mardi 19 août 2014

Je t'écoute, Federica De Paolis

Téléphone sur cour…pour reprendre le célèbre titre d’Hitchcock.

Diego, globe-trotter pour guides de voyage, doit rentrer précipitamment en Italie. Souffrant des yeux, il passe ses journées dans l’appartement familial. Il se rend vite compte que la ligne téléphonique fonctionne étrangement : Diego peut écouter toutes les conversations de ses voisins.

Il n’est pas ici question de meurtres, mais de plongée dans l’intimité des autres.

Diego prend conscience des souffrances qu’il côtoie sans même le savoir : couples en déroute, malades qui se cachent, adolescentes anorexiques… Incapable de rester insensible à ce qu’il entend, le jeune homme cherche à intervenir dans ces existences qu’il découvre.

Hold all my calls. De : Furryscaly. CC : BY-SA. Source : flickr

La rencontre avec la mystérieuse  et fragile Agnese sera un point de bascule. Diego renouera avec sa sœur partie vivre aux Etats-Unis et découvrira les secrets de sa propre famille.


Ce roman possède une atmosphère très particulière, assez mélancolique tout en étant ancrée dans le quotidien. Les êtres se cherchent, se frôlent et se touchent, parfois en des scènes très crues, en fait à la recherche d’eux-mêmes.

Je t'écoute, Federica De Paolis, traduit de l'italien par Françoise Liffran, Grasset, 2012

mardi 12 août 2014

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah

Voici le troisième livre de Natacha Appanah que j'évoque, les Rochers de Poudre d'or étant son premier roman.

L'auteure, mauricienne et d'origine indienne, nous conte une partie de l'histoire de son pays : l'arrivée des Indiens travailleurs volontaires à la fin du XIXè siècle.

Maurice est encore aujourd'hui une terre très indienne, peuplée de communautés peu marquées par le métissage créole.
Les Indiens débarqués dans les années 1890 sur l'île étaient des engagés sous contrat, destinés à remplacer la population africaine, abolition de l'esclavage oblige. Mais bien peu avaient conscience du sort que leur réservaient les propriétaires terriens français et anglais dans les plantations de cannes à sucre.

A travers plusieurs personnages, aux origines différentes mais au destin mauricien similaire, la fiction, presque un conte dans sa forme, donne à voir le parcours de ces travailleurs indiens. 
On croise ainsi la route de Badri, joueur invétéré, Vythee, à la recherche de son frère parti pour l'île, Chotty, qui plie sous le poids d'une dette héréditaire, et Ganga, jeune femme noble qui fuit son destin de veuve. Tous embarqueront sur le Kala Pani, cet océan funeste pour les Hindous, dans l'espoir d'une vie meilleure.

La traversée, narrée par la voix du médecin de bord, est un cauchemar sans fin, entre maladies, suicides et invasion de rats.

A l'arrivée, si les noms de Maurice sonnaient comme une promesse d'eldorado, la réalité est tout autre. Poudre d'or, la mal nommée, n'est peuplée que de roches et de champs de cannes sans fin. Les Indiens sont engagés sans limite auprès de leurs patrons et voient leurs espoirs de retours s'amenuiser.



Comme dans l'oeuvre ultérieure de Natacha Appanah, on est frappé par la précision et la concision de l'écriture, poétique et pathétique tout en manifestant une grande économie de termes. La violence et la douleur sont présentes du début à la fin de l'oeuvre, sous toutes leurs déclinaisons.
Un roman dur et maîtrisé qui donne à voir, sous l'angle de la fiction, un pan de l'histoire de Maurice.

Les Rochers de Poudre d'or, Natacha Appanah, Gallimard, 2003

mardi 5 août 2014

Parler seul, Andrés Neuman

Une lecture bouleversante, qui évoque des thèmes aussi difficiles que la maladie et la mort mais toujours avec pudeur et délicatesse.

Trois personnages "parlent seuls" dans ce roman.
Mario, le père, qui se sait mourant et veut offrir à son fils de dix ans un mémorable voyage en camion sur les routes d'Argentine, avant qu'il ne soit trop tard. Sur le chemin, il enregistre ses pensées comme un testament pour son enfant.

Lito, le fils, ignore l'état de son père. Ravi d'avoir droit à ce voyage tant promis par ses parents (mais pour plus tard), il se sent devenir un homme. Lito est à la lisière de l'adolescence : accroché encore à ses parents, il prend aussi son envol.

Enfin Elena, la mère, est la plus prolixe. Restée à la maison durant le périple de son mari et de son fils, elle ne cesse de s'inquiéter. Elle tente de trouver un sens et une consolation à la tragédie qu'elle traverse dans ses lectures et une relation adultère.

