Au début du XXIe siècle, un
phénomène, l’Intempérie (ou le Désert
en version originale), dévaste l’Argentine. Voilà l’argument du troisième roman
de Pedro Mairal, écrit juste après la crise argentine de 2001.
Dès le prologue, des éléments sont
mis en place, qui trouveront leur explication au fil des pages. Nous sommes en
présence d’une femme, dans un monde anglo-saxon : on parle anglais, la
topographie urbaine est celle de la vieille Europe. Cependant le personnage est
hispanophone et étrangère. Elle se présente comme dépositaire d’une mémoire et
vit hors du temps, ce qu’illustre son travail de bibliothécaire.
Son histoire est celle de son
pays natal, l’Argentine. Elle nous est contée comme une métaphore. Maria,
réceptionniste de 23 ans, vit à Buenos Aires. Mais une rumeur court dans la
ville : l’intempérie avance, tout va être détruit. De fait, toute
modernité disparaît, les êtres sont séparés et le pays s’enfonce en l’espace d’une
année dans les temps les plus reculés de son histoire.
Ainsi, le lecteur voit passer le
film de l’Argentine comme une cassette vidéo qui se rembobine. El futuro es primitivo affirme l’auteur
lui-même. A l’époque récente et à son instabilité politique, succèdent les
heures noires de la dictature, les guerres d’Indépendance, l’immigration du XXe
siècle, l’exploitation des terres agricoles au XIXe siècle, les cultures
indiennes exterminées et enfin l’arrivée des premiers colons européens au XVIe
siècle. La langue elle-même reflète cette évolution : les amis de Maria retournent
à l’italien et à l’anglais, les langues indigènes se développent à partir de l’espagnol
en un renversement ironique, Maria ouvre le récit en évoquant son mutisme.
Tout cela est exprimé sans
didactisme et le lecteur devra reconnaître lui-même les périodes décrites. Le
rythme du roman est très rapide, lecteur comme protagonistes sont pris dans un
tourbillon temporel qui ne leur laisse aucun répit.
Cette progression antéchronologique
ancre l’Intempérie dans le genre
fantastique.
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| Puerto Madero-Buenos Aires, Argentina. De : David Berkowitz. CC : BY . Source : flickr. |
Il faut aussi voir dans le roman une
métaphore politique. La crise brutale de
1999-2001 conduit à la faillite de l’Argentine et le recul socio-économique est
réel. Le pays, si riche un siècle auparavant, passe du côté du Tiers-Monde. Il
n’attire plus d’immigrants. Bien plus, nombre d’Argentins prennent le chemin
inverse de leurs ancêtres, en gagnant l’Europe.
Nous n’aurons pas beaucoup de
précisions sur ce qu’est ce « désert » qui détruit tout sur son
passage : la corruption est physique et géographique, mais aussi humaine
et violente. Ce thème est d’ailleurs devenu un topos de la littérature de crise argentine. La violence exprimée n’est
pas liée aux narcotrafiquants, par exemple, mais à la déchéance du pays.
Maria, la narratrice, est prise
au piège de cette régression. Figure de la jeunesse de son pays, elle ne
comprend pas ce qui arrive, et ne peut qu’y assister, impuissante. Elle devient
la mémoire vive de ses contemporains. C’est elle qui ne cesse de nommer les
gens et les lieux de façon très précise : quartiers de Buenos Aires,
rues, fleuves, port, banlieue. Elle tente de retrouver une familiarité dans des
paysages ravagés. Elle remplace la voix des personnes anesthésiées ou tuées par
la crise.
L’auteur s’est également amusé à introduire
une grande intertextualité dans ces évocations : les lieux et les
personnages nommés sont également issus d’une Buenos Aires littéraire,
empruntée à d’autres œuvres.
En tant que femme, Maria ne va
pas combattre au front et devient le témoin privilégié des évolutions sociales
de son pays. Ainsi, elle voit décroître les droits des femmes, se développer le
racisme, encore prégnant aujourd’hui, envers les populations indigènes du Nord.
Elle-même d’origine européenne, à
la fois Irlandaise et Espagnole, Maria se sent avant tout Argentine. Elle
commence par refuser son retour en Europe. L’anglais, qu’elle maîtrise, n’est cependant
pas sa langue maternelle, elle qui a été privée de mère très jeune. Le
personnage devient le symbole d’une jeunesse argentine en perte de repères
durant la crise.
L'Intempérie, Pedro Mairal, traduit de l'espagnol par Denise Laroutis, Payot et Rivages, 2007 (El Año del desierto, 2005)

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