lundi 24 mars 2014

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard

Partons d’une question « simple » : que se serait-il passé si ce matin, au lieu de prendre ma voiture, j’avais pris le bus ? Aurais-je rencontré un ancien ami ? Aurais-je raté un rendez-vous important pour cause de panne ? Sans cesse, nous faisons des choix et même les plus anodins nous placent face à une bifurcation, laissant de côté tous les possibles qui ne se seront pas réalisés.

C’est là le point de départ de Pierre Bayard dans son dernier essai, Il existe d’autres mondes.

L’auteur, essayiste, professeur et psychanalyste, y aborde la théorie des univers parallèles. Dès le XIXè siècle, Blanqui imagine que des multitudes de planètes semblables à celle où nous évoluons sont créées au moment de ces fameuses bifurcations. Plus philosophique que scientifique, ce postulat continue de se développer et de se transformer, jusqu’à trouver de fervents défenseurs chez les physiciens actuels. Ainsi, Everett puis DeWitt s’appuient sur la célèbre expérience du « chat de Shrödinger », selon laquelle l’animal enfermé dans une boîte est à la fois mort et vivant avant que l’on ait vérifié. La théorie des cordes utilise aussi abondamment cette notion de « multivers ».

Jeu de miroir. De : jehangreco. CC : BY-SA. Source : flickr.
Pierre Bayard se place à la lisière de la science et de la science-fiction, terreaux les plus favorables aux univers parallèles. Selon lui, seule cette hypothèse métaphysique pourrait expliquer certaines incohérences apparentes de notre monde. Il puise ses exemples dans la littérature et les arts visuels. Ainsi nous sont exposées des théories aussi stimulantes que le paradoxe du grand-père (un personnage projeté dans le passé tue son aïeul et par conséquent cesse d’exister, et donc ne peut plus avoir tué son grand-père etc.), le passage d’un univers à un autre ou les échos entre eux. Poussant à son terme la réflexion, l’auteur imagine ce qu’auraient pu être Kafka, les sœurs Brontë ou Freud si d’autres possibles s’étaient réalisés pour eux. Et peut-être se sont-ils produits dans un autre univers, ce qui jette une lumière inédite sur l’œuvre que nous connaissons d’eux.

Le lecteur n’est pas obligé d’adhérer à cette théorie, qui cependant est sérieusement interrogée dans les milieux scientifiques. Mais la clarté de l’écriture et de la réflexion de Pierre Bayard offre un agréable moment de lecture et lance des pistes, nous invitant à adopter un autre point de vue sur notre monde.

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard, Minuit, 2014

lundi 17 mars 2014

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano

« Pour un gâteau de huit convives compter… » , ainsi s’ouvre et s’égrène la recette du fabuleux dessert au café qui donne son titre au livre de Joëlle Tiano.

Centenaire, Irina Sasson se remémore peu à peu cette recette qui accompagna chaque moment de sa vie de femme. Transmise par une cousine à son mariage, elle est là pour signer l’entrée de la jeune femme dans sa nouvelle famille, pour célébrer une naissance ou consoler de la perte d’un être.
Irina psalmodie cette recette qui fait renaître ses souvenirs. Son enfance turque et sa jeunesse parisienne, l’union convenue avec le « vieil » Antonio qui la mène dans en Amérique du sud, la vie de famille et l’adoption par ce nouveau pays, le désir amoureux, les choix qui jalonnent l’existence, le deuil…

La palette des émotions, des bonheurs et des drames qui font une vie et une personne est dessinée par la voix de cette femme. Elle est relayée par le récit d’un narrateur et les interventions, à la 2e personne, de la petite-fille d’Irina.

Coffee and walnut cake. De : dichohecho. CC : BY. Source : flickr


Rien d’extraordinaire à première vue à l’exposé de cette intrigue. Mais un charme indéniable se dégage de ce bref roman. Est-ce la répétition de la recette, qui donne une note sensuelle au récit, l’entrelacs des voix ou la peinture des personnages ? 
A la fois réaliste et historique par certains aspects (évocation de la Shoah, de Mai 68), le livre offre aussi un univers intime et onirique qui n’est pas sans rappeler celui de Véronique Ovaldé. L’Amérique latine contée n’est pas ancrée dans un espace-temps précis, elle mêle portugais et espagnol, Indiens et Européens. La nature y est luxuriante et les parfums capiteux. Ces éléments entrent en résonance avec l’apprentissage de la féminité et de la maternité. Il constitue le véritable fil rouge de cette vie à la fois ordinaire et singulière.

L'Enchanteur et illustrissime gâteau café-café d'Irina Sasson, Joëlle Tiano, Les Mues, 2007

dimanche 9 mars 2014

L'Intempérie, Pedro Mairal

Au début du XXIe siècle, un phénomène, l’Intempérie (ou le Désert  en version originale), dévaste l’Argentine. Voilà l’argument du troisième roman de Pedro Mairal, écrit juste après la crise argentine de 2001.

Dès le prologue, des éléments sont mis en place, qui trouveront leur explication au fil des pages. Nous sommes en présence d’une femme, dans un monde anglo-saxon : on parle anglais, la topographie urbaine est celle de la vieille Europe. Cependant le personnage est hispanophone et étrangère. Elle se présente comme dépositaire d’une mémoire et vit hors du temps, ce qu’illustre son travail de bibliothécaire.
Son histoire est celle de son pays natal, l’Argentine. Elle nous est contée comme une métaphore. Maria, réceptionniste de 23 ans, vit à Buenos Aires. Mais une rumeur court dans la ville : l’intempérie avance, tout va être détruit. De fait, toute modernité disparaît, les êtres sont séparés et le pays s’enfonce en l’espace d’une année dans les temps les plus reculés de son histoire.

