samedi 10 décembre 2011

Du Domaine des murmures, Carole Martinez

En l'an 1187, la jeune Esclarmonde, fille unique et chérie du seigneur régnant sur le Domaine des Murmures, refuse pour mari l'impétueux Lothaire de Montfaucon.
Le jour même de ses noces, elle décide de s'offrir à Dieu et de se faire emmurer dans une chapelle attenante au château paternel. Mais violée à la veille de sa réclusion, la jeune fille entre enceinte dans sa cellule.
Ignorante de son état, elle donnera naissance à un fils. Sa retraite spirituelle qui devait l'exclure du monde physique ne sera pas exempte d'une expérience charnelle, le lien maternel.
En retrait des vivants, Esclarmonde acquiert une vision mystique du monde, influant sur la destinée de son Domaine. Elle retient la Faucheuse, ouvre le chemin des croisades et prophétise l'avenir.

Photo : philippematon. CC : BY-NC-ND. Source : flickr
A première vue, rien de commun entre Du Domaine des murmures et le Cœur cousu, premier roman de Carole Martinez. En effet, le Cœur cousu narrait le destin de Frasquita, un peu sorcière, et de sa nombreuse famille dans une Andalousie baignée de magie et de soleil ardent. 
Cependant, comme dans ce roman, l'auteure reprend ici les codes de l'époque et de l'endroit qu'elle évoque. Du Domaine des murmures nous plonge au cœur du Moyen-Âge, époque des croisades et de l'Eglise toute-puissante, mais aussi de l'amour courtois, des fées et des ogres, d'un au-delà lié à l'eau et à la forêt impénétrable, d'un univers où se mêlent morts et vivants, humains et animaux. Carole Martinez écrit dans une langue influencée par la poésie des lais, qui rappelle Chrétien de Troyes ou Marie de France. 


Esclarmonde partage aussi avec Frasquita son féminisme avant l'heure, dans un monde dominé par les hommes, et son destin exceptionnel.

Carole Martinez réussit, avec Du Domaine des murmures, le tour de force de se détacher, dans le ton, le style, l'intrigue, du roman qui avait fait son succès, tout en jetant les leitmotive d'une œuvre encore en devenir.
Notons également que l'auteure a été finaliste du Goncourt, cette année 2011.

Du Domaine des murmures, Carole Martinez, Gallimard, 2011

jeudi 1 décembre 2011

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt

Histoire de cette lecture
J'ai lu pour la première fois la Vie d'une autre il y a plus d'un an, à la suite d'un furetage dans une librairie lyonnaise et sans doute attirée par la mention d'un prix de lecteurs dont il avait fait l'objet. Livre lu avec plaisir et abandonné dans la maison familiale. Le souvenir de ce roman m'est revenu récemment, à la suite d'une discussion avec ma mère, tombée par hasard sur lui et touchée par cette lecture. Je me suis alors rendue compte que ce livre m'avait également impressionnée, au sens propre. Bien que les détails m'échappent aujourd'hui, j'ai choisi de ne pas le relire avant la rédaction de ce billet, mais plutôt d'en rendre compte de façon certes incomplète mais fidèle à ce qui reste de la lecture plusieurs mois après.

Rhimzoming mimesis catharsis pleats. Photo : Jef Safi. CC : BY-NC-ND. Source : flickr.


Le livre lui-même
Fin des années 80, Marie fête avec des amis sa nouvelle embauche dans une société de production. Durant la soirée un peu arrosée, elle rencontre l'Argentin Pablo. Le coup de foudre est immédiat et les jeunes gens finissent la nuit ensemble.
Le lendemain, Marie se réveille aux côtés de cet homme, mais, petit détail, douze ans se sont écoulés, le couple est désormais marié et parents de jeunes enfants. Marie n'a aucun souvenir de ces années. Elle décide cependant de faire face seule à ce vide et de mener elle-même l'enquête sur cette vie qui lui échappe.

Fantastique, cauchemar, amnésie, maladie psychiatrique ? Le thème de l'absence à soi et l'oubli incompréhensif de sa propre existence devient un poncif des téléfilms et romans plus que médiocres. Ici, ce n'est pas le cas.
Le roman, entièrement narré par Marie (en focalisation interne donc, pour les puristes), livre peu à peu ses clefs. Le personnage découvre, auprès de ses proches, que, d'épouse et mère comblée, elle s'est soudain muée en ombre triste. La nouvelle Marie, amnésique, semble surprendre chacun, Pablo le premier, par son caractère retrouvé. Que s'est-il donc passé dans la trame de son existence pour provoquer pareil oubli ?
Tout en ménageant rythme et suspens, l'auteur mène une véritable interrogation sur le couple, les rêves de jeunesse qui s'évanouissent et les êtres qui changent.

La Vie d'une autre, Frédérique Deghelt, Actes Sud, 2007

jeudi 24 novembre 2011

Les Cubains, Pierre Desproges

"Une série de désastres ont frappé Cuba l'année dernière. Force nous est de lire la volonté de Dieu dont l'anticommunisme n'est un secret pour personne."

"Les Cubains" in Tout Desproges. Pierre Desproges.2008

mardi 22 novembre 2011

Blue Bay Palace, Natacha Appanah

Il y a quelques temps, ce blog présentait le troisième roman de l'écrivain Natacha Appanah, La Noce d'Anna.
Blue Bay Palace est son second livre. Bien loin de la France, il nous entraîne dans l'île Maurice, terre volcanique dont est originaire l'auteure.
Là aussi, c'est la voix d'une femme qui se fait entendre, celle de Maya, dix-neuf ans. Fille unique d'un couple issu des plus basses castes d'Inde, elle rêve de voyages et d'ascension sociale. Hors de question pour elle de trimer comme son père et toute sa communauté au Blue Bay Palace, hôtel de luxe pour touristes fortunés en quête d'exotisme. Nous ne sommes pas là dans un paysage de carte postale, mais bien dans les arrière-boutiques les plus humbles de l'île. Impensable également pour Maya de mener la vie de sa mère, en rupture avec sa famille et enfermée dans les automatismes domestiques. 


Contrasts. Photo : Sandy Kirchlechner. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais l'amour vient, comme souvent, contrarier ces plans. Maya rencontre Dave, patron du restaurant de l'hôtel, et une passion naît entre les jeunes gens. Mais l'un et l'autre sont issus de castes différentes, réminiscence vivante du système indien, et seuls les gestes volés, les après-midis d'amour cachés leur sont permis. Pourtant Maya veut croire qu'une union au grand jour est possible quitte pour cela à user de moyens la menant tout droit au chaos et à la folie.



Tout comme les autres romans de Natacha Appanah, Blue Bay Palace dépeint de façon très fine mouvements et sentiments de l'âme tourmentée. L'écriture nerveuse et la concision de l'œuvre (à peine une centaine de pages) miment l'urgence dans laquelle se trouve Maya, celle de retrouver son amant, celle de mettre fin à son désespoir.

Blue Bay Palace, Natacha Appanah, Gallimard, 2004

jeudi 17 novembre 2011

Oda a la tipografia, Pablo Neruda

Un extrait de l'Oda a la tipografia de Pablo Neruda, poème enchanteur par sa musicalité, déclaration d'amour à l'écriture vivante et inscrite dans le cours du monde.
Poème empli de souvenirs, qui avait ouvert un cycle d'animations sur la poésie calligraphiée, dans une vie antérieure.

Pero,
tipografía,
déjame
celebrarte
en la pureza
de tus
puros perfiles,
en la redoma
de la letra
O,
en el fresco
florero
de la
Y
griega,
en la
Q
de Quevedo
(cómo puede pasar
mí poesía
frente a esa letra
sin sentir el antiguo escalofrío
del sabio moribundo?),
a la azucena
multi
multiplicada
de la
V
de victoria,
en la
E
escalonada
para subir al cielo,
en la
Z
con su rostro de rayo,
en la P
anaranjada.

Amor,
amo
las letras
de tu pelo,
la
U
de tu mirada,
las
S
de tu talle.
En las hojas
de la joven primavera
relumbra el alfabeto
diamantino,
las esmeraldas
escriben tu nombre
con iniciales fresca del rocío.
Mi amor,
tu cabellera
profunda
como selva o diccionario
me cubre
con su totalidad
de idioma
rojo.
En todo,
en la estela
del gusano
se lee,
en la rosa se lee,
las raíces
están llenas de letras
retorcidas
por la humedad del bosque
y en el cielo
de Isla Negra, en la noche,
leo,
leo
en
el firmamento frío
de la costa,
intenso,
diáfano de hermosura,
desplegado,
con estrellas capitales
y minúsculas
y exclamaciones
de diamante helado,
leo, leo
en la noche de Chile
austral, perdido
en las celestes soledades
del cielo,
como en un libro
leo
todas
las aventuras
y en la hierba
leo,
leo
la verde, la arenosa
tipografía
de la tierra agreste,
leo
los navíos, los rostros
y las manos,
leo
en tu corazón
en donde
viven
entrelazados
la inicial
provinciana
de tu nombre
y
el arrecife
de mis apellidos.
Leo
tu frente,
leo
tu cabellera
y en el jazmín
las letras
escondidas
elevan
la incesante
primavera
hasta que yo descifro
la enterrada
puntuación
de la amapola
y la letra
escarlata
del estío :
son las exactas flores de mi canto.

Nuevas Odas elementales, Pablo Neruda, 1956

Traduction personnelle : 
Mais, typographie, laisse moi te célébrer dans la pureté de tes purs profils, dans le verre de ta lettre O, dans le frais vase à fleurs du Y grec, dans le Q de Quévédo (comment ma poésie peut-elle passer au devant de cette lettre sans sentir l'antique frisson du sage moribond ?), dans le lys multi multiplié du V de victoire, dans le E de l'échelle qui monte au ciel, dans le Z à la face d'éclair, dans le P orangé.
Amour, j'aime les lettres de tes cheveux, le U de ton regard, le S de ta taille. Sur les feuilles du jeune printemps étincelle l'alphabet de diamant, les émeraudes écrivent ton nom avec les initiales de la fraîche rosée.
Mon amour, ta chevelure profonde comme une forêt ou un dictionnaire me couvre de tout son langage rouge. Dans tout, dans le sillage du ver, on lit, dans la rose on lit, les racines sont pleines de lettres tordues par l'humidité de la forêt, et dans le ciel de l'Ile Noire, à la nuit, je lis, je lis, dans le firmament froid de la côte, intense, diaphane de beauté, déployé, aux étoiles capitales et minuscules, aux exclamations de diamant gelé, je lis, je lis, dans la nuit du Chili austral, perdu dans les célestes solitudes du ciel, comme dans un livre je lis toutes les aventures dans l'herbe je lis, je lis la typographie verte, de sable, de la terre agricole, je lis les navires, les visages et les mains, je lis en ton cœur là où vivent enlacés l'initiale provinciale de ton nom et le récif de mes noms.
Je lis ton front, je lis ta chevelure, et dans le jasmin les lettres cachées élèvent l'incessant printemps jusqu'à ce que je déchiffre la ponctuation enterrée du coquelicot, et la lettre écarlate de l'été : ce sont là les fleurs exactes de mon chant.


vendredi 11 novembre 2011

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy

Tout en poésie et en finesse, ce premier roman de Minh Tran Huy, romancière et journaliste franco-vietnamienne, était une excellente surprise de la rentrée littéraire 2007.
Epousant le point de vue de Lam, lycéenne aussi brillante que réservée, l'auteure aborde des sujets à la fois intimes et universels. En effet, la jeune fille, dont les parents ont fui le Viêt-Nam, rencontre Nam lors d'un séjour linguistique. Leurs origines communes lient les adolescents. Cependant, la souffrance du jeune homme, boat people arraché à ses parents, l'empêche de se confier tout à fait. Lam n'est pour lui qu'une sœur quand celle-ci espérerait davantage. Par cette relation et un voyage sur la terre de ses ancêtres, la jeune fille mesure ce qui la rapproche mais aussi l'éloigne du Viêt-Nam. Au sein du récit sont tissés les épisodes d'un conte asiatique que narrait autrefois Nam à sa sœur.


Ombre chinoise à la vietnamienne. Photo : Abracadapix Photography. CC : BY-NC-ND . Source : flickr


Profondément vietnamien, le récit fait pourtant sens pour chacun. Sont abordés les thèmes de l'adolescence, de l'amitié, de l'identité. Le roman touche aussi au politique quand il évoque l'immigration ou la terreur entretenue par le régime socialiste vietnamien. Mais jamais l'auteur ne se départit de subtilité. Bien plus que la description directe, ce sont les entrelacs des histoires singulières qui font affleurer émotion et réflexion.
Comme un écho, Minh Tran Huy a publié un recueil de contes vietnamiens, également chez Actes Sud.

La Princesse et le pêcheur, Minh Tran Huy, Actes Sud, 2007

jeudi 3 novembre 2011

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol

"Ce que j’écoutais, ce que je guettais, c’était les mots : car j’avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j’en faisais une collection, comme d’autres font pour les timbres.
J’adorais grenade, fumée, bourru, vermoulu et surtout manivelle : et je me les répétais souvent, quand j’étais seul, pour le plaisir de les entendre.
Or, dans les discours de l’oncle, il y en avait de tout nouveaux, et qui étaient délicieux : damasquiné, florilège, filigrane, ou grandioses : archiépiscopal, plénipotentiaire.
Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu’il ne me refusait jamais. C’est là que j’ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images."

La Gloire de mon père, Marcel Pagnol, Pastorelly, 1957

Le concours organisé par Fanny m'a immédiatement fait penser à ce passage. Je l'ai lu petite et il m'a marquée au point d'en garder des souvenirs assez précis et d'avoir, un temps aussi, fait cette collection.