre de Jirô Taniguchi, Quartier lointain (deux tomes).
L'auteur y raconte cette fois une histoire à la lisière du fantastique. Un homme d'affaires débordé, stressé, peu préoccupé de sa famille, se trompe de train alors qu'il rentre de la capitale. Il se retrouve ainsi par mégarde dans la ville de son enfance, dans le cimetière où repose sa mère. Sous l'effet de l'alcool, il s'évanouit et se réveille dans le corps de l'adolescent qu'il était à quatorze ans, mais en ayant conservé son esprit d'adulte.
Sous les traits d'un jeune garçon, il retrouve donc le chemin de sa maison et par là même sa famille. Nous sommes dans les années 60, quelques mois avant la mystérieuse disparition de son père. L'homme mûr redevenu adolescent va alors tenter de comprendre ce départ subit et surtout essayer de l'empêcher.
Ce père sera donc sans cesse jaugé, analysé et peut-être finalement compris par son fils désormais du même âge. Là encore une peinture de la vie et du passage à l'âge adulte, avec ses choix (se mettre en couple, avoir des enfants, renoncer ou non à ses rêves).
jeudi 5 avril 2012
samedi 17 mars 2012
Act of love
Tombée par hasard sur ce film il y a quelques temps, je n'avais malheureusement pas pu en regarder la fin. Mais assez happée par ce que j'avais vu de l'histoire et des personnages, je me suis précipitée sur le dvd vendu à vil prix sur un célèbre site. Pour que j'en vienne à acheter un tel objet, ce qui ne m'est plus arrivé depuis longtemps et en sus avec Wesley Snipes au casting, il fallait vraiment que le film m'interpelle ! Mais brisons là sur ma vie qui, certes passionnante, ne se veut pas l'objet de ce billet.
Venons-en donc au film Act of love.
L'intrigue est en apparence plutôt simple, voire attendue. Quand Franklin et Zora se rencontrent au hasard d'un déménagement à Brooklyn, c'est le coup de foudre immédiat. Leur histoire débute comme un conte de fées. Mais des grains de sable viennent peu à peu gripper cette belle harmonie. Des divergences sociales d'abord : Franklin est ouvrier, fréquemment au chômage et en proie au racisme latent ; Zora évolue, comme on le dit, dans une catégorie socio-professionnelle plus élevée, elle est professeur de musique et ses amis sont cadres. Des différences de projets de vie aussi : lui cherche surtout à payer ses factures, sa pension alimentaire, à enfin pouvoir divorcer, quand la jeune femme se rêve chanteuse à succès.
La passion, dans un premier temps, masque ces obstacles à grand renfort de promesses d'amour éternel, de "à deux on y arrivera" et de fantasme de toute-puissance. Toutefois, bien vite, la réalité reprend ses droits. L'alcool de plus en plus fréquent pour Franklin, une grossesse inattendue, l'argent qui manque sans cesse et une incompréhension grandissante minent le couple qui se voulait romantique.
Et c'est là que le film prend toute sa profondeur, dans cette analyse en finesse des rapports amoureux, réalisme et subtilité que l'on perçoit jusque dans l'évolution des relations physiques. Certes ses qualités sont surtout dues aux personnages principaux (et acteurs, en particulier Wesley Snipes, intattendu dans ce registre intime et psychologique), les autres protagonistes étant peints de façon plus grossière : l'amie compréhensive face à la copine revêche ("je te l'avais bien dit"), la belle-famille forcément hostile etc. Mais on n'en demeure pas moins touché par les problématiques abordées. Il est d'ailleurs très dommage que ce film soit si peu connu.
L'amour, aussi fort soit-il (les sentiments de Franklin et Zora ne sont jamais remis en cause), n'est pas envisagé comme la réponse magique à tous les maux, certainement pas aux problèmes sociaux et économiques, encore moins comme un palliatif à une estime de soi en berne. Au contraire, il ne pourra s'épanouir que lorsque les personnages se seront construits eux-mêmes et auront mis au clair leurs attentes.
Peut-être faudrait-il se souvenir de cela dans la "vraie" vie.
Act of love, de Gina Prince-Bythewood , avec Wesley Snipes et Sanaa Lathan. Sorti en 2000
lundi 5 mars 2012
lundi 27 février 2012
La Parenthèse, Elodie Durand
Décidément le thème de la mémoire, surtout perdue, est un fil rouge de mes lectures ces derniers temps. Allez savoir pourquoi.
Mais la Vie d'une autre ou plus récemment la Page blanche étaient des fictions, les héroïnes y souffraient d'une amnésie qui n'était autre que la métaphore actualisée des manques d'une vie insatisfaisante.
La Parenthèse aborde un tout autre aspect : plus qu'une bande dessinée, il s'agit ici d'un journal composé a posteriori par son auteure, Élodie Durand, dans lequel elle relate sa traversée d'une grave maladie.
Âgée d'à peine 22 ans, la jeune femme est en proie à des pertes subites de mémoire, à des malaises et crises nerveuses inexplicables. Elle se voit diagnostiquer une épilepsie due à une tumeur au cerveau.
Judith (prénom du personnage principal) passe alors par différents stades successifs : le déni de la maladie qui n'est pour elle qu'un mauvais "rhume" malgré la lourdeur des traitements médicamenteux, l'acceptation de la gravité quand la perte des repères et des souvenirs se fait plus prégnante et les interventions médicales plus invasives, enfin la reconstruction progressive de soi alors qu'on n'est plus la même ni physiquement, ni psychiquement.
Ce journal est d'abord adressé aux proches de l'auteure. Mis en scène dans de nombreuses planches, ils relatent les faits oubliés et comblent les blancs. Dans les moments de détresse, ils demeurent pour Judith le seul repère tangible alors que toute sa vie est devenue mouvante.
D'autres procédés donnent corps à ce récit de maladie. Le monde médical et les traitements sont rarement envisagés de façon très technique, mais sont vus par les yeux de la jeune patiente. Le dessin, qui confine parfois au cartoon inquiétant, pallie l'indicible ou l'oublié : ainsi ces mini-médecins en quête d'une tumeur dans un cerveau disproportionné, ou cette maladie personnifiée comme une tête menaçante et dévorante à dompter.
Beaucoup de force et de souffrances aussi dans ces crayonnés datant des années de maladie, très figuratifs, ou ces vignettes obsessionnelles du sommeil de Judith et de sa "chute" dans le mal.
Élodie Durand relate dans la Parenthèse le vécu complexe et personnel de sa maladie. La douleur est présente d'un bout à l'autre de l'œuvre sans pour autant verser dans le pathos. Un récit très fort et très subtil à la fois.
La Parenthèse, Élodie Durand, Delcourt, 2010
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