La Ruta. De : Juanedc. CC : BY. Source : flickr
Les différents chapitres sont une variation polyphonique pensée, écrite et dite sur ce voyage et cette mort annoncée, pas forcément évoqués dans un ordre chronologique.
La douleur est omniprésente, liée à la souffrance physique ou à la perte, au deuil. Certaines scènes sont particulièrement émouvantes et très justes. Seules les interventions, encore innocentes du jeune Lito, apportent une respiration et une ouverture sur la vie en devenir.

Parler seul (Hablar solos), Andrés Neuman, traduit de l'espagnol par Alexandra Carrasco, Buchet Chastel, 2014.

mardi 29 juillet 2014

Je voyage seule

"Viaggio sola" (titre original) pourrait être la devise d'Irene. 
Son métier a tout pour faire rêver : elle est "cliente mystère" dans les hôtels, et à ce titre est payée pour inspecter les plus grands palaces, y mesurer la température des vins et les courbettes du personnel.

Dans sa vie personnelle également, Irene "voyage seule". Célibataire, elle profite de la liberté que lui offre son poste. Pourtant, elle commence à s'interroger sur sa vie, à partir des modèles autour d'elles et des rencontres qu'elle fait. Sa soeur incarne la mère de famille parfaite, en apparence du moins. Son ex amant et meilleur ami (Stefano Accorsi, particulièrement charmant) va se retrouver père à son insu et semble s'adapter à la situation. Des rencontres éphémères également dans les hôtels où elle descend la marquent : un homme très séduisant et très marié, une anthropologue qui est presque une alter ego.

Irene fait alors des tentatives. Elle essaie de se rapprocher de ses petites nièces, de renouer d'autres liens avec son meilleur ami... Mais tout cela est bancal.

Je voyage seule est une comédie romantique de son époque : l'héroïne n'y rêve plus forcément du prince charmant, elle tente surtout d'être en accord avec elle-même et l'idée qu'elle se fait de son bonheur. C'est la liberté de choix qui est mise en scène, de façon parfois comique mais surtout très tendre.

Sur ce thème, voir aussi le livre de Jean-Claude Kaufmann.

Un film de Maria Sole Tognazzi, avec Margherita Buy, Stefano Accorsi, Fabrizia Sacchi. Sortie : 2014

mardi 22 juillet 2014

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann

Notre société compte de plus en plus de célibataires, et pas uniquement la nôtre, le mouvement semblant se déployer en même temps que le développement socio-économique des populations.
Témoin averti des signes de notre temps, des mouvements du couple, des hommes et femmes de la France contemporaine, le sociologue Jean-Claude Kaufmann revoit en 2006 son essai autour du célibat féminin.

Mais ainsi qu'il l'affirme dans la préface, peu d'éléments ont changé en une quasi-décennie, si ce n'est l'arrivée d'Internet sur le marché de la rencontre, la mondialisation des échanges qui s'en est ensuivie ainsi que le célibat devenu phénomène de mode (nous sommes à l'époque de Sex and the city). Si les manifestations de la vie en solo sont quelque peu différentes, le ressenti demeure pourtant identique.

Divisé en trois parties, la Femme seule et le prince charmant jette un éclairage nouveau sur le célibat que connaissent de plus en plus de femmes entre 20 et 50 ans. Jean-Claude Kaufmann l'inscrit dans une perspective socio-historique. Loin d'être simplement un choix ou une caractéristique de "vieille fille" inadaptée au modèle communément admis, il est le fruit d'une dynamique sociale, incitant la femme à se libérer, à retarder l'entrée dans un moule désormais vécu comme archaïque et, plus largement, de l'individualisation de la société.

Sola en la arena/alone on the sand. De : Dany_vr. CC : BY-SA. Source : flickr

Mais prises dans ce flux, les femmes en solo n'ont pas conscience des mouvements à l'oeuvre. Le sociologue brosse leur portrait, à partir de témoignages écrits, dans toute sa complexité. Il nomme cela la "vie en deux". Etre célibataire apporte tour à tour joie de vivre en toute indépendance, légèreté, richesse sociale (qu'envient bien souvent les femmes en couple installé), et "solitude noire", découragement et repli sur soi. Renier la réalisation de soi et la liberté du célibat pour une stabilité et une vie plus sereine (la triade mari-maison-bébé) se révèle très problématique.

La figure du Prince, qui occupe les pensées et les rêves, devient polymorphe. Il doit être parfois celui des contes, l'homme parfait arrachant à la médiocrité quotidienne. Mais il est aussi l'amoureux des premiers jours qui fait vibrer, le futur père potentiel qui rassure, l'ami-amant disponible mais pas envahissant. La routine amoureuse attire mais révulse en même temps et l'homme marié s'engouffre bien vite dans cette brèche.
Le Prince existe également pour la femme déjà en couple. Dans tous les cas il demeure du domaine du rêve et permet d'accepter la "vraie vie", la réalité d'un amour tangible.

