dimanche 23 octobre 2011

Melancholia

Il ne faut pas aborder Melancholia en gardant en tête la sortie douteuse de son réalisateur Lars von Trier lors du dernier festival de cannes. Sortie dont certains pensent qu'elle lui a coûté la Palme d'or.
Pour ma part, je ne connais la filmographie de Lars von Trier que de loin et mon objectif n'est donc pas de présenter une analyse de Melancholia dans la vie et l'œuvre de son auteur.
Pictural et musical, ce sont assurément les adjectifs qui viennent à l'esprit dès les premières minutes du film. Enchaînement de tableaux animés à la photographie aussi sublime qu'angoissante, références empruntées aux préraphaélites et au symbolisme : mariée dérivant à la manière de l'Ophelia de Millais, puis se débatant dans des entraves, mère paniquée s'enfonçant dans la terre d'un green, vue nocturne éclairée par trois astres dont le plus impressionnant finira par pulvériser la Terre...
Après cette ouverture, portée par la musique wagnérienne de l'opéra Tristan und Isolde (thème leitmotiv du film), Lars von Trier nous livre un diptyque. Les deux parties, d'égale longueur, portent le nom des deux sœurs du film, Justine et Claire, opposées et complémentaires, blonde et brune, irrationnelle et cartésienne, qui s'aiment et se haïssent tout à la fois.
Le premier volet du diptyque rompt radicalement avec l'esthétisme du prologue. On bascule tout à coup dans le réalisme voire la légèreté, caméra à l'épaule : c'est le mariage de Justine et la limousine des jeunes époux ne peut accéder au lieu de la réception, le manoir de Claire, à cause d'un sentier étriqué. S'ensuit un huis-clos familial, digne des comédies de mœurs : mère hostile au mariage, père fantasque et immature, beau-frère grippe-sou, patron envahissant... le tout dans une propriété imposante, hors du monde et du quotidien.
Cependant, le malaise instillé par l'ouverture du film se répand peu à peu dans ce drame familial pourtant d'abord bien différent.
L'opposition entre les sœurs se fait jour. Alors que Justine sombre au fil de la soirée dans une dépression qu'elle semble déjà connaître, refuse les conventions, s'échappe mentalement puis physiquement de la noce, Claire, l'organisatrice rationnelle, campe sur la bienséance, se montre aussi forte qu'assurée. A l'aube Justine a tout perdu, époux, emploi, famille, à l'exception de sa sœur.
A cette déliquescence sociale et mentale s'ajoutent des détails troublants : les "fils laineux" décrits par Justine pour évoquer son mal-être, une mystérieuse étoile, une mariée qui se laisse métaphoriquement couler. Autant d'indices figurant dans le prologue qui donnent à penser que cette ouverture magistrale était avant tout le sommaire de l'œuvre. L'issue fatale semble se profiler, inéluctablement.

  © Les Films du Losange
La seconde partie adopte un autre ton. Les invités sont partis, le manoir n'est plus habité que par Claire, son compagnon et son fils ainsi que par Justine. La dépression a envahi la jeune femme, prostrée et incapable même de se nourrir. Dans ce cadre familial restreint, le cataclysme se prépare.
La fin du monde n'a ici rien à voir avec une production hollywoodienne. Nulle scène de foule paniquée ou de monument détruit, nul discours des autorités exhortant à la prière (grand classique du genre), nulle vue cosmique avec force effets spéciaux suivant le parcours de l'astre Melancholia vers la Terre, tableau réservé à l'ouverture. Tout se déroule à huis-clos et l'on oscille entre les réactions des personnages : science rassurante, crainte, résignation.
Le rapport de force entre les sœurs s'inverse alors. Claire a tout à perdre, son futur et son enfant, elle s'enfonce dans la peur de mourir. Justine au contraire a fini de sombrer. Persuadée que "la vie sur Terre est mauvaise", elle ne craint aucunement l'apocalypse et paraît même désirer l'arrivée de cette planète Melancholia qui, jusque dans son nom, incarne sa tristesse et sa volonté de destruction. C'est elle qui saura comment rassurer son neveu et diriger sa sœur à l'ultime moment.
Entre ces deux portraits de femmes, magnifiquement interprétées par Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg, l'enfant de Claire, fils et neveu, plus clairvoyant que les adultes. N'est-ce pas lui qui, dès la réception calamiteuse de Justine, sait qu'il doit se raccrocher non pas à sa mère ni à son père, mais à sa tante "steelbreaker" ("capable de rompre l'acier") ?
Melancholia est un film étrange, esthétique et inquiétant, riche de plusieurs niveaux de sens et de multiples références. Film qui pose de nombreuses questions sans jamais y répondre : est-on dans le fantastique ou la métaphore pure, que signifie ce 19e trou sur le parcours de golf, pourquoi le domaine de Claire devient-il soudain infranchissable ? Film sur l'apocalypse peut-être, mais surtout sur la manière d'être au monde et aux autres. Enfin, film qui sonne et laisse le spectateur KO dans les premières minutes, silencieuses, du générique de fin.

Un film de Lars von Trier avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsboutg, Kiefer Sutherland, John Hurt, Charlotte Rampling


Sortie : 10 août 2011

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