mercredi 18 septembre 2013

Triangle rose, Michel Dufranne-Milorad Vicanovic-Christian Lerolle

En ces temps où l'on manifeste pour refuser des droits à d'autres, où l'on trouve normal de discrimer des personnes dont la vie privée est "différente" et où le terme de "pédé" est une insulte banale, le roman graphique Triangle rose offre une réflexion salutaire.

Un lycéen rend visite à son arrière-grand-père. Son but est de lui faire évoquer les camps de concentration pour un devoir, mouroirs dont il le sait rescapé.
Mais il ignore que cet aïeul était allemand et surtout qu'il a connu l'horreur de la déportation pour son homosexualité.

La plus grande partie du livre prend place dans l'Allemagne des années 1930. Andreas est un jeune publicitaire talentueux, cultivé et fêtard. Il retrouve régulièrement la même clique de jeunes gens, hommes et femmes, homosexuels comme lui. L'insouciance est de mise dans ces années folles. Andreas navigue entre tous ses amants, parfois des militaires. 
Peu à peu le nazisme s'insinue : Hitler devient chancelier et les premières lois discriminantes sont mises en oeuvre. Mais rares sont les amis d'Andreas qui prennent la mesure du changement : eux ne sont pas Juifs, ce sont des "bons Allemands" et le paragraphe 175 du Code pénal (qui punit l'homosexualité et sera appliqué en France sous Pétain) est trop obsolète pour être une menace. Certains fuient la capitale voire le pays, mais il faut des arrestations et des exécutions pour qu'Andreas comprenne qu'il est lui aussi un homme déviant et à éliminer aux yeux des Nazis.
Il est emprisonné et mené dans les camps. Quand il en ressort, c'est pour comprendre que sa vie et son être sont brisés.
Les homosexuels, identifiés par un triangle rose, plus grand que les autres marques, sur leur habit de détenus, ne sont pas considérés comme de vraies victimes du Reich. 
Pour mémoire, l'homosexualité cessa d'être illégale en France en 1982 et en Allemagne en 1994. A la fin du XXè siècle, des heurts violents avaient encore lieu, niant à cette catégorie de déportés la reconnaissance légitime de leurs souffrances.

Triangle rose est très juste sur le plan historique. A travers les personnages, amis et voisins d'Andreas, on a un tableau de la société allemande de l'époque : communisme, antisémitisme "banal", personnages de militaires variés (tous ne sont pas des brutes épaisses), lâcheté des dénonciateurs.
La montée du nazisme, les mesures légales et leurs conséquences sur les homosexuels sont très finement observées. Le chapitre relatif aux camps ne constitue pas la majeure partie de ce roman graphique. Il en est le point culminant, le calvaire ultime qui détruit un homme. Mais les épisodes antérieurs, dans une Allemagne de plus en plus menaçante, et surtout postérieurs, reflétant une société toujours aussi intolérante et divisée, me paraissent les plus intéressants. Peut-être car les camps nous sont déjà connus par des documentaires et commémorations nombreux.


Jamais insoutenable, Triange rose n'ajoute cependant aucune surenchère à l'horreur et demeure assez sobre. 
La violence nous est dite par des vignettes brèves et par le sort de personnages complexes et émouvants : le naïf Andreas prendra trop tard la mesure du danger, sa mère garde sa souffrance secrète, leur amie homosexuelle subit aussi les exactions nazies.

Je n'ai pas toujours accroché au trait, parfois un peu trop réaliste à mon goût. Cependant, je trouve qu'il reflète la déchéance physique des personnages, démolis en à peine dix ans de leur vie.

Un roman graphique fort, humain et engagé dans son propos.

Triangle rose de Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle, Quadrants, 2011



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