Ainsi, le lecteur voit passer le film de l’Argentine comme une cassette vidéo qui se rembobine. El futuro es primitivo affirme l’auteur lui-même. A l’époque récente et à son instabilité politique, succèdent les heures noires de la dictature, les guerres d’Indépendance, l’immigration du XXe siècle, l’exploitation des terres agricoles au XIXe siècle, les cultures indiennes exterminées et enfin l’arrivée des premiers colons européens au XVIe siècle. La langue elle-même reflète cette évolution : les amis de Maria retournent à l’italien et à l’anglais, les langues indigènes se développent à partir de l’espagnol en un renversement ironique, Maria ouvre le récit en évoquant son mutisme.

Tout cela est exprimé sans didactisme et le lecteur devra reconnaître lui-même les périodes décrites. Le rythme du roman est très rapide, lecteur comme protagonistes sont pris dans un tourbillon temporel qui ne leur laisse aucun répit.
Cette progression antéchronologique ancre l’Intempérie dans le genre fantastique.

Puerto Madero-Buenos Aires, Argentina. De : David Berkowitz. CC : BY . Source : flickr.

Il faut aussi voir dans le roman une métaphore politique.  La crise brutale de 1999-2001 conduit à la faillite de l’Argentine et le recul socio-économique est réel. Le pays, si riche un siècle auparavant, passe du côté du Tiers-Monde. Il n’attire plus d’immigrants. Bien plus, nombre d’Argentins prennent le chemin inverse de leurs ancêtres, en gagnant l’Europe.

Nous n’aurons pas beaucoup de précisions sur ce qu’est ce « désert » qui détruit tout sur son passage : la corruption est physique et géographique, mais aussi humaine et violente. Ce thème est d’ailleurs devenu un topos de la littérature de crise argentine. La violence exprimée n’est pas liée aux narcotrafiquants, par exemple, mais à la déchéance du pays.

Maria, la narratrice, est prise au piège de cette régression. Figure de la jeunesse de son pays, elle ne comprend pas ce qui arrive, et ne peut qu’y assister, impuissante. Elle devient la mémoire vive de ses contemporains. C’est elle qui ne cesse de nommer les gens et les lieux de façon très précise : quartiers de Buenos Aires, rues, fleuves, port, banlieue. Elle tente de retrouver une familiarité dans des paysages ravagés. Elle remplace la voix des personnes anesthésiées ou tuées par la crise.

L’auteur s’est également amusé à introduire une grande intertextualité dans ces évocations : les lieux et les personnages nommés sont également issus d’une Buenos Aires littéraire, empruntée à d’autres œuvres.
En tant que femme, Maria ne va pas combattre au front et devient le témoin privilégié des évolutions sociales de son pays. Ainsi, elle voit décroître les droits des femmes, se développer le racisme, encore prégnant aujourd’hui, envers les populations indigènes du Nord.

Elle-même d’origine européenne, à la fois Irlandaise et Espagnole, Maria se sent avant tout Argentine. Elle commence par refuser son retour en Europe. L’anglais, qu’elle maîtrise, n’est cependant pas sa langue maternelle, elle qui a été privée de mère très jeune. Le personnage devient le symbole d’une jeunesse argentine en perte de repères durant la crise. 

L'Intempérie, Pedro Mairal, traduit de l'espagnol par Denise Laroutis, Payot et Rivages, 2007 (El Año del desierto, 2005)


samedi 1 mars 2014

Comme les amours, Javier Marias

El enamoramiento exprime en espagnol  le fait de tomber amoureux. Il est impossible de traduire cet ensemble d’attirance, de passion, de coup de foudre et d’envie impérieuse d’être avec l’autre qui éclot dans les premiers temps d’un amour.
Ce terme au pluriel donne son titre original au dernier roman de Javier Marias. De fait, l’œuvre traite de cet état amoureux chez plusieurs personnages.

Comme les amours (le titre français) est un roman exigeant.
L’intrigue tient en quelques lignes cependant. Maria, éditrice madrilène, a pour habitude de déjeuner chaque matin face à un couple idyllique à ses yeux. Elle ne se manifeste pas mais les observe. Un jour, l’homme disparaît. Maria apprend qu’il s’agit d’un homme d’affaires, Deverne ou Desvern, et qu’il vient d’être assassiné en pleine rue. Elle entre alors en contact avec la veuve Luisa Alday, et surtout avec le meilleur ami du mari, Javier Diaz-Varela. Ressentant un élan amoureux envers ce dernier, elle perçoit toutefois que l’intérêt de Javier se porte ailleurs.

Le roman brille surtout par l’introspection psychologique qu’il déploie, malgré son argument proche du thriller et du genre policier. Le lecteur peut se laisser noyer par les réflexions, réelles ou imaginaires, menées par les protagonistes. Maria étant l’unique narratrice, seul son point de vue, forcément partiel et partial, nous sera donné. Si l’on sait assez tôt comment s’est produite la mort de Deverne, de nombreuses zones d’ombre persistent. Le mensonge, la demi-vérité reviennent comme des thèmes majeurs.
La mort et l’amour s’entremêlent sans cesse au travers de questionnements philosophiques : jusqu’où peut-on aller par amour ? Quelle place occupent les défunts pour les vivants ? Comment et pourquoi naît le sentiment amoureux ?

Aucune réponse facile n’est apportée. Au contraire, l’auteur use d’une langue riche et de développements théoriques pour évoquer les sentiments et les détours de l’âme humaine. Les sujets sont nombreux, les points de vue et la vérité, à géométrie variable.


Art au balcon. De : spc49. CC : BY.  Source : flickr
Comme les amours, Javier Marias, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet, Gallimard, 2014 (Los Enamoramientos)