Le célibat n'est pas figuré comme une tare ou un problème inexplicable, ce que ressentent fréquemment les jeunes femmes en butte au "doigt accusateur" de la société ou de leurs propres représentations. Il devient la preuve d'une construction identitaire ouverte (la "trajectoire d'autonomie" que décrit Kaufmann), mouvante, passionnante et surtout miroir de notre époque. Il n'est pas une preuve du "rien" que croient être certaines de ces femmes, il est un nouveau mode de vie, lié à des modèles inédits pas encore intériorisés et à peine théorisés.

La Femme seule et le prince charmant, Jean-Claude Kaufmann, A. Colin, 2006

mercredi 2 avril 2014

Le Roman du café, Pascal Marmet

Un livre pour les amateurs de café mais pas seulement...


Julien a 20 ans. Aveugle depuis l'enfance, il a été élevé tant bien que mal par son grand-père torréfacteur. le vieil homme ne laisse rien passer à son petit-fils, qu'il tient pour responsable de la mort de sa mère. Il le met dehors quand Julien ose vanter les mérites d'une célèbre marque en capsules.
Julien se réfugie chez son amie Johanna, jeune femme exubérante qui le mène sur les routes du café de Paris au Costa Rica en passant par la luxuriance du Brésil.



N'étant pas moi-même amatrice de café, j'ai eu presque envie d'en déguster tant les saveurs et les sensations liées à cette boisson sont bien décrites. L'auteur en est amoureux, cela se perçoit. Il l'évoque comme un bon vin, une annexe est même dédiée au vocabulaire de la dégustation.
Il s'agit également d'un ouvrage très didactique autour de l'histoire du café, de son économie et des enjeux géopolitiques qui lui sont liées. On apprend beaucoup sur les lieux du café et le marketing récemment développé (what else ?).

Café, granos de café. De : hdaniel. CC : BY-SA. Source : flickr



J'aurais plus de réserve cependant sur l'aspect romanesque. La fluidité et la précision de l'écriture attachées aux anecdotes contant l'aventure du café, aux émois des sens provoqués par ce grain noir ne se retrouvent pas dans la peinture des personnages et de leurs relations. Les idées sont intéressantes mais les traits grossiers et les ressorts narratifs parfois éculés. 



Cependant, ce documentaire masqué reste d'une lecture agréable pour qui veut mieux connaître le café sans avoir l'impression de lire une encyclopédie.


Le Roman du café, Pascal Marmet, Editions du Rocher, 2014

lundi 24 mars 2014

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard

Partons d’une question « simple » : que se serait-il passé si ce matin, au lieu de prendre ma voiture, j’avais pris le bus ? Aurais-je rencontré un ancien ami ? Aurais-je raté un rendez-vous important pour cause de panne ? Sans cesse, nous faisons des choix et même les plus anodins nous placent face à une bifurcation, laissant de côté tous les possibles qui ne se seront pas réalisés.

C’est là le point de départ de Pierre Bayard dans son dernier essai, Il existe d’autres mondes.

L’auteur, essayiste, professeur et psychanalyste, y aborde la théorie des univers parallèles. Dès le XIXè siècle, Blanqui imagine que des multitudes de planètes semblables à celle où nous évoluons sont créées au moment de ces fameuses bifurcations. Plus philosophique que scientifique, ce postulat continue de se développer et de se transformer, jusqu’à trouver de fervents défenseurs chez les physiciens actuels. Ainsi, Everett puis DeWitt s’appuient sur la célèbre expérience du « chat de Shrödinger », selon laquelle l’animal enfermé dans une boîte est à la fois mort et vivant avant que l’on ait vérifié. La théorie des cordes utilise aussi abondamment cette notion de « multivers ».

Jeu de miroir. De : jehangreco. CC : BY-SA. Source : flickr.
Pierre Bayard se place à la lisière de la science et de la science-fiction, terreaux les plus favorables aux univers parallèles. Selon lui, seule cette hypothèse métaphysique pourrait expliquer certaines incohérences apparentes de notre monde. Il puise ses exemples dans la littérature et les arts visuels. Ainsi nous sont exposées des théories aussi stimulantes que le paradoxe du grand-père (un personnage projeté dans le passé tue son aïeul et par conséquent cesse d’exister, et donc ne peut plus avoir tué son grand-père etc.), le passage d’un univers à un autre ou les échos entre eux. Poussant à son terme la réflexion, l’auteur imagine ce qu’auraient pu être Kafka, les sœurs Brontë ou Freud si d’autres possibles s’étaient réalisés pour eux. Et peut-être se sont-ils produits dans un autre univers, ce qui jette une lumière inédite sur l’œuvre que nous connaissons d’eux.

Le lecteur n’est pas obligé d’adhérer à cette théorie, qui cependant est sérieusement interrogée dans les milieux scientifiques. Mais la clarté de l’écriture et de la réflexion de Pierre Bayard offre un agréable moment de lecture et lance des pistes, nous invitant à adopter un autre point de vue sur notre monde.

Il existe d'autres mondes, Pierre Bayard, Minuit, 2014