Merveilleuse lecture que celle de ce roman en cinq actes écrit en langue française mais empreint d'une poésie toute asiatique. Son auteure est d'ailleurs elle-même entre Québec et Japon.
Il faut lire les cinq courts volumes d'un seul tenant, dans l'ordre voulu par Aki Shimazaki, pour voir se mettre en place intrigues et caractères tel un puzzle narratif.
L'histoire de cette pentalogie est construite autour de secrets pesant sur plusieurs générations d'une même famille dans le Japon du XXè siècle. Elle nous est contée selon plusieurs points de vue, au rythme des mensonges et des découvertes de chacun.
Le noeud originel, qui ouvre le premier tome Tsubaki, est la relation amoureuse et incestueuse de Yukiko et Yukio, frères et soeurs qui s'ignorent, à l'aube de la catastrophe de Nagasaki. L'on suit la liaison adultère entretenue par M.Horibe, père des deux adolescents, avec la mère de Yukio.
Les romans suivants constituent un retour en arrière, dans les premières années du siècle.
La narration adopte le point de vue de Yukio, spectateur impuissant de la tristesse maternelle, enfant illégitime puis amoureux éconduit. Ensuite c'est l'histoire de sa mère, Mariko Kanazawa née Coréenne et orpheline suite au tremblement de terre de 1923, qui est contée. Jeune fille séduite mais abandonnée à cause des convenances sociales, elle épouse le collègue de son ancien amant. Manquait une vision pour parachever le tableau, celle de l'époux de Mariko et père adoptif de Yukio. M. Takahashi, homme généreux et aimant, se révèlera lui aussi enferré dans un secret de filiation qu'il ne percera que sur le tard. Il narre l'histoire de sa famille et son amour pour Mariko et son enfant dans le tome 4.
Progressivement, nous revenons à l'époque contemporaine. Le volume 1 mettait en scène Namiko, fille de Yukiko, découvrant les secrets de sa mère à l'âge adulte via une lettre post-mortem. Le dernier volume instaure également un dialogue entre générations, entre une Mariko mourante et sa petite-fille à la veille de sa vie de femme.
Plusieurs niveaux de lecture transparaissent dans cette oeuvre.
La trame historique japonaise est omniprésente et entre en résonance avec les affres personnels vécus par les personnages : tremblement de terre de 1923, Seconde guerre mondiale, de la politique expansionniste du Japon jusqu'aux désastres des bombes atomiques en passant par les liens avec la Russie. Ces évènements sont aussi prétextes à mettre en scène des réalités sociales : place des femmes, surtout célibataires, des enfants naturels, des étrangers, mariages arrangés, classes sociales.
Le roman trouve aussi toute sa profondeur en mettant en scène la spiritualité japonaise. Le shintoïsme, le bouddhisme et le catholicisme sont explicitement évoqués. Cependant, il m'a semblé que leur présence se manifeste surtout en filigrane.
Ainsi la nature est un élément prépondérant de l'oeuvre. Elle fait sens dans l'économie du récit : les hirondelles, les fleurs, les coquillages et les lucioles qui donnent leurs noms aux différents volumes sont également des ressorts narratifs.
Leur rôle allégorique est plus prégnant. En effet ces éléments sont de véritables leitmotive : ils deviennent des prénoms ou des surnoms, révélant ainsi des personnalités, des scènes se répètent (la cueillette des fleurs dans une nature salvatrice, le jeu des coquillages ne pouvant s'unir parfaitement qu'une fois) créant des liens entre générations. D'une manière générale, la nature et ses éléments fondamentaux scandent les étapes du roman et l'évolution psychique des pesonnages : cours d'eau, feu des bombes, vent, campagne et forêt. L'utilisation récurrente de termes japonais met en valeur ces thèmes.
Cette spiritualité, jamais démonstrative, s'accompagne d'allusions aux âmes, qui semblent toujours réunies à travers les ans, à l'au-delà et à la réincarnation.
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| Tsubaki at Inogashira Park, de Akihito Fujii. Source : flickr. CC : BY-SA |
Une lecture psychanalytique me paraît également intéressante.
Les théories de la psychogénéalogie sont au centre du roman, les situations se répétent : paternité impossible, subie ou choisie, enfants abandonnés, fratries séparées, jeunes filles recherchant un homme plus âgé et abandonnées, question de l'origine, amours impossibles en opposition avec les unions raisonnables voire arrangées. La prédominance des rêves comme révélateurs de la psyché des personnages est également un thème profondément psychanalytique.
Cependant, ces noeuds finissent par se résoudre au fil du temps : par le meurtre du père, par le recul analytique des dernières générations et surtout par la révélation des vérités cachées.
Toutes ces pistes m'ont permis de mieux comprendre pourquoi le Poids du secret s'attache surtout à la branche "illégitime" de la famille, celle de Yukio. Seule Yukiko, à travers son amour incestueux et son parricide, est mise en avant dans sa lignée. Peut-être est-ce aussi car la jeune femme une fois mariée a littéralement et symboliquement fui son univers familial et national : elle et son mari ont quitté le Japon, Namiko a suivi ses traces en fondant sa propre famille avec un Américain. D'ailleurs c'est en retournant sur la terre de ses ancêtres que cette dernière prendra pleinement conscience de ces fameux secrets.
Une oeuvre très riche dont je n'ai pas exploité tous les sens, faute d'une connaissance assez vaste de la culture japonaise.
Les secrets sont racontés via une écriture fluide et calme, malgré les horreurs mises en scène. Cela engendre de prime abord une impression de distance, voire de froideur, qui ne doit pas décourager. En effet, c'est peu à peu que l'oeuvre se dévoile, par le jeu des images, des répétitions, et déploie toute sa poésie.
Le Poids du secret, de Aki Shimazaki, Actes sud, 2005-2009 (Lemeac, 1999-